OUVRE - TOI !
Is 35, 4-7 ; Jc 2, 1-5 ; Mc 7, 31-37
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (9 septembre 1979)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Ce miracle de la guérison d'un sourd-muet a particulièrement frappé la tradition chrétienne puisque le geste de Jésus de toucher avec sa salive les oreilles et les lèvres a été gardé dans la liturgie comme un des rites essentiels préparatoires au baptême. Le récit du miracle nous montre bien qu'au-delà de la guérison qui est l'objet immédiat de l'événement, qu'au-delà de cette guérison corporelle Jésus vise plus loin. Il prend le malade à part, loin de la foule, comme pour une action profonde, essentielle. Jésus lève les yeux au ciel, geste qu'il reprendra au moment de la multiplication des pains et de l'institution de l'eucharistie, geste d'action de grâces par lequel Jésus entre explicitement en communion, en communication avec son Père comme pour ouvrir la communion entre le ciel et la terre. Et puis Jésus pousse un gémissement. Il s'agit là plus que de miséricorde plus que de commisération à l'égard de la maladie, de l'infirmité de ce sourd-muet (puisque Jésus va le guérir, c'est plutôt de joie que Jésus devrait être traversé). Jésus pousse un gémissement comme s'il y avait là une œuvre grave, difficile, une lutte. Et puis, Il dit en araméen : "Epphata ! Ouvre-toi !"
Ce miracle nous révèle un aspect fondamental du baptême et donc de la vie chrétienne qui est tout entière baptismale. "Ouvre-toi !" Cette vraie liberté que nous demandions tout à l'heure dans l'oraison, la libération que Jésus nous apporte est d'abord ouverture, elle est déploiement de ce qui est replié, ouverture de ce qui est fermé, élargissement de ce qui est étroit. Nous sommes en effet en-dessous de nous-mêmes, par son péché, l'homme vit en-dessous de ses moyens. L'homme a cru qu'il ouvrait devant lui des espaces de liberté et d'autonomie, mais en réalité il s'est coupé de la source profonde de la vie et il s'est rabougri, ratatiné, refermé sur lui-même. Parce qu'il est pécheur, l'homme ne sort pas du cercle étroit de ses propres désirs, des limites de son regard et de son cœur. Et ce que Jésus vient faire ce n'est pas imposer un certain nombre de contraintes mais au contraire élargir notre cœur et comme le dit le psalmiste : "élargir nos pas devant nous". Jésus est libérateur. Libérateur non pas de je ne sais quelle oppression politique mais libérateur de cette oppression fondamentale que chacun de nous porte en secret et qui est celle de notre péché.
Jésus vient nous ouvrir. Nous ouvrir d'abord les oreilles pour que nous entendions, pour que nous soyons remplis, pénétrés par ce mystère, par ce chant éblouissant qui jaillit du cœur de Dieu. Nous devons avoir les oreilles intérieures de notre cœur traversées par cette musique qui vient du cœur de Dieu. Ouvrir nos oreilles pour que sa parole nous envahisse, prenne possession de nous, pour qu'elle nous construise, pour qu'elle nous réédifie intérieurement. Ouvrir notre bouche pour que, remplis par la musique de Dieu, nous puissions à notre tour proférer cette musique, proférer cette Parole de Dieu, pour que cette Parole devienne notre parole, pour que nous puissions la balbutier puis peu à peu parler, proclamer la merveille de Dieu, la louange de Dieu. Voilà ce que Jésus nous communique par le baptême.
C'est pourquoi en première partie de la célébration du baptême nous avons refait le geste de Jésus sur Xavier qui va être plongé tout à l'heure dans ces eaux jaillissantes dont nous parlait Isaïe, pour qu'il participe au murmure, au jaillissement, à l'exultation de cette louange. Ceci ne s'est pas passé seulement pour chacun d'entre nous à l'aurore de notre vie, ceci se passe à tout instant car le baptême n'est pas un évènement du passé, un évènement ponctuel après quoi autre chose lui succéderait. Le baptême ce n'est pas seulement la célébration, les gestes mais à travers les gestes, par ces gestes, à l'intérieur de ces gestes c'est un don fondamental, le don de la grâce que Dieu nous fait. Mais ce don ne dure pas qu'un seul moment, que quelques instants, ce don est pour la vie, il est durable, il est permanent. Nous sommes baptisés non pas parce que nous avons été baptisés dans le passé, mais parce que nous sommes maintenant dans la grâce, dans la mouvance, dans le dynamisme de notre baptême. Et ce n'est pas simplement à un moment originel que Jésus ouvre nos oreilles et notre bouche à sa Parole et à sa louange. C'est à tout instant, sans arrêt que Jésus ouvre nos oreilles et notre bouche pour que, de mieux en mieux, nous soyons envahis de sa Parole et la chanter de plus en plus fort.
Oui toute la vie chrétienne c'est ce miracle de l'ouverture de notre être, ouverture progressive parce que difficile car nous avons dressé beaucoup de barrières contre les courants d'air et qu'il faut toute la force, toute la déflagration de la grâce du Christ pour les renverser afin que s'établisse en nous l'ouverture qui permettra à la musique de Dieu, à ses sonorités, à sa force de pénétrer jusqu'en nous.
De nos jours, nous avons peut-être un peu trop tendance à considérer le baptême et la vie chrétienne d'abord comme un engagement qui viendrait de notre part, comme un certain nombre d'obligations que nous assumons, comme une fidélité à laquelle nous nous attachons, comme un effort continu que nous devons faire pour aller vers le Seigneur et nous donner à Lui. Certes, il est indispensable qu'il y ait de notre part ce geste de don, cette démarche vers cette solidité, cette permanence, cette fidélité dans la recherche de Dieu. Cela n'est pas secondaire mais second car il y a quelque chose de plus fondamental dans le baptême, quelque chose de plus fondamental dans la rencontre entre Dieu et nous, c'est de don que Dieu nous fait, c'est la démarche que Dieu fait vers nous. Car avant de nous mettre en marche vers Dieu, c'est Dieu qui s'est mis en marche vers nous. Nous ne pouvons marcher vers Lui que parce qu'Il nous attire de toute la force de son amour, parce qu'Il nous prend par la main et nous fait faire les premiers pas et peu à peu nous apprend à marcher. C'est pourquoi le baptême est d'abord cette ouverture, cette irruption en nous de quelque chose qui vient de plus loin que nous, qui vient du cœur de Dieu. Il est ce fleuve, ce torrent de l'amour de Dieu qui se déverse en nous, qui nous envahit et nous n'avons pas à sécréter, à fabriquer, à inventer notre marche vers Dieu. C'est Dieu qui nous la donne, c'est Dieu qui l'a toute préparée, c'est Dieu qui la fait en nous. Encore faut-il que nous acceptions l'ouverture.
Et ne croyez pas que ce que je suis en train de vous dire est l'apologie du laisser aller, d'un religion quiétiste dans laquelle on n'aurait qu'à attendre et à laisser faire. Non, car ouvrir son cœur, recevoir, c'est une attitude infiniment active. Il n'y a aucune passivité à recevoir, car si on reçoit passivement, on ne reçoit pas vraiment. Les choses que l'on nous donne ne font alors que nous effleurer mais nous restent extérieures. Pour recevoir vraiment, il faut que ce qui nous est donné nous envahisse vraiment, devienne nôtre donc soit entièrement assumé par notre personnalité profonde, par notre volonté. Et il y a là une activité intense, infinie mais qui n'est pas vraiment la nôtre. C'est une activité qui nous est donnée et à laquelle nous devons collaborer de t'abord elle est don, elle est démarche de Dieu.
Alors retrouvons aujourd'hui notre propre baptême, au moment où Xavier va être ouvert par le Seigneur, ouvert à sa lumière, ouvert à sa louange, ouvert à sa Parole, au moment où le cœur de Xavier va commencer à découvrir, encore dans le mystère et à un niveau très inconscient, mais nous savons de nos jours que l'inconscient est quelque chose de capital et fondamental en nous, en attendant que sa conscience s'entrouvre à cette présence et cette lumière, laissons-nous de nouveau entrouvrir par la force de la grâce de Dieu. Laissons Dieu entrer en nous, élargir les ouvertures de notre être. Laissons Dieu déchirer quelque chose en nous dans tout ce que nous avons patiemment élaboré pour nous mettre à l'abri, nous protéger et nous replier sur nous-mêmes. Laissons le Seigneur ouvrir notre cœur. Ouvre-toi, Xavier ! Ouvrons-nous, frères à la grâce de Dieu ! Il est là ! Il vient ! Ne laissons pas passer sa visite.
AMEN