L'ÉGLISE, PEUPLE DE LA RÉCONCILIATION
Ez 33, 7-9 ; Rm 13, 8-10 ; Mt 18, 15-20
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – année A (10 septembre 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, pour une rentrée en catéchèse, il faut reconnaître que le choix des lectures qui nous est proposé par l'Église n'est peut-être pas le plus spontané ni le plus facile à accueillir. En effet, pour beaucoup d'entre vous, en particulier les parents des enfants qui rentrent dans un temps de formation de catéchèse, cette idée du pardon, de reprendre les gens, de rappeler des principes, est peut-être une certaine vision de l'Église que l'on peut avoir. Vision qui a parfois sombré dans une sorte de caricature, la pire étant que pour participer à une assemblée eucharistique il y a des principes tellement rigoureux, tellement fermes que si nous nous y tenions de façon stricte, je pense que nous serions un petit peu gênés aux entournures. Mais c'est quand même un texte assez intéressant et je voudrais vous expliquer pourquoi.
Tout d'abord, contrairement à ce qu'on pense, ce n'est pas un texte limitatif. Ce n'est pas que l'Église, vingt, quarante ou cinquante ans après la mort de Jésus, se dise tout d'un coup que c'est partout un petit peu improvisé, que l'on fait n'importe quoi et qu'il faille serrer la vis. C'est un peu, si vous voulez, la réaction que nous avons quand on voit que dans un groupe humain, une nation, un pays, un Etat, tout d'un coup il se passe un peu n'importe quoi et qu'il faut serrer la vis. L'Église obéit-elle à cette même loi ? Il y en a qui le souhaitent, qui voudraient être encore plus autoritaires que le pape, les cardinaux et les évêques. Il y a beaucoup de gens pour qui l'Église est l'Église des purs. C'est l'Église dans laquelle on est effectivement tenu par un certain nombre d'exigences que l'on doit réaliser le plus possible. Si on ne les réalise pas, cela n'est pas possible : ou bien on ne va pas à la messe, ou bien on va à la messe mais on ne communie pas, etc. Bref, on en arrive à une certaine vision de la vie de la foi, de la vie chrétienne, de la vie dans l'Église tellement rigoureuse qu'elle en est caricaturée par cette histoire de l'entrée au paradis où saint Pierre tient les clés de la porte et que finalement on n'est pas sûr que l'on va être sauvé. Il y a d'ailleurs une phrase de l'évangile citée dans un autre contexte où Jésus disait : « Il y a beaucoup d'appelés mais peu sont élus. » Inutile de vous dire qu'on en a fait toute une interprétation de l'Église comme l'espèce de goulot d'étranglement dans lequel seuls les purs, les vertueux, les parfaits peuvent se faufiler et sortir de l'autre côté.
Évidemment, dans ces cas-là, l'enseignement sur la miséricorde et le pardon, c'est uniquement satisfaire aux conditions nécessaires et indispensables pour pouvoir entrer dans le Royaume de Dieu. Peut-être que certains d'entre vous ont encore ce schéma-là dans la tête. Cela ne serait pas tout à fait de leur faute parce qu'à force de le répéter sans arrêt, finalement on est arrivé à cette conviction que l'Église est réservée aux purs et aux parfaits. C'est en fait plus compliqué que cela.
Ce texte nous montre que l'affaire est beaucoup plus ouverte qu'on ne le croit. De quoi s'agit-il ? Ce texte de saint Mathieu a dû être rédigé dans les années 70-80 et de fait, dans l'Église de l'époque, il n'y avait pas que des gens modèles, vertueux, parfaits. Il y avait un certain nombre de personnes comme dans toutes les communautés naturelles ou religieuses. Comme le dit la plaisante sagesse lyonnaise : « Le monde, c'est comme l'arche de Noé, il y a toutes espèces de bêtes. » On peut le transposer pour l'Église. L'Église, c'est comme l'arche de Noé, il y a toutes espèces de bêtes. Les chrétiens se sont aperçus qu'ils ne vivaient pas dans une société de parfaits. Pourtant on essayait au maximum de dire ce que le Christ avait voulu, pourquoi Il était mort pour nous, mais en réalité cela ne marchait pas très bien. Et c'est pour cela que l'on a ce texte qui est un résumé d'une première approche pour essayer de répondre à cette question : quand il y a des gens qui font le mal dans une société qu'on pourrait espérer tout à fait correcte comme l'Église, que faut-il faire ?
Saint Matthieu donne à ce moment-là une sorte de règle qui devait s'exercer dans certaines églises. Vous remarquerez que cette règle a une chose remarquable, c'est sa progressivité et son esprit – je ne dis pas d'ouverture comme France Culture, ce n'est pas exactement la même chose ! – mais une progressivité et un sens de l'accueil et de l'accompagnement. C'est cela que je trouve très intéressant. L'Église sait dès les débuts qu'elle n'est pas parfaite, qu'elle n'est pas composée de gens parfaits. L'Église est sainte comme lieu de rassemblement de tous les chrétiens, communauté sainte, mais elle n'est pas parfaite au sens où ceux qui sont rassemblés de temps en temps ne sont pas des modèles. Que ce soit ceux qui vivent au titre de simples laïcs, comment on disait à une certaine époque, ou que ce soit les clercs et ceux qui exercent le pouvoir sacramentel. Si après les rapports de la Ciase vous croyez que tout baigne dans le clergé, vous avez de la chance, ça veut dire que vous avez de la constance. C'est quand même une des difficultés actuelles fondamentales et c'était déjà comme cela depuis le début.
Que faisait-on à cette époque-là ? Plus tard, on va procéder à des moyens radicaux. Vous le savez, le mot est très connu, c'est l'excommunication. Si quelqu'un ne satisfaisait pas aux normes, on disait : « Allez hop tu t'en vas, tu sors, on ne veut plus te voir ! » Mais ce qui est intéressant dans ce texte, c'est que si l'Église est le lieu de la présence du Christ, le lieu du Christ qui apporte le salut aux pécheurs, on ne peut pas dire directement aux gens qui ont fait quelque chose de mal : « Allez hop, tu t'en vas ! » Il faut au contraire que la communauté elle-même, ceux qui sont autour de la personne ou des personnes qui ont péché, ait le souci de les accompagner dans leur conversion. Et c'est pour cela qu'il y a ce petit processus, comme vous l'avez remarqué : « D'abord si tu t'aperçois de quelque chose, tu vas voir la personne que tu estimes avoir fauté et tu lui parles. Si elle ne veut pas entendre, tu choisis deux ou trois personnes de la communauté etc. » De ce point de vue là, c'est quelque chose d'extraordinairement beau et profond. Cela veut dire que s’il y a des pécheurs dans l'assemblée chrétienne à cette époque-là, la sanction ne tombe pas tout de suite. On va au contraire essayer d'accompagner la personne pour qu'elle découvre petit à petit qu'elle peut changer de vie, découvrir quelque chose de plus profond, de plus vrai concernant sa propre orientation de vie. Donc je crois que cela est riche de toute une manière de faire.
Dans notre société actuelle, vu les excès qui y sont commis, nous sommes de plus en plus portés à dire qu’il y a ceux qui sont normaux et dans les clous – « Ceux-là, ça va, on peut vivre avec » – et les autres, ceux qui ne sont pas dans les clous – « Avec ceux-là, il faut rompre directement ». Donc tout de suite on fait intervenir les pouvoirs publics, tout de suite on fait intervenir la justice, on vise en fait à l'exclusion. Or précisément ce que veut dire ce texte, c'est que l'Église n'est pas une société qui vise à l'exclusion.
Elle vise à la réconciliation et c'est cela le coup de génie de ce texte. Chacun d'entre nous, membre de l'Église, est proche d'autres frères et sœurs qui sont pécheurs et nous vivons avec. Évidemment, vous allez me dire que si on commence à aller voir tous nos frères en leur disant : « Toi tu as un tel comportement et cela ne va pas, il faut que je te le dise », ça devient une assemblée de sycophantes et de dénonciateurs. Je pense que ce n'était pas l'intention du texte mais c'était plutôt l'idée qu'à partir du moment où il y avait la question de la fragilité d'un frère, on n’allait pas le persécuter parce qu'il était mauvais. On allait essayer de l'accompagner dans cette découverte de ce que le Seigneur attendait de lui, dans ce cheminement de conversion pour pouvoir le mettre en œuvre et se réconcilier.
Autrement dit, le visage de l'Église qui est inspiré dans ce texte, c'est l'Église comme lieu de réconciliation. Dans l'Église, la réconciliation est toujours possible ; pour la société civile, c'est plus compliqué ! Et c'est peut-être cela qui fait de l'Église un lieu si original. Aujourd'hui, l'Église peut et doit être un lieu de réconciliation. Non pas pour choisir par préférence les pécheurs et ceux qui font le mal, mais pour reconnaître à la fois l'ambiguïté et la fragilité de nos comportements et de nos réponses à l'appel de Dieu et pour faire que nous soyons nous aussi attentifs à faire que cet appel de Dieu aboutisse à une véritable conversion.
Dernier petit détail et c'est assez intéressant. C'est pour cela que Jésus introduit dans ce texte le fameux passage : « Quand deux ou trois sont rassemblés en mon nom, Je suis au milieu d'eux. » C'est la prière. Le processus de réconciliation s'accompagne de la prière pour le frère qui a besoin que l'on prie pour lui. Ce n'est pas la prière simplement pour dire qu'on est là, entre nous, entre gens parfaits. La prière est peut-être par excellence le lieu d'accueil de la présence du salut de Dieu qui est offert aux frères qui en ont le plus besoin.
Cela aboutit donc, si je puis dire, à la première phrase qu’on a lue : « Dieu votre Père qui est aux cieux veut qu'aucun de ses petits ne se perdent. » L'Église, c'est la volonté du salut universel. Ce n'est pas la volonté de salut pour ceux qui sont parfaits, c'est la volonté de salut offert à tous. Mais évidemment pas à n'importe quel prix, pas n'importe comment. En essayant tous, sur un chemin de conversion et de vérité, de découvrir comment l'Église peut petit à petit nous aider à être dans les choses les plus simples de la vie familiale, de la vie sociale, de la vie de tous les jours et peut être le lieu de la reconnaissance de nos faiblesses et de notre péché. L'Église est le témoin de la manifestation du pardon de Dieu. Elle est le peuple de la réconciliation, le peuple des réconciliés.
Je crois que c'est un beau programme pour nous tous qui voulons essayer au cours de cette année d'approfondir et de marcher sur les chemins qui conduisent à Dieu. C'est une belle occasion pour nous de nous interroger sur la manière dont nous sommes face à ceux qui parfois nous font du mal ou parfois ne respectent pas ou ne veulent pas respecter les exigences fondamentales de la vie avec le Christ.