AVEC LE CHRIST, ASSEYONS-NOUS

Sg 9, 13-18b ; Phm 9b-10 + 12-17 ; Lc 14, 25-33
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – année C (4 septembre 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Voici une belle coïncidence entre le texte de l’évangile proposé par la liturgie aujourd’hui et le fait que nous soyons dans la période de la rentrée. En effet, les deux cas, la parole de Jésus et notre propre organisation de la vie courante, se concentrent sur cette question : qu’est-ce qu’on va faire, quels sont nos projets pour l’année ?

Vous me direz qu’il y a une solution très simple, c’est de se dire qu’il faut vivre cette année comme les autres, en général on espère que ça se passera un peu mieux. Surtout, dans les circonstances où nous sommes, on peut se dire quand même qu’on espère que ça se passera mieux que les deux années précédentes. En réalité, nous n’en savons rien. Il n’empêche que la question se pose.

Or, l’évangile que nous venons d’entendre nous sert sur un plateau deux paraboles absolument incroyables, à la fois de concision et en même temps de pouvoir percutant. Ces deux paraboles nous disent, apparemment en nous interpellant : qui donc d’entre vous, s’il veut construire une tour, ne commence par s’asseoir ? Et l’autre parabole : quel est le roi qui, s’il entre en guerre et va à la rencontre de son adversaire, au moment où il voit qu’il a beaucoup plus de troupes que l’autre, ne commence par s’asseoir ?

C’est peut-être d’ailleurs une parabole d’une actualité incroyable et on se prend presque à regretter que M. Vladimir Poutine ne l’ait pas méditée davantage au mois de février. Mais enfin, c’est comme ça. En tout cas, les deux paraboles semblent premièrement s’adresser directement à nous et deuxièmement nous touchent à l’endroit le plus difficile et le plus délicat de notre vie habituelle, d’une part dans les projets concrets que nous voulons réaliser, et d’autre part, même si c’est à travers une métaphore de la guerre et du combat, dans le problème relationnel.

Jésus, qui voit les membres de l’assemblée autour de Lui, leur pose cette question : « Quand vous êtes en train de vivre, vous vivez toujours avec des projets, avec des questions d’avenir. Comment les résolvez-vous ? » Heureusement que l’on ne se pose pas la question tous les matins parce qu’on deviendrait fou, mais ça n’empêche que la question est tout à fait réelle. Comment fait-on face à l’avenir ? Et la réponse que nous donnons est tout simplement que l’on s’assure par ce mot magique qui s’appelle les assurances ou la sécurité. Quelle est la réponse moderne à la question de l’avenir ? J’assure.

On voit tout de même que ce n’est pas toujours la bonne réponse, et c’est comme cela que l’on assure nos alliés, nos amis, de notre collaboration, de notre coopération, de nos alliances alors que l’on n’a même pas le matériel qu’on voudrait leur livrer pour les aider. On assure que l’on veut tous le bonheur de l’humanité, etc. alors que, qui peut procurer le bonheur ? Est-ce qu’on a les moyens ? Est-ce qu’on peut ? C’est comme si le Christ mettait le doigt sur la plaie. C’est-à-dire que quand vous êtes dans la situation de vous poser des questions sur l’avenir, est-ce que la plupart du temps vous n’êtes pas déjà engagé dans un projet face auquel vous n’avez même pas les moyens de répondre ?

Cette question est assez provocante, c’est un défi. Qui d’entre nous quand il se pose des questions – je vais faire ceci, je vais faire cela – est absolument sûr d’y arriver ? Donc Jésus fait intervenir ici une dimension de la vie à laquelle nous sommes maintenant presque habitués et pour ainsi dire un peu blasés, c’est-à-dire inchallah, si ça marche !

Nous n’avons pas la prise suffisante sur l’avenir et précisément, c’est pour ça que ce thème est si actuel dans la parabole de Jésus, c’est dans un moment où notre monde a tellement le désir de la maîtrise du temps, de la maîtrise de l’avenir de savoir exactement ce que la France sera dans deux ans, dans cinq ans, dans dix ans. Eh bien, c’est là où nous n’avons pas de réponse. Les trois années qui viennent de s’écouler nous ont mis le nez sur l’échec. Tout ce que nous pouvions imaginer ou prévoir, tout, sauf une épidémie, une pandémie qui frappe tous les coins du globe.

Que voulons-nous, nous qui avons des tas d’organisations pour la paix, etc. ? Que voulons-nous ? Tout, sauf qu’il y ait l’invasion de l’Ukraine et maintenant les menaces de monsieur Erdogan sur la Grèce. Que voulons-nous dans nos vies les plus quotidiennes ? Au moins que le pouvoir d’achat soit maintenu et nous voyons tous les dégâts de l’inflation. Donc, tout va à l’inverse de ce que nous pouvions imaginer. Ces paroles de Jésus sont d’une actualité décourageante.

On est vraiment là devant la difficulté fondamentale qui est la condition humaine. Autrement dit Jésus ici ne se contente pas de faire des petites remarques en disant que ça ira mieux demain. Il dit franchement « Quand on est homme, on est face à un avenir sur lequel nous n’avons pas vraiment de prise », et c’est pour ça que Jésus donne comme réponse : « Avez-vous pris le temps de réfléchir à cette question ? » Je dirai que c’est le premier enseignement des deux petites paraboles qui nous sont servies aujourd’hui.

Le monsieur qui a prévu de construire la tour – c’est une toute petite tour pour abriter l’outillage pour cultiver la vigne, c’est tout petit comme projet – s’est lancé dans une aventure et Jésus dit qu’il s’expose de la même façon que celui qui aurait de plus grands projets. Chaque moment de notre existence est une sorte de risque que nous ne prenons pas, mais qui s’impose à nous et vis-à-vis duquel nous n’avons pas les moyens de défense nécessaires. Et ça veut dire qu’au lieu de faire de nos projets de vie un objet de gestion – là aussi le management ! Qu’est-ce que c’est le management ? C’est l’art de maîtriser sa vie, il faut voir comment et avec quels dégâts –, il faut considérer que tout dans notre propre existence est une sorte de reconnaissance d’une déprise face à ce que nous croyons toujours pouvoir maîtriser.

Alors on pourrait se dire que puisqu’Il est le Fils de Dieu, Il devrait nous donner des tuyaux, des solutions. C’est bien gentil de nous faire peur comme ça, mais en réalité, que faut-il faire ? Comment faut-il faire face ? Il nous propose une chose tout à fait déconcertante. Il nous propose de faire ce que vous faites actuellement et pas moi, c’est-à-dire vous êtes assis et moi debout. Donc, on commence par s’asseoir.

Dans l’Antiquité, la position assise n’était pas nécessairement la position la plus valorisée. Généralement ce sont ceux qui sont assis que ne font rien. Être assis c’est ne rien faire, c’est pour ça que ça marchait si mal dans le monde moderne, il ne faut pas être assis dans le monde moderne, sauf exception lorsqu’on est dans l’autobus, si on trouve une place, mais ici frères et sœurs, Jésus dit qu’il faut accepter de prendre du temps pour ne rien faire avant de faire. C’est presque de la sagesse lyonnaise. C’est quand même un moment où le Fils de Dieu nous provoque en disant : « Vous voulez tout maîtriser, mesurez la réalité que vous ne pouvez pas maîtriser. Asseyez-vous, prenez le temps de réfléchir, regardez. Regardez les ressources en ciment, en chaux et en cailloux que vous avez. Regardez les ressources militaires que vous avez ». Donc, comme dit un certain proverbe qui est très en cour dans les milieux ecclésiastiques, le plus urgent c’est de ne rien faire. Finalement c’est assez évangélique : ne rien faire non pas au sens du découragement, mais en mesurant le fait que nous soyons provoqués par un avenir que nous ne pouvons ni mesurer, ni maîtriser.

Vous me direz que c’était bien la peine de venir sur terre pour nous apprendre une chose pareille ! Prenez-le comme vous voulez, mais c’est le conseil de ces deux paraboles. C’est le fait de dire, si une société et des individus, si des familles, si des gens associés pour un travail, pour une activité, ne prennent pas le temps de s’asseoir pour faire face à ce qui est proposé, c’est-à-dire un avenir qu’on ne maîtrise pas, alors on risque de partir sur des bases fausses. Alors, c’est très décourageant, c’est démoralisant, et pourtant il y a peut-être quelque chose qui peut nous aider à redresser la tête et à nous dire que tout n’est pas perdu.

En effet, quand on lit ce texte, essayons de bien le lire. La plupart du temps je dis que c’est un conseil que Jésus adresse aux foules. Il est en train de se balader sur les chemins de Galilée et Il leur dit : « Qui d’entre vous, s’il doit construire une tour… », peut-être qu’Il voit un chantier le long de la route, et d’autre part Il parle du roi : « Quel roi s’il doit partir au combat… » Alors on se dit tout de suite, ce sont des conseils qu’Il nous donne à nous. Mais, et c’est là qu’un certain nombre de lecteurs très attentifs de l’évangile posent la question, et je crois qu’elle vaut la peine d’être posée : si Jésus, avant de nous appliquer ces deux paraboles, n’était pas en train de se les appliquer à Lui-même ? Mystère.

En effet, Il monte vers Jérusalem. Il est accompagné par les disciples. Ils ont commencé à voir les difficultés parce que Jésus a annoncé sa Passion. Ils commencent à avoir aussi des difficultés parce que Jésus dit que dans la vie il faut renoncer à plein de choses, et c’est comme si Jésus, dans une sorte de retour sur Lui-même disait : « Maintenant Je vais vous dire le fond de ma pensée. Moi aussi Je dois bâtir une tour, moi aussi Je dois remporter une victoire. Qu’en pensez-vous ? Me suis-Je engagé dans cette affaire, dans ce projet sans mesurer les risques, sans savoir où J’étais amené à mettre toute mon énergie pour remporter la victoire parce que Je suis un roi, ou pour bâtir mon Église parce que Je suis venu pour édifier l’Église. Croyez-vous que Je puisse me lancer dans une aventure pareille sans avoir réfléchi ? »

Ça nous paraît un aspect un peu déroutant de la personnalité de Jésus, mais je pense qu’elle est plus vraie qu’on ne croit. A force de nous imaginer que Jésus avait tout le film, le déroulé et le synopsis de ce qu’Il devait faire, que tout cela était écrit, qu’il suffisait d’exécuter, nous avons perdu le fait que Jésus dans sa conscience humaine, en tant qu’homme, vraiment homme, a vécu la même difficulté, le même défi qu’il fallait vivre face à l’avenir et que donc, au lieu d’imaginer le Christ comme celui qui se dit, « de toute façon J’y vais, peu importe, Je serai le vainqueur du démon », Il se dit : « Comment, pourquoi ai-Je choisi cette situation dans laquelle Je m’expose totalement face à l’immensité de la tâche qui me dépasse complètement du point de vue humain ? »

Frères et sœurs, cette question-là est au cœur de l’évangile. Jésus, contrairement à ce que certains pensent, n’est pas allé à la croix en se disant que tout se passerait bien. Comme disait un gamin au catéchisme : « Peuchère, Je veux bien être crucifié puisque dans trois jours, cocagne, Je ressuscite ! » Ce n’est pas tout à fait la vérité, ce n’est pas dans l’évangile. Jésus est allé à la croix avec la conscience du risque et Il a accepté ce risque.

Par conséquent, notre existence chrétienne, notre vie à la suite du Christ, c’est quand même bel et bien le fait d’accepter tous les risques. Nous ne savons jamais ce que l’avenir nous réserve, et d’une certaine façon, Jésus a voulu vivre dans le moment de son incarnation ce face-à-face avec l’avenir, avec toutes les dimensions et toutes les contraintes humaines que cela supposait. Mais si Lui l’a fait, Il a voulu par le fait même, nous donner la garantie qu’en Le suivant, et qu’en vivant avec Lui, qu’en nous posant cette question, qu’en acceptant de faire face à l’avenir en prenant le temps de nous asseoir quoiqu’il arrive, alors Il nous assurait la victoire.