TOUCHÉ, SAUVÉ

Is 35, 4-7a ; Jc 2, 1-5 ; Mc 7, 31-37
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – année B (5 septembre 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Il a bien fait toutes choses, il fait parler les muets et entendre les sourds ».

Frères et sœurs, habituellement, et surtout quand on lit les commentaires modernes, on présente cette page de l’Évangile comme une sorte de petit prototype de miracle, un peu passe-partout, qui devrait plutôt convaincre l’auditoire du premier siècle, mais en même temps nous sommes étonnés du phénomène de la cure qu’impose Jésus à ce brave personnage. En réalité, à quoi cela correspond-il ? Cela correspond à quelque chose de très précis chez l’auteur de cet évangile, saint Marc, c’est le seul à raconter ce miracle. Qu’a-t-il dans la tête ?

Il veut essayer de répondre à une question que les premières communautés se posaient. Saint Marc écrit sans doute très tôt – fin des années 60, début des années 70 –, et il s’adresse à ceux qui ont essuyé les plâtres de la première évangélisation. Que s’était-il passé ? Un certain nombre de résultats, notamment chez les païens. Il était donc opportun de raconter comment Jésus avait opéré Lui-même une visite des païens, ce n’était pas nouveau contrairement à ce que l’on pense : Jésus avait accepté de parler avec eux, de leur annoncer la bonne nouvelle, la bonne parole, de faire des miracles même.

Deuxièmement, ils étaient choqués du fait que ces païens accueillaient la parole et l’annonce du salut d’une manière un peu particulière, c’est ce que nous allons voir. Par conséquent, quand Marc raconte cette histoire, il a à la fois sans doute le souvenir direct ou indirect du fait que Jésus a opéré une prédication et des miracles chez les païens, et en même temps que ces païens ont plus ou moins bien reçu la parole de Dieu. Finalement, le résultat est un peu décevant. Il faut comprendre cela pour faire attention aux détails de ce récit.

En effet, ce récit retrace la genèse de la parole du salut dans les peuples qui ne sont pas juifs, ni habitués à la tradition biblique de la parole de Dieu et qui cependant s’en emparent ou la traitent d’une façon assez particulière. C’est ce que nous allons voir : la naissance de la parole. Tout d’abord, en regardant le personnage principal bénéficiaire de l’affaire : il est de la Décapole, villes païennes par excellence. Puis il a un défaut très caractéristique : il est sourd. Mais ensuite commencent les difficultés, il a de la peine à s’exprimer – mot grec très compliqué, μογιλάλος – : en fait il semble bien que le mot signifie qu’il était bègue. Marc prend bien soin de noter qu’il était bègue. Que va-t-il faire ? D’une part, il y a une chose que je trouve très belle : lui-même semble-t-il n’a pas pensé à demander à être guéri ni de sa surdité ni de son bégaiement. Peut-être même n’a-t-il rien entendu de ce que Jésus allait faire. Par conséquent, c’est plutôt la petite foule présente qui a entendu parler Jésus et qui pense qu’Il pourrait au moins lui imposer les mains. Cela traduit quelque chose de très profond : ce sont les frères païens de cet homme qui ont le souci de dire qu’il faut qu’il arrive à une certaine plénitude de sa vie humaine. C’est ce qui se passe.

Évidemment, il y a peu de chances qu’il ait expliqué son cas, il a dû balbutier quelques mots devant Jésus, qui a compris tout de suite. La foule pense donc qu’il faut lui imposer les mains et Jésus pense qu’il faut une séance d’orthophonie. Il a l’air de penser que le problème est plus compliqué que la foule ne l’a pensé : sortir du bégaiement pour arriver à une certaine plénitude de la parole, cela ne va pas de soi, surtout quand on a ce handicap-là. A l’époque, la manière dont on comprend ce handicap, c’est le fait d’être lié, on est tout proche de la possession. Quand on est possédé, on est lié par un esprit impur qui vous empêche de vous exprimer. On est donc là à la genèse même de l’efficacité de la Parole dans le cœur de l’homme.

Qu’est-ce qui empêche l’homme d’entendre et de proclamer ? C’est le lien qui le tient : on pense ici qu’il faut immédiatement consulter quelqu’un qui devrait le délier. Et eux pensent que cela devrait se passer facilement grâce à l’imposition des mains. Mais pas du tout : c’est l’un des premiers cas où on a une analyse extrêmement poussée du ministère de guérison de Jésus. La plupart du temps, Jésus accepte d’imposer les mains et c’est guéri, surtout pour les aveugles. En tout cas ici et dans le cas de l’aveugle-né, Jésus prend bien soin de mettre en place une cure de guérison qui doit se passer hors de la foule. Là encore, nous avons un phénomène qui nous paraît peut-être bizarre, mais qui signifie que si l’on est guéri, ce n’est pas simplement parce que la foule a voulu des miracles. C’est la reconnaissance que l’acte même par lequel l’homme va retrouver l’usage de la parole, se passe dans une sorte d’intimité personnelle entre Jésus Lui-même et ce sourd bègue.

Le processus est compliqué, parce qu’habituellement Jésus ne fait pas beaucoup de cinéma pour guérir les gens : « Je le veux, sois guéri » et plus c’est à distance, plus semble-t-il c’est convaincant. Ici ce n’est pas vrai. Il enfonce ses doigts dans les oreilles du sourd, ce qui est précisément le contact de chair à chair. Il ne va pas invoquer l’Esprit Saint : c’est son corps, ses doigts qui vont entrer dans la chair de cet homme par ses oreilles et qui vont les libérer, c’est de l’orthophonie un peu particulière. Pour Jésus, c’est l’évidence, il faut délier les oreilles du bouchon qui les empêche d’accueillir la présence de Dieu et c’est Dieu Lui-même qui par sa chair vient au cœur même de cet homme.

Encore plus mystérieux ensuite, pour la langue, c’est la salive que Jésus prend dans ses doigts et qu’Il va déposer sur la langue de l’homme. Le processus de guérison n’est pas simplement l’imposition des mains qui est généralement un peu à distance, là c’est la chair même, les doigts, la main, la main créatrice de Dieu, qui vient dans les oreilles puis sur la langue avec la salive, ce qui est le lubrifiant qui permet de parler. A ce moment-là, Jésus va guérir. Il a alors un mouvement spécial : Il soupire. C’est suggéré dans le texte, mais cela veut dire que l’acte même qui passe par les doigts vient du soupir, du souffle de Jésus. On a donc ici la guérison d’un païen pas très gâté par la nature, qui bénéficie du souffle de la prière, de la respiration, de la supplication de Jésus par les doigts et par la main.

C’est le miracle mais il y a une autre chose extraordinaire. Dès qu’il est guéri, il doit retourner vers la foule et tout le monde se rend compte qu’il est effectivement guéri. Mais Jésus ne veut pas que les autres en parlent : voilà qui est étrange ! En général, on publie la nouvelle, mais là on ne le fait pas, on laisse le sourd bègue aller au milieu de ses frères, et à ce moment-là, lui le muet qui n’a pas encore beaucoup parlé, en tout cas dans le récit il n’a rien dit, voilà que tout à coup c’est toute la foule qui parle pour lui et Jésus a beau vouloir essayer d’imposer le silence, cela ne marche pas. Très paradoxal pour un miracle ! A la fois, accepter le défi de guérir cet homme mais quand on l’a guéri, Il demande le silence et le secret, mais en même temps, Lui qui a réussi à guérir, n’arrive pas à se faire obéir. Jésus est confronté à la situation des païens, à savoir le fait qu’on peut constater des merveilles accomplies par Dieu, mais en même temps il se produit une sorte de brouhaha, car la parole des gens qui tous ensemble crient, fait que ce miracle de restitution de la parole se termine dans le brouhaha de la foule des païens.

Frères et sœurs, c’est un texte assez étrange, mais il a une signification très profonde. Nous vivons actuellement nous aussi dans un monde qui bégaie. On n’a jamais eu autant l’impression que tout le monde voudrait parler mais qu’à certains moments, ce sont des balbutiements ou des bégaiements qui ne touchent pas la réalité profonde du problème : qu’est-ce que c’est qu’être homme, qu’est-ce que c’est que d’être sauvé, qu’est-ce que c’est que de croire à l’Évangile, qu’est-ce que c’est que d’accueillir la Vérité ? J’irai jusqu’à dire que c’est même aussi un peu comme cela dans l’Église : si l’on en juge par certains documents, on a souvent l’impression que l’Église aujourd’hui est dans des espèces de bégaiements et de balbutiements qui ne nous satisfont pas toujours dans nos attentes. Mais à travers cela et à travers la guérison d’un seul, toute une société, tout un monde autour de ce sourd bègue est capable de commencer à balbutier, de façon un peu anarchique il faut bien le dire, de balbutier la présence de Dieu.

Cela n’est-il pas, d’une certaine façon, la situation dans laquelle nous sommes ? Les hommes du XXIe siècle savent ce qu’il en est, en tout cas nous chrétiens, du mystère du salut. De fait, nous en sommes souvent au bégaiement, nous ne savons plus dire, et ce ne sont pas simplement les chrétiens qui ne savent plus quoi dire mais même, à certains moments, ce sont ceux qui ont une parole d’autorité qui nous disent des choses un peu surprenantes et pas nécessairement convaincantes. Nous sommes là dans une situation d’un monde qui bégaie, d’un monde qui a des tas d’idées, d’angoisses, de projets, de volontés de pouvoir s’imposer par la parole, mais en réalité, cela ne fait que provoquer une cacophonie.

Alors, et le récit le dit indirectement, comment s’en sortir ? La clé de ce récit, c’est que ces hommes païens ne sont pas des théologiens de la Décapole, ni des rabbins juifs, il n’y a pas de pharisiens dans l’affaire. Ces gens-là sont confrontés à cette espèce d’envahissement de certains phénomènes, religieux en l’occurrence, mais ils ne savent pas très bien comment les gérer. Pourtant, une chose est sous-jacente à ce récit : il n’y a d’importance pour ce récit que si nous sommes provoqués dans la recherche de la Vérité. Quelle est la Vérité ? Cet homme ne savait pas parler. Quelle est la Vérité ? Des hommes autour de lui qui bégaient un peu moins que lui mais pas beaucoup moins. Dans cette assemblée, la Vérité, c’est que ces hommes ont envie de parler du mystère de leur propre existence à partir de l’existence blessée de leur frère. Que se passe-t-il ? L’homme est guéri. La Vérité, c’est qu’à ce moment-là, nous sommes confrontés à l’être même de ce qui passe : le fait que Dieu est capable de sauver.

Que cela se répercute après dans une espèce de brouhaha confus, dans une espèce de bégaiement, de balbutiement, auquel nous assistons souvent impuissants, c’est ainsi depuis longtemps. Il n’est pas nécessaire de vouloir nous plaindre de ce que cela ne va pas, que ce n’est pas assez simple ni clair ou net. Ce récit nous convoque simplement à la Vérité même d’un Dieu qui vient pour sauver l’homme et qu’il faut à la fois ouvrir nous-mêmes nos oreilles et nous laisser toucher au plus intime de notre chair, pour pouvoir proclamer le fait unique et central de notre existence, c’est que Dieu sauve. Amen.