MONSIEUR DE LA FONTAINE ET LA PARABOLE

Ex 32, 7-11 + 13-14 ; 1 Tm 1, 12-17 ; Lc 15, 1-32
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année C (12 septembre 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Faut-il s'éloigner de la source ?

 

Frères et sœurs, que de miséricorde et de joie dans la liturgie d'aujourd'hui. Il n'est question que de miséricorde même si dans la première lecture on a le sentiment que c'est plutôt Moïse qui rappelle à l'ordre Dieu pour l'empêcher de punir Israël qui vient de pécher. Il est question de miséricorde dans l'épître à Timothée, parce qu'il désire devenir lui-même ministre de cette miséricorde. Et puis bien sûr, nous savons tous que les trente-deux premiers versets du chapitre quinzième de l'évangile selon saint Luc sont rassemblés sous un même titre : "les paraboles de la miséricorde".

Mais je dois vous avouer que j'ai été pris d'une grande tentation et j'ai fait comme le fils cadet dans la parabole du fils prodigue, je suis parti avec mon trésor sous le bras, l'évangile, et après avoir dépensé tout ce que j'avais pu bien déjà entendre, écouter et lire sur la question, je me suis retrouvé sans rien, si ce n'est l'évangile. Je me suis laissé interroger par cette petite chose que peut-être vous n'avez jamais remarqué, nous avons l'habitude de dire que ces trois paraboles, donc celle du bon berger et de la brebis perdue, celle de la femme qui retrouve la drachme, et l'évangile du fils prodigue, nous avons l'habitude de les regrouper sous ce mot de "miséricorde".

Il y a quand même une grande différence entre ces trois paraboles. Dans les deux premières paraboles, du berger et de la femme, la brebis est perdue, et le berger fait tout ce qui est en son pouvoir pour récupérer de force la brebis, la mettre sur ses épaules et repartir. La femme et la drachme, à moins que vous ayez déjà vu une pièce de monnaie marcher, se promener et se cacher sous le lit, c'et pareil. C'est parce que la femme met tout en œuvre qu'elle retrouve cette pièce perdue.

Dans l'évangile du fils prodigue, nous sommes devant un père qui, semble-t-il ne met rien en œuvre pour trouver son fils. Aujourd'hui, il aurait déclenché l'alerte enlèvement, il aurait embauché un policier privé pour essayer de le retrouver, mais il est resté à la maison. Il a veillé, et il a tellement veillé qu'il a même vu le fils avant que le fils ne l'aperçoive sur le chemin du retour. C'est quand même étonnant que dans cet évangile, le rôle du père, le rôle de Dieu soit si effacé dans ce processus de conversion et de retour. Comme si en définitive dans cet évangile, ce qui était le plus important, c'était la manière dont le fils cadet voit son père, la manière dont le fils aîné voit son père. C'est la raison pour laquelle (je n'enverrai pas une note à Bible de Jérusalem), j'ai envie de renommer cette parabole du fils prodigue grâce au titre d'une fable de La Fontaine que nous connaissons tous et que nous aimons, c'est la fameuse fable du loup et du chien.

En fait, le problème de cet évangile, est extrêmement moderne et s'apparente à cette fable. Que se passe-t-il ? Il y en a un, le fils cadet, qui croit qu'il ne peut devenir lui-même que s'il quitte son père. Il prend l'héritage et il s'en va. Il a envie de vivre sa vie et il est persuadé, un peu comme cette histoire aux origines, du péché originel, il est persuadé que son père est celui qui l'empêche de devenir lui-même. Il prend son héritage et il s'en va ! Mais le problème, c'est qu'en se coupant à la source, au bout d'un moment l'héritage disparaît. Il fait cette expérience extraordinaire, l'expérience du manque du père, du manque de la source de vie, du manque de Dieu. C'est étonnamment le chemin que beaucoup de nos contemporains suivent aujourd'hui. Le chemin du loup qui croit que même si c'est très difficile de vivre loin d'une bonne gamelle que l'on reçoit tous les jours, beaucoup de nos contemporains pensent qu'ils ne peuvent vivre et s'en sortir que s'ils quittent l'autorité. Que ce soit maintenant, vous l'aurez remarqué, l'autorité ecclésiale, politique, institutionnelle.

De l'autre côté il y a aussi ce fils aîné étonnamment moderne qui pourrait être comparé au fameux chien, c'est-à-dire ce fils modèle, gentil, qui fait bien tout comme il faut et qui fait tellement tout comme il faut qu'il vit dans l'ombre de son père au point de ne jamais prendre ce qui est à lui. Et c'est cela qui est étonnant. En fait, cette parabole met vraiment en scène deux profonds malentendus de la part de ceux qui sont non-croyants, et aussi de la part de certains qui sont croyants. De la part de ceux qui sont croyants de la part de ceux qui pensent que pour rester auprès de Dieu, il faut annihiler et faire disparaître tout ce que je suis de moi-même, et surtout répéter la politique unique du parti, et de ne rien toucher à cet héritage et à cette grâce que Dieu nous a donnée au moment de notre baptême. Au moins, je suis sûr, même si ce n'est pas très drôle de ne pas avoir beaucoup de caractère et de ne pas me forger ma propre opinion et de ne pas chercher qui je suis, je suis sûr que j'arriverai du moins à traverser les épreuves de la vie, parce que la gamelle n'est pas loin.

En fait, on est là dans deux profonds malentendus. Le premier malentendu, je viens de le dire, est de croire nous pouvons advenir à ce que nous sommes en rejetant Dieu et en nous coupant de Dieu, et le deuxième malentendu serait de croire que la seule solution pour rester auprès de Dieu c'est de s'effacer au point de ne pas exister.

C'est comme cela qu'on se retrouve dans cette situation où d'ailleurs quand on parle du fils prodigue, tout de suite on dit : il a dépensé de l'argent, il a fait des choses pas très belles. Mais l'histoire qu'il a dépensé son argent avec des filles, c'est le fils aîné qui le dit. Mais est-ce vrai ? on n'en sait rien. C'est le regard que le fils aîné jette sur le fils cadet. Comme quelquefois nous-mêmes chrétiens nous aurions tendance à jeter ce même type de regard sur ceux qui ont décidé de mettre une croix sur Dieu. L'inverse vaut aussi, de ceux qui ont fait une croix sur Dieu et nous cataloguent dans la catégorie de ceux qui ne pensent pas, qui ne réfléchissent pas, qui obéissent simplement.

En fait, vous le voyez, frères et sœurs, c'est une parabole extrêmement moderne qui nous met face au problème de notre origine et de notre terme. Notre origine qui est Dieu, et notre terme qui est Dieu. Et pour devenir ce que nous sommes, car chacun de nous nous sommes uniques, nous n'avons pas besoin de tirer une croix sur Dieu et de nous en aller, mais nous n'avons pas besoin non plus de disparaître complètement dans notre petit trou. Ce qui manque au fils aîné, c'est de prendre totalement et pleinement cet héritage que son père était prêt à lui donner mais qu'il n'avait jamais demandé.

Frères et sœurs, après cette lecture, je crois que notre prière pour Dieu notre Père c'est cette prière très simple. Dieu nous a donné cet héritage extraordinaire au baptême, et en fait quelquefois nous avons tendance à le laisser un peu de côté et Dieu aujourd'hui, à travers cette parabole nous dit cette chose très simple : allez-y, emparez-vous de l'héritage et vous n'avez pas besoin de me quitter pour vous en emparer et pour le faire grandir et multiplier. Restez à côté de moi pour le plaisir.

 

AMEN