PERDU ET RETROUVÉ

Ex 32, 7-11 + 13-14 ; 1 Tm 1, 12-17 ; Lc 15, 1-32
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année C (16 septembre 2007)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

Et les pharisiens de murmurer entre eux : "Cet homme ait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux". Le Christ répond alors par trois paraboles bien connues, celle que l'on appelle les paraboles de la miséricorde : la brebis perdue, la drachme perdue, et le fils prodigue.

Le lien entre ces trois paraboles peut sembler à la fois simple et en même temps, on peut se poser la question de savoir quel rapport il y a entre une brebis perdue, et un fils pécheur qui est parti pour dépenser tout le bien qu'il avait reçu de son père. Il y a au moins un lien au niveau des mots : c'est le mot "perdu", et le mot "retrouvé". La brebis est perdue puis retrouvée, la drachme également est perdue et retrouvée, et ces deux mots reviennent aussi au moins deux fois dans le récit du fils prodigue :"il était perdu, et il est retrouvé".

On comprendra que la parabole doit éveiller chez les auditeurs de Jésus une résonance qui fait appel à leur propre existence, et humainement parlant, il va de soi qu'on peut perdre des choses et que lorsqu'elles sont perdues, un sentiment profond surtout si l'on tient à la chose en question, un sentiment profond d'angoisse se dessine. Nous avons certainement fait cette expérience de rechercher avec fébrilité ce que nous avons perdu (on peut avoir différents moyens de se mettre à la recherche des objets perdus en priant le saint adéquat, ou en tout cas, en se mettant à balayer la maison, si la pièce, le portefeuille n'a pas glissé derrière le buffet). Un sentiment qui prend et qui saisit lorsqu'on perd des choses importantes : quand on perd ses papiers on est perdu, comme si on n'existait que par une carte d'identité ! Toujours est-il que ce qui nous semble important, essentiel, prend et occupe tout le champ de note conscience. Il est vrai que retrouver la chose perdue qui de l'expérience humaine, procure un autre sentiment qui nous vient tout naturellement, c'est la joie et nous l'exprimons par le sourire, par une exclamation, et comme très souvent nous avons ameuté quelques personnes parce que nous avons perdu un objet, et normalement, nous leur annonçons aussi que nous l'avons retrouvé. Rien de plus simple, et la parabole ne se veut pas plus compliquée.

Pourtant, ces paraboles sont bien là pour exprimer un sentiment profond, celui de l'angoisse et celui de la joie, sentiment que tout homme peut connaître et dont le Christ veut faire saisir qu'Il est lui-même atteint par ces sentiments. Car le premier objet de la parabole n'est pas simplement de changer le cœur des auditeurs, mais de leur faire prendre conscience de qui est le Christ. Le Christ en disant ces paraboles montre une chose dont nous n'avons pas conscience tout de suite, c'est qu'Il est lui également ce berger qui va à la recherche de la brebis perdue. Il est également cette femme qui balaie toute la maison pour retrouver sa drachme, il est également comme en son Père, celui qui est atteint qui cherche et retrouve son fils. Si comme on l'a entendu dans saint Paul, le Christ n'est pas venu pour juger le monde mais pour le sauver, Il est donc atteint personnellement par ceux qu'il a perdus et Il considère ainsi que certains hommes se sont perdus, que certains hommes se sont égarés, qu'ils sont partis loin de Dieu. C'est l'expérience originelle, puisque le péché d'Adam ne consiste pas en un péché sexuel, mais en la séparation d'avec Dieu, le fait qu'il s'est éloigné, perdu dans un monde hostile alors qu'il était dans la communion du Paradis avec Dieu au milieu du jardin.

Ainsi, nous avons une révélation dans ces paraboles de ce que le Christ est, mais aussi du sentiment qu'Il éprouve. On dit souvent que nous n'avons pas beaucoup de sentiments du Christ qui nous sont dépeints dans l'évangile. Si Jésus prend plaisir à parler du berger qui est angoissé et qui laisse quatre-vingt dix-neuf autres brebis pour aller en cherche une seule, s'Il parle de la fébrilité avec laquelle cette femme recherche sa drachme perdue, et s'Il parle aussi de ce qui se passe à l'intérieur du cœur du père, c'est parce qu'Il parle du sentiment qui l'habite, de ce qu'Il est en train de vivre lui-même. Oui, Jésus est angoissé, oui, Jésus est fébrile, oui, les entrailles de Jésus frémissent car Il a perdu un homme, et c'est suffisant. Il en a perdu dix, et c'est beaucoup. Il les a perdus tous, et c'est trop. Et Il se met en recherche, en quête de cette humanité perdue. C'est ce qu'Il dit à ceux qui murmurent qu'Il fait bon accueil aux pécheurs. Le Christ ne s'embarrasse pas de classifier ou d'ordonner, celui-ci a plus besoin de moi, celui-là, un petit peu moins.

Nous sommes tous enfermés dans le péché d'Adam, dira saint Paul, dans cette désobéissance fondamentale, de se croire à soi tout seul un monde et un Dieu. Et nous nous sommes perdus dans cette idée-là et dans cet acte-là. Et le Christ sait exactement là où nous nous sommes perdus. Il n'est pas en train de faire un palmarès des gens plus ou moins pécheurs, Il est là et le murmure des pharisiens vient aussi de là, Il est là, et Il fait bon accueil aux pécheurs et Il mange avec eux. C'est le deuxième sentiment du Christ. Il a conscience qu'en étant venu dans notre monde, en s'étant perdu lui-même dans notre humanité, c'est ce que dit saint Paul également lorsqu'il dit : "Le Christ s'est fait péché pour nous", c'est-à-dire que le Christ est sorti du sein du Père, Il est entré dans notre humanité, Il s'est perdu lui-même. Saint Paul dira dans l'épître aux Philippiens qu'Il n'a pas fait l'Harpagon avec son bien, Il l'a laissé, Il est parti à la recherche, Il s'est perdu dans l'humanité et s'y perdre d'ailleurs jusque dans la mort. Mais Il connaît déjà la joie du retour. Il peut déjà manger avec les pécheurs, signe du banquet eschatologique, du repas des noces éternelles, de ce repas sans fin qui célèbre la communion. Il est donc habité également et pour toujours d'un sentiment profond de joie, car tout homme qui se convertit, tout homme qui fait un pas vers Dieu, même s'il lui en reste beaucoup à faire, tout homme qui a le désir comme les pécheurs et les publicains qui venaient tous, nous dit l'évangile que nous avons entendu, ils venaient tous écouter Jésus, même ceux qui sans encore franchir un seul pas, un seul ravin de leurs difficultés, écoutent le Christ, Il est déjà là, et déjà Il se réjouit ne serait-ce que de cette écoute.

Qu'est-ce que cela signifie pour nous ? D'abord, nous pouvons le prendre d'un point de vue personnel. Nous avons entendu saint Paul nous dire que le Christ en venant pour les pécheurs se considère comme lui, pécheur le premier. Dans notre existence nous savons que nous péchons, et pourtant, nous sommes aussi déjà dans la joie avec le Christ, car nous étions perdus et nous sommes retrouvés. Cela vaut aussi pour nous communautairement. Pourquoi ? parce que lorsque nous sommes ensemble nous formons cette Église. Concrètement, pas d'abord l'Église institutionnelle qui va de Benoît XVII au dernier bébé baptisé, mais concrètement, celle que nous voyons, celle que nous sommes, notre communauté chrétienne. Il y a des pécheurs dans notre communauté chrétienne, et il y a tellement de joie parce que nous sommes là, parce que nous nous retrouvons, parce que nous écoutons la Parole du Christ, que nous prenons ce plaisir tous d'être là pour l'écouter. Cela induit en nous un vrai sentiment de joie, mais ce sentiment de joie qui nous habite, parce que nous célébrons déjà notre salut, et que l'eucharistie est le ferment de notre communion, et que l'eucharistie est déjà ce "manger avec Jésus", et pas simplement, manger avec Jésus, mais le manger Lui. C'est donc déjà la réalisation plénière d'une joie parfaite. Il n'empêche que dans notre cœur peut aussi, et devrait aussi subsister un sentiment d'angoisse de crainte et de fébrilité. Pourquoi ? Parce que nous ne pouvons pas nous contenter de notre communauté. Il manque toujours quelqu'un à notre communauté, il manque quelques-uns à notre communauté. Il manque peut-être ceux qui sont partis par la mort, et il y a l'espérance de la joie des retrouvailles. Mais il y a aussi le fait qu'il manque à notre communauté tous ces hommes, toutes ces femmes qui ne connaissent pas le Christ, tous ceux qui se sont sentis exclus d'une communauté chrétienne, tous ceux qui l'ont quittée à cause aussi de notre péché. Tous ceux qui n'ont pas encore compris ou saisi que nous ne sommes pas là comme les pharisiens pour constater ou pour juger, pour critiquer ou pour donner une sentence, mais bien pour être nous-mêmes déjà dans la joie de recevoir tout homme qui veut venir à notre eucharistie, tout homme qui veut faire partie de la communauté qui est le plus beau nom de ce que le Christ réalise, la communion.

Si Jésus fait bon accueil aux pécheurs, et s'il prend plaisir à manger avec nous, il veut aussi manger avec tous les hommes. Ne soyons pas ceux qui excluent par sensibilité, par idéologie, ou par notre péché tout simplement, ceux qui sont aussi appelés à faire partie de cette communion, de cette communauté, et dont nous ne nous rendons pas toujours compte qu'ils devraient quand nous célébrons, procurer un sentiment profond de manque quand ils ne sont pas là.

 

AMEN