QUI SUIS-JE ?
Is 50, 5-9a ; Jc 2, 14-18 ; Mc 8, 27-35
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année B (17 septembre 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Pour vous présenter la page d'évangile que nous venons d'entendre, permettez-moi de faire appel à une expérience qu'ici pratiquement tous et toutes vous avez fait, votre expérience de parents, pères, mères, ou de grands-parents, grands-mères, grands-pères, ou même éventuellement, oncles ou tantes, peu importe ? C'est d'ailleurs pour cela que je me permets de faire référence à cette expérience, parce que n'étant ni père ni grand-père, je suis quand même oncle et grand-oncle, et j'ai une idée sur la question !
Je voudrais vous rappeler ce qui s'est passé dans votre cœur, peut-être dans les premiers moments après la naissance de chacun de vos enfants, ou dans les jours qui ont suivi, ou même peut-être encore aujourd'hui. Qu'est-ce qui se passe quand on regarde son enfant, vraiment en concentrant tout son regard sur lui ? Je sais que la plupart du temps, on fait d'abord référence à des sentiments de bien-être, de fierté : je l'ai mis au monde, c'est mon fils, c'est ma fille. Ensuite, on lui dit des tas de choses : tu es mon petit lapin chéri, tu es mon trésor, et même maintenant, j'ai entendu beaucoup de jeunes mamans dire "mon cœur"; je suis un peu plus réservé vis-à-vis de cette dénomination, il me semble que l'enfant n'est pas très invité à avoir de la distance dans ces cas-là. On lui dit des choses de cet ordre-là, des choses très tendres, très câlines, très drôles. On passe après à un autre registre : il a les yeux de sa mère, la bouche de son père car il faut toujours trouver deux éléments qui marquent les ascendants des générations. On dit aussi qu'il est taquin comme sa grand-mère, qu'il est très intelligent … Bref, il y a comme tout un cérémonial, tout un rituel autour du visage de l'enfant et des réflexions des parents.
En réalité, que se passe-t-il dans la tête de l'enfant ? personne n'en sais rien d'accord, mais je vais essayer d'imaginer. Dans la tête de l'enfant, ce qui est si fascinant pour nous, c'est que son regard et son visage nous posent déjà la question que Jésus a posée à ses disciples : "Pour vous, qui suis-je ?" Je pense que si vous, parents, si vous ne vous lassez pas de scruter le fond du regard de vos enfants, ses expressions de visage, qui sont au dire des spécialistes de pédagogie uniquement des réactions qui musclent les zygomatiques (je leur laisse cette interprétation), mais si on est si attachés à regarder et à déchiffrer le visage et le regard de l'enfant, parce que c'est lui qui nous interroge. Ce n'est pas nous qui avons besoin de lui dire qui il est pour nous. D'une certaine manière, nous le savons déjà, nous le savons que c'est l'enfant qu'on a donné à la vie, qu'on offre à une aventure humaine et spirituelle qu'on veut très belle. Mais, ce qui nous interroge de façon incessante et qu'on ne lâche pas du regard, car c'est ce qu'on veut voir et qu'on veut deviner, c'est que l'enfant dit : pour vous, qui suis-je?
Je pense personnellement que la vraie expérience de la paternité ou de la maternité, c'est cela. Ce n'est pas simplement physiquement de tenir un enfant entre ses bras. C'est déjà magnifique, mais c'est de sentir et de pressentir le cœur dans le regard et les mimiques de cet enfant, non pas quelqu'un qui joue la comédie du bébé, mais quelqu'un qui nous pose déjà à un niveau d'humanité extraordinaire, la question cruciale : mais, qui suis-je pour vous ? A ce moment-là peut vraiment se lier l'expérience de paternité et de maternité. C'est parce que l'enfant a besoin qu'on l'aide à répondre à cette question, que nous, les adultes, on ne peut pas lâcher. Le contrat familial il est là : puisque tu m'as demandé qui tu es, toi, mon enfant, je ne peux pas échapper à la question. Peut-être que (surtout les pères paraît-il), on ne s'en rendait pas compte avant la naissance, mais le jour où l'on a regardé son enfant dans les yeux, on ne peut plus lâcher. Et ça, c'est extraordinaire.
Remarquez-le bien, l'enfant à ce moment-là n'a aucune possibilité de répondre à la question. "Pour vous qui suis-je ?" l'enfant ne le sait pas, et il a besoin que nous, les parents, jour après jour, geste après geste, tétée après tétée, changement de couche après changement de couche, petit à petit l'enfant comprenne qui il est. Après, cela s'améliore un peu, on passe au niveau supérieur, c'est la maternelle, l'éducation primaire, et finalement la période de tous les ennuis, l'adolescence. Mais même à l'adolescence, le problème demeure : "pour vous, qui suis-je ?" C'est la question de tous les adolescents à leurs parents. C'est pour cela que les parents à ce moment-là répondent : tu devrais le savoir, tu es tellement compliqué que je ne peux pas te le dire ! Mais en fait, c'est la même question, c'est le fil conducteur de l'éducation, c'est le fil conducteur du chemin vers l'humanité. Nous les hommes, nous sommes des êtres à la différence des animaux qui dès le premier moment par notre manière d'être au cœur d'une famille, posons la question : qui suis-je ? Nous ne pouvons pas y répondre tout seul. C'est-à-dire que nous ne sommes pas comme les animaux qui ont déjà le disque dur avec tous les logiciels pour nager, voler, courir à quatre pattes dans la demi-heure qui suit la naissance. Nous avons le disque dur sans rien du tout, et il faut que ce soit nous, les parents, les générations précédentes, qui donnions les logiciels qui vont piloter la machine. Et c'est là que commence l'aventure extraordinaire de l'éducation : "pour vous, qui suis-je ?" les parents ont à répondre.
Or, la plupart du temps les parents répondent : pour les uns il est Jean-Baptiste, pour les autres, quelqu'un des prophètes, etc … c'est-à-dire qu'on répond avec des espèces de rêves ou de formules toute faite qu'on a dans la tête. "C'est évident, il faut qu'il soit polytechnicien, informaticien de génie, professeur à l'université, etc …" On répond par nos rêves, et l'on a tort. Ce n'est pas la réponse à la question. La réponse à la question est (pardonnez-moi l'audace du parallèle), "tu es le Messie". Que veut dire le mot "Messie" ? cela veut dire : "celui qui est choisi par Dieu". C'est ce que saint Pierre a compris ce jour-là. Quand le Christ a dit : "Pour vous, qui suis-je ?", saint Pierre dans une sorte d'éclair a dit : je ne sais pas comment te le dire, mais tu es choisi par Dieu pour apporter le salut au monde. Il ne l'a pas inventé tout seul, mais il l'a dit. C'est pour cela d'ailleurs que le poste de saint Pierre qui est maintenant devenu pontifical, a une telle importance.
Nous, nous avons aussi à répondre à cette question. Nous ne sommes pas saint Pierre, mais vis-à-vis de nos enfants, nous avons besoin de leur dire : ce que tu es, nous avons tout pour essayer de le faire émerger de ton cœur, de ta vie, et comme nous parents, nous ne sommes pas capables vraiment de te donner définitivement la plénitude de ton visage, car c'est aussi cela un des problèmes de l'éducation, car petit à petit on se rend compte que ce qu'on veut faire passer, ça ne passe pas, on le répète vingt-cinq mille fois, et le gamin s'en fiche ! C'est alors qu'on se rend compte qu'il y a des facteurs dans l'éducation qui ne dépendent pas de nous. Je n'ose pas dire que le catéchisme c'est cela, mais cependant, il y a de ça. Si vous avez envie de confier vos enfants à de la catéchèse, ce n'est pas une question en-dehors de vos préoccupations fondamentales, ce n'est pas un cours parallèle de flûte ou d'équitation, mais c'est le cœur même de la question que vous vous posez depuis la naissance de vos enfants : pour vous, qui suis-je ? Et nous leur répondons, en communauté, en Église : "tu es choisi par Dieu, tu reçois de Dieu la plénitude de son amour. C'est pour cela qu'on se permet de présenter l'enfant au baptême tout petit, même s'il n'en sait rien, car c'est la première réponse qu'on peut donner à l'enfant pour lui dire qu'il a besoin de la grâce et de l'amour de Dieu pour trouver sa véritable personnalité. Mais ce n'est pas simplement la présentation au baptême dans les mois qui suivent la naissance, c'est toute l'éducation et maintenant la catéchèse qui répondent fondamentalement à cette question.
Autrement dit, n'imaginez pas la catéchèse comme une sorte de cours parallèle à l'éducation de la personnalité de votre enfant. Imaginez-la comme le cœur de l'éducation, là où on essaie de répondre, chacun d'entre nous, à la mesure de nos moyens, en connaissant nos limites, à la question fondamentale que pose l'enfant : qui suis-je ? Quand on lui révèle le Christ, quand on lui révèle la vie de notre communauté, quand on lui révèle les sacrements comme l'eucharistie que nous vivons aujourd'hui, que faisons-nous ? Nous construisons son "moi" éternel, sa figure définitive d'éternité, son visage d'éternité. Au fond, la catéchèse, c'est cela, c'est bâtir dans le cœur d'un enfant son visage d'éternité. Ce n'est pas lui donner des principes, bien sûr qu'on va lui donner des principes. Ce n'est pas lui faire de la morale, bien sûr qu'on va lui apprendre à choisir le bien et à refuser le mal. Ce n'est pas non plus de lui développer un savoir un peu inouï sur des choses invisibles, mais c'est de lui dire : toi mon enfant, si tu veux comprendre qui tu es, nous tes parents, la communauté paroissiale à laquelle nous appartenons, les frères, les catéchistes, tous ensemble, nous sommes auprès de toi pour que tu puisses comprendre ton vrai visage, et que tu puisses répondre à la question : qui suis-je ? Et nous les adultes aujourd'hui, nous sommes encore catéchisés à ce point de vue-là, car qui d'entre nous ici, dan s cette assemblée peut répondre à la question : qui suis-je ? personne ! La réponse elle est précisément dans le cœur de Dieu.
C'est cela que nous célébrons aujourd'hui. C'est pour cela que nous venons à chaque eucharistie pour nous ressource ensemble à cette source du Corps et du Sang du Christ, et pour trouver progressivement, patiemment, jour après jour, notre identité, notre moi. Aujourd'hui frères et sœurs, c'est une naissance pour nos enfants, c'est plus qu'une rentrée, c'est une sortie. C'est une entrée dans le sein maternel de l'Église, c'est une entrée dans le cœur de Dieu pour nos enfants, pour toute la communauté, pour les parents.
AMEN