LA JUSTICE DE DIEU, C'EST SA MISÉRICORDE
Ex 32, 7-11 + 13-14 ; 1 Tm 1, 12-17 ; Lc 15, 1-32
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année C (12 septembre 2004)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Frères et sœurs, il y a quelques années nous avions proposé dans notre paroisse ici même, à des chrétiens, d'inviter chez eux leurs voisins, chrétiens eux-mêmes, peut-être non pratiquants, peut-être même non croyants, à se réunir pour lire ensemble et échanger sur une page d'évangile. Nous préparions avec les chrétiens invitant la page d'évangile proposé, et eux-mêmes animaient la réunion laissant chacun exprimer son opinion, ce qu'il avait dans son cœur au sujet de cette page d'évangile. A un moment donné, on avait choisi comme page d'évangile, cette parabole de l'enfant prodigue, pensant que ce texte serait une illumination pour ceux qui l'entendraient, de savoir que quels que soient les péchés, les fautes commises, quel que soit le mal dans lequel on s'était attardé, Dieu était sur le bord du chemin pour attendre notre retour. Or, dans un groupe, plusieurs personnes qui participaient à cette petite réunion, et qui n'étaient pas des piliers de l'Église, plusieurs personnes ont dit : c'est inadmissible. Cette manière de faire du Père est mauvaise, si nous élevions nos enfants de cette manière, nous en ferions des bandits.
Alors qu'en est-il ? Il est certain que dans toute l'histoire de l'humanité, dans les différents approches religieuses que les hommes ont tenté avec le meilleur des forces de leur cœur et de leur esprit, pour essayer de deviner quelque chose de Dieu, une des premières manière d'appréhender Dieu, c'est d'appréhender Dieu comme étant un juste juge, la justice de Dieu consistant à récompenser ceux qui font le bien, et à punir ceux qui font le mal. Il est bien certain quand on regarde le monde et tout ce qui se passe, il faut qu'il y ait quelque part une justice pour rendre justice à ceux qui s'efforçant par tous les moyens de leur cœur et de leur vie d'agir droitement, sont souvent persécutés, délaissés, éprouvés et soumis à l'échec. S'il n'y a pas quelque part quelqu'un pour rétablir l'équilibre, alors ce monde, nous le voyons bien, fait que les bandits prospèrent, que les voleurs s'enrichissent et que souvent les gens honnêtes risquent de tomber dans la misère.
Il est donc certain que la justice est une notion fondamentale de la morale et que sans elle nous allons à vau-l'eau, et notre société devient une foire d'empoigne. Il est bien certain que Dieu se doit d'abord de faire justice en donnant récompense à ceux qui ont fait le bien, et sanction à ceux qui ont fait le mal. Alors peut-être que les membres de ce groupe qui réfléchissaient sur l'évangile n'avaient pas tout à fait tort : le Père de la parabole est-il injuste ? D'ailleurs, le fils prodigue est un peu de cet avis, quand il s'est retrouvé affamé, n'ayant pas de quoi manger, ne pouvant même pas manger les caroubes des porcs qu'il gardait, quand il s'est retrouvé ainsi, il est rentré en lui-même et il a dit : c'est vrai, j'ai fait mal, j'ai péché, je ne mérite plus d'être appelé le fils d mon père. J'ai dilapidé l'héritage, la relation entre lui et moi, je l'ai brisée, je suis parti dans un pays lointain, j'ai voulu vivre ma vie. J'ai ce que je mérite, je vais aller le supplier, non pas de me pardonner, mais d'accepter que je sois auprès de lui comme un ouvrier agricole et qu'au moins j'aie de quoi manger à défaut d'être l'héritier de mon père. Il pense bien qu'en justice il n'a pas droit à grand-chose, et que ce serait déjà très beau si son père acceptait de lui donner un salir d'ouvrier agricole. Au fond, c'est cela la pensée du fils prodigue quand il revient vers son père. D'ailleurs, il a appris par cœur son petit refrain : "Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton enfant mais traite-moi comme un de tes serviteurs". C'est ce qu'il se disait devant les cochons, ce qu'il se disait en chemin et ce qu'il dit au père quand il arrive devant lui. Il récite son petit "credo" qui est conforme à la justice et qui encore essaie d'espérer que le père, malgré le fait qu'il ne mérite plus rien, acceptera de la traiter au moins comme un serviteur, comme un ouvrier agricole.
C'est aussi le point de vue du fils aîné, qui trouve que son père a une drôle de manière de gérer sa famille : "moi qui suis toujours resté obéissant à tes ordres, moi qui ai toujours fait ta volonté, moi qui t'ai toujours rendu service, tu ne m'as jamais donné un chevreau pour faire un festin avec mes amis, tu ne m'as jamais donné un chevreau à moi, et puis, ton fils qui a dépensé son argent avec les femmes, lui, parce qu'il revient, tu tues le veau gras". Ainsi pense le fils aîné. Il y a là, et c'est la volonté de Jésus, car dans une parabole, il y a toujours une pointe qui nous surprend, qui nous heurte, nous choque, qui à la limite nous scandalise, et c'est cette pointe que Jésus a trouvé pour nous révéler quelque chose d'autre. C'est vrai, le père de la parabole semble ne pas respecter la justice, et faire passer autre chose avant la justice.
C'est très exactement ce qui s'est passé dans la révélation. Pendant tout l'Ancien Testament, Dieu s'est révélé comme celui qui récompense le juste et qui punit le méchant. Mais ensuite, deux considérations se sont fait jour petit à petit. La première, c'est que le juste n'est pas toujours aussi juste que cela ! Qui peut être juste devant Dieu ? Si nous y regardons de près, le fils cadet, c'est évident est un pécheur ? Il est parti, il a quitté son père, il a quitté sa maison familiale, il a quitté la communauté familiale, il a pris son héritage de façon anticipée, il est allé mener une vie de prodigue, de débauche, il a tout dissipé, c'est un pécher, c'est clair. Mais le fils aîné est-il si juste que cela ? Tout d'abord, et c'est clair dans ses paroles, il demande au père : "Tu ne m'as jamais donné un chevreau à moi". Il veut le chevreau pour lui, pour festoyer non pas avec son père, non pas dans le cadre de la famille à laquelle il appartient, mais avec ses amis, à part, pour lui tout seul. Donc, ce n'est si parfait que cela. Et puis : "J'ai toujours obéi à tes ordres, j'ai droit à quelque chose". Donc, j'ai obéi pour obtenir un salaire, finalement, ce n'était pas tellement par amour pour toi que je t'ai obéi. C'était d'abord pour être en règle, pour ne pas avoir d'histoires, et pour obtenir quelque chose en échange. Ces sentiments ne sont pas aussi purs qu'on l'imaginerait à première vue.
C'est une constatation qui remplit l'Ancien Testament, c'est que les justes ne le sont pas vraiment. Finalement, nous sommes tous pécheurs. Si nous y regardons de près, si nous avons un peu de lucidité sur nous-mêmes, nous verrons que nos motivations sont rarement très pures, et que dans ce que nous appelons l'amour, même si c'est vrai, et s'il y a de l'amour dans notre cœur, il y a souvent autre chose qui s'y mêle, qui sera peut-être un peu d'égoïsme ou de l'intérêt, ou de la recherche d'une récompense. C'est rarement gratuit ce qui se passe dans notre cœur. C'est la première constatation. Et la deuxième constatation que nous trouvons déjà dans l'Ancien Testament, c'est que quand Dieu constate que ses amis, son peuple choisi, Israël, le peuple élu, que ce peuple, ses amis sont pécheurs comme les autres, parce qu'ils adorent le veau d'or, parce qu'ils préfèrent les faux-dieux des nations au Dieu trop exigeant de la Loi de Moïse, parce qu'ils préfèrent le luxe et l'abondance plutôt que de partager avec les autres, parce qu'ils sont injustes, etc … Tous les prophètes n'ont cessé de montrer à Israël tous ses péchés. Alors Dieu en juste juge va les punir. La punition, ce sera l'Exil, la ruine de Jérusalem, la destruction du Temple, tout cela qui s'est produit à l'époque des prophètes Jérémie, Ézéchiel, qui n'ont cessé de dire au peuple : Dieu te punit parce que toi aussi, tu as fait le mal, et à la limite, tu l'as fait autant, sinon plus que les autres.
Mais alors, et c'est là que quelque chose se passe, c'est que par la voix des prophètes Dieu doit : "Est-il possible que je détruise mon peuple ami ? Est-il possible que j'écrase cet Israël que j'ai choisi ? C'est mon enfant bien-aimé, c'est le fils de ma tendresse. C'est vrai qu'il est pécheur, mais en moi mon cœur se retourne". Ce sont des paroles des prophètes, que vous trouvez chez Osée, chez Jérémie. "Mon cœur se retourne, est-ce que j'ai tellement d'amour pour Ephraïm (c'est un des noms d'Israël), que je ne peux pas laisser libre cours à ma colère ?" Et voilà qu'à travers l'Ancien Testament, Dieu nous révèle que l'amour en Lui, pour nous, parce qu'Israël est le prototype de l'humanité aux yeux de Dieu, l'amour de Dieu pour nous est tellement fort qu'Il ne peut pas s'en tenir à la justice et nous punir pour nos fautes.
A travers ces découvertes, tout est prêt pour le passage de l'Ancien au Nouveau Testament, et ces trois paraboles, plus particulièrement celle de l'enfant prodigue sur laquelle je m'attarde, ces trois paraboles sont la révélation d'une nouvelle manière de concevoir les relations entre Dieu et l'homme. Le père de la parabole, c'est Dieu. Dieu n'est pas d'abord celui qui pèse les péchés et les bonnes actions pour essayer d'établir une carte aussi exacte que possible des récompenses ou des punitions à distribuer. Dieu n'est pas d'abord ce juge. Dieu est un Père. Un Père qui nous aime, avec cette tendresse, ou plus exactement avec ce désir de nous voir heureux, avec ce désir que le bonheur nous soit donné, Dieu qui nous aime tellement, qu'Il souffre de nos péchés. Non pas comme on dit quelquefois qu'Il soit "offensé" par nos péchés, c'est une façon un peu primitive de voir les choses. Dieu n'est pas offensé par nos péchés, de toute façon, Il est infiniment au-dessus de ces pauvres animaux que nous sommes. Mais Dieu souffre parce qu'Il sait que notre péché nous fait du mal. Il sait que notre péché nous détruit, Il sait que notre péché ne nous rend pas heureux. Il sait que notre péché est une fausse manière de concevoir le bonheur et le Salut et que cela ne peut aboutir qu'à une destruction de nous-même. Alors, Dieu veut tout faire pour que nous renoncions au mal, pour que nous renoncions au péché, parce que cela nous détruit. Toute l'attitude de Dieu est, d'une certaine manière, de nous supplier d'accepter de renoncer au mal. Il ne veut pas nous forcer parce que l'amour est toujours libre, et qu'on ne peut pas imposer une relation d'amour. C'est pourquoi le père n'empêche pas le fils de partir, il ne va pas le rechercher dans ce pays lointain, il ne lui dit pas : tu vois bien, j'avais raison, tu as fait une bêtise, alors maintenant, il faut changer. Que fait Dieu ? Il attend comme le père, sur le bord du chemin. S'il a vu son fils revenir, c'est qu'il était là sur le bord du chemin, depuis le moment où il est parti, parce qu'il ne savait pas quel jour il reviendrait. Et le père n'a pas cessé de l'attendre, il n'a pas cessé de guetter. Dieu ne cesse de guetter dans notre vie, le moment où nous reviendrons vers la vérité, vers le vrai bonheur, vers ce qui peut nous sauver, vers Lui. Dieu est là, au bord du chemin de notre vie, Il attend. Dès qu'Il entrevoit notre retour, Il s'élance à notre rencontre pour nous embrasser. Nous commençons notre discours de justice : "Père, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils, j'ai péché contre le ciel et contre toi". Et Dieu, à la limite, n'écoute pas, en tout cas, Il interrompt notre discours de justice pour nous embrasser et tuer le veau gras, parce que Dieu, c'est celui qui veut notre bonheur, c'est celui qui veut notre salut. Il ne peut pas nous l'imposer, mais Il rêve de pouvoir nous l'accorder si nous acceptons de revenir.
A ce moment-là, cette miséricorde n'est pas contraire à la justice, parce que Dieu ne punit pas le juste, Dieu ne refuse pas son amour au fils aîné, il lui dit : "Tout ce qui est à moi est à toi, tu es toujours avec moi". Ton vrai bonheur, au fond, tu ne t'en es pas rendu compte, mais tu l'as. Ce n'est pas d'avoir un chevreau pour aller festoyer tout seul dans ton coin, avec tes amis, en négligeant les autres. Le bonheur ce n'est pas de réclamer que ton frère soit puni. En quoi cela te rendrait-il heureux que ton frère soit puni parce qu'il a été pécheur ? Au contraire, le vrai bonheur, c'est d'être dans la joie parce que tu es avec moi, parce que ton frère qui était parti est revenu, lui aussi, il est avec toi, il est avec moi, il est avec nous. Le vrai bonheur, c'est de se réjouir de cette miséricorde de Dieu qui s'étend à tous, à nous-mêmes d'abord, et aux autres ensuite pour nous ramener tous à cette unité, à cette joie d'être ensemble.
Frères et sœurs, cette miséricorde de Dieu est l'achèvement de la justice parce qu'elle donne à celui qui est juste et elle aide celui qui était pécheur à redevenir juste pour que lui aussi puisse rentrer dans le bonheur et dans la joie et cette miséricorde nous est offerte. Elle va être offerte de façon toute particulière à ces trois enfants, Camille, Lidwine et Hugo, parce qu'être baptisé, c'est être plongé dans la présence de Dieu, c'est être plongé dans la miséricorde de Dieu, c'est orienter toute leur vie vers ce Salut qui consiste à recevoir gratuitement l'amour de Dieu qui seul, peut nous combler et nous rendre heureux.
AMEN