ÉQUATIONS ? OU DÉMESURE CHAOTIQUE DU PARDON !
Si 27, 13-28, 9 ; Rm 14, 7-9 ; Mt 18, 21-35
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année A (15 septembre 2002)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
C'est encore un peu trop tôt pour essayer de tirer les conclusions du sens de l'événement qui a eu lieu l'an dernier, et que nous avons commémoré cette année, le onze septembre. Car dans l'histoire, il est très difficile sans le recul suffisant de voir exactement la portée d'un acte. Qui, le quinze juillet 1789, avait compris vraiment ce qui s'était passé le quatorze ? Pas grand monde ! Un an après l'événement, la presse essaie d'envisager diverses hypothèses, et pour ma part, j'ai été un peu intrigué en lisant dans un hebdomadaire assez connu, un numéro spécial qui essayait de dire ceci : au fond, ce qu'a révélé le onze septembre, c'est que nous vivions apparemment dans un règne de l'ordre le plus impeccable possible. La façade est aussi belle que celle des deux tours du World Trade Center, mais en réalité, nous vivons sur un chaos. Le monde présente une face bien nette, polie, ordonnée, économiquement, socialement, il y a un ordre du monde dans lequel on tient les gens avec quelques contraintes pour éviter les bêtises. Mais, il suffit d'une vingtaine de personnes, pour faire apparaître d'une façon imprévue et inattendue, une autre face du monde dans le chaos total. Je ne sais pas si c'est la véritable interprétation, mais c'est ce qui nous a épouvantés dans les événements du onze septembre. Cette société qui représente le monde le plus organisé qui soit du point de vue scientifique, de la gestion économique, de l'intérêt du profit, de la prospérité, cette société qui affiche des valeurs auxquelles elle tient, et qui n'hésite pas à faire pression pour les faire valoir auprès des autres sociétés, même si c'est à leurs dépens, cette société qui apparemment fonctionne très bien, même si comme dans toutes les sociétés rien n'est parfait, tout cela, une vingtaine de forcenés peut nous faire prendre conscience que cette société ne repose que sur le chaos.
De là, une question surgit : qu'est-ce que le monde ? Le monde est-il ordre apparent, ou le monde est-il chaos ? La réponse consiste-t-elle à dire qu'il faut juguler le chaos dans une lutte incessante ? Mais la question revient : pourquoi y a-t-il le chaos ? Finalement, nous sommes ramenés à l'interrogation suivante : pourquoi y a-t-il le mal ? Comment se fait-il que dans un monde où des citoyens, des hommes de bonne volonté essaient de faire que, petit à petit, ce monde soit le plus organisé, le plus efficace possible, comment se fait-il que tout d'un coup, apparaisse le mal avec toute son horreur ? Nous avons alors tendance à trancher la question en répondant : le mal, c'est précisément le chaos, ou le chaos c'est le mal, là où on désorganise ce qui va bien, c'est le mal. A ce moment-là, le mal nous paraît inexplicable.
Je prends l'exemple du onze septembre parce que tout le monde l'a encore devant les yeux, mais, regardons dans notre vie. Pour nous, qu'est-ce que le mal ? Nous pensons que notre vie devrait être "comme cela" du point de vue de la santé, du travail, et tout à coup le chaos se déchaîne, et nous disons : c'est le mal. Donc, nous faisons l'équation : désordre = mal, = chaos, et implicitement, nous disons : ordre = bien, = bonne organisation. Sous-entendu : ordre, selon l'ordre que nous voudrions, c'est ce qui est bien et désordre, selon ce que nous ne voudrions pas, c'est ce qui est mal.
Au premier coup d'œil, cela paraît juste, mais au premier coup d'œil seulement. Tant pis si la manière de poser le problème est un peu choquant, mais je ne suis pas certain que l'équation ordre = bien soit aussi sûre que désordre = mal. Et si j'en crois l'évangile d'aujourd'hui, je ne suis pas sûr que Jésus dit que le l'ordre c'est le bien et que le bien c'est l'ordre. Vous allez me dire que je dis là des choses horribles. Si l'on regarde la civilisation occidentale, avec les grecs, avec Platon, avec Jésus-Christ, avec saint Augustin, tous ont toujours dit que le but profond de l'homme était de vivre dans une cité bien organisée, avec des bons gouvernants, qui savent bien ce qu'il faut faire, qui pensent même parfois à la place des autres, donc, il n'y a que cela à faire et à chercher : l'ordre !
Comme je n'en suis pas tout à fait certain, je voudrais vous partager mes perplexités. N'y a-t-il pas aussi du désordre et du chaos dans le bien ? Scandale. La question peut paraître brutale. Mais cette parabole, que dit-elle ? Elle dit que normalement, selon l'ordre, le premier débiteur, celui qui devait dix mille talents, celui-là devrait payer. C'est exactement les raisonnements qu'on tient à Johannesburg, entre nous, on a une dette, il faut la payer ! Le pardon est un geste chaotique, on peut dire ce qu'on veut, mais le pardon ne coule pas de source et il n'est pas évident. D'ailleurs, c'est si peu évident, reconnaissez-le, que très souvent, nous disons : j'amnistie, ce qui veut dire, j'efface l'ardoise. Cela veut tout simplement dire : je m'aveugle sur le mal qui s'est fait, ce n'est pas le pardon. L'amnistie, si restreinte soit-elle, des contraventions n'annule pas le péché de ceux qui stationnement là où cela est interdit ! L'amnistie ne pardonne rien, elle passe l'éponge et c'est tout. A la limite, l'amnistie est un retour à l'ordre en fermant les yeux, c'est tout ce qu'on peut faire. Mais le pardon est une subversion. On peut retourner le problème dans tous les sens, pardonner à quelqu'un c'est subversif. C'est tellement subversif d'ailleurs que le méchant premier débiteur ne comprend absolument pas ce que son maître a fait pour lui. Il pense que tout est réglé, que tout est rentré dans l'ordre et qu'il peut à nouveau marcher la tête haute avec sa canne et son chapeau. Il pense être réhabilité, plus de dettes. Donc, quand il rencontre le premier pauvre homme qui lui doit dix euros, il lui réclame ses dix euros, parce que c'est la loi, c'est l'ordre qu'il veut faire régner, pour lui, le bien, c'est l'ordre. On peut comprendre : on lui a remis la dette de dix mille talents, c'est beaucoup, mais en fait, il n'a pas plus d'argent pour autant, il n'a pas de carnet d'épargne puisqu'il ne pouvait pas payer la dette, donc il va glaner de quoi vivre en faisant régner l'ordre. C'est précisément ce que le maître va lui reprocher. Il lui dit : tu n'as pas compris ce que j'ai fait, la manière dont je t'ai pardonné, c'est chaotique, mais tu aurais dû jouer le jeu du chaos. Le bien ce n'est pas seulement de faire respecter l'ordre et la mesure parfaitement. Le bien peut aussi être quelque chose de désordonné. Quand le bien se vit à ce régime-là, à cette profondeur-là, c'est une folie. Les chrétiens ne disent pas autre chose, quand on dit que le fondement de l'ordre nouveau de la religion dans le monde c'est un crucifié, on est chaotique. On n'a aucune leçon à recevoir des penseurs du chaos, parce que nous, nous jouons le jeu du désordre et du chaos par le bien.
C'est un peu cela que dit le christianisme. Le bien a une force telle que dans l'exercice absolument démesuré de faire le bien, on accepte cette démesure, on accepte le chaos, on accepte le côté apparemment choquant qui ne rentre pas dans les catégories habituelles de la vie organisée scientifiquement et politiquement correctes, pour dire que nous sommes "débordés" par le bien. Lorsque saint Paul dit : "Nul ne peut vivre pour lui, mais nous vivons pour le Seigneur", il introduit la démesure. Que veut dire : "vivre pour Dieu" ? Si c'est simplement bien organiser la rentrée pour que tout aille bien, et que le monde continue comme il a toujours ronronné, ce n'est pas exactement cela vivre pour le Seigneur. Ce n'est pas uniquement organiser le monde scientifiquement. Très souvent, nous les chrétiens, nous péchons par manque de démesure. Nous avons tellement voulu rendre notre foi acceptable, bien lisse, bien gérée, qu'elle s'est assimilée à l'ordre établi sans trop de difficulté. Il n'est pas nécessaire d'être grand clerc en matière d'histoire pour voir à quel point l'Église, à certaines époques, quand il s'agissait de mettre de l'ordre était toujours du côté du manche et pas de la cognée. C'est cela qui peut expliquer le côté chaotique du mal, pourquoi est-il chaotique ? C'est parce qu'il est le reflet, l'empreinte en creux du côté chaotique du bien. Parce que le bien devrait être démesuré, le mal est infiniment plus démesuré qu'on ne le pense. Au moment où on commence à pervertir la démesure du bien, cela devient du mal démesuré, sans disproportion avec ce dont on peut s'attendre. Face au degré zéro qui est notre organisation simple et bonne du monde tel qu'il devrait fonctionner, on échappe à ces deux chaos. C'est vrai qu'il existe beaucoup de civilisations, beaucoup de cultures qui se sont simplement donné comme but d'échapper aux deux démesures. Echapper à la démesure du mal, ce n'est déjà pas si mal, mais échapper à la démesure du bien devient de l'antisepsie, ce ne sont plus que des vaccins pour échapper à toute émotion, à tout danger, pour vivre une vie sans aucun problème. Nous sommes là, non pas pour viser à la réalisation d'un monde désenchanté, mais bien pour dire que si l'on a compris ce qu'est le bien jusque dans sa forme extrême et chaotique du pardon, il est normal de dépasser la mesure. C'est vrai que littérairement cela fait très joli quand on cite saint Augustin et saint Bernard en disant : "La mesure de l'amour c'est d'aimer sans mesure", la formule est bien belle, mais en la regardant de près, "la mesure de l'amour est d'aimer sans mesure", c'est l'ouverture au chaos du bien. C'est là le mystère du pardon. C'est pour cette raison qu'il est inexplicable, c'est pour cela que le pardon de Dieu dans le monde reste inexplicable. Et c'est aussi pour cela qu'on a essayé de l'évacuer. Nous sommes dans des sociétés qui ne pardonnent pas. Il n'y a qu'à regarder un certain nombre de situations dans lesquelles sont plongés certaines personnes, et la réaction du monde : c'est un monde impitoyable. Le monde tel qu'il va et qui doit à Dieu d'exister purement et simplement, ce qui est bien davantage que dix mille talents, est impitoyable pour ceux qui lui doivent vingt euros. Nous avons à être les témoins d'un pardon qui témoigne à l'intérieur même de la vie, de l'existence cette démesure absolue du pardon de Dieu.
C'est un beau programme pour la rentrée, et qui vaut la peine qu'on y réfléchisse. Cela ne commence pas nécessairement par les grandes décisions internationales, mais cela commence sûrement par les grandes décisions intérieures.
AMEN