PERDU ET RETROUVÉ !

Ex 32, 7-11 + 13-14 ; 1 Tm 1, 12-17 ; Lc 15, 1-32
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année C (16 septembre 2001)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

"Perdu et retrouvé" ! Il me semble que ce sont les deux mots clés de cette liturgie à laquelle nous sommes invités, et à laquelle nous de­vons communier. Parce que ces mots sont les termes employés à chaque fois, pour la brebis, pour la drachme et pour le fils qui était parti.

"Perdu et retrouvé" ! Je pense que ce sont les mots mêmes de la vie chrétienne, de la dynamique même qui est inscrite dans notre baptême. C'est la traduction de "mort et ressuscité". C'est la traduction de "ténèbres à lumière", de "péché à grâce".

"Perdu et retrouvé" ! Vous avez certainement comme moi cela m'est arrivé récemment, de perdre quelque chose, ou quelqu'un, ou de perdre son animal favori. Là, il y a un sentiment qui nous submerge, c'est celui d'être focalisé par l'objet perdu. L'angoisse monte, on ne pense plus qu'à cela, on peut avoir une très bonne théologie, ce qui est certainement le cas de chacun d'entre nous, on doit retrouver alors les vieux réflexes appris par nos parents, on prie saint Antoine de Padoue pour retrouver son objet perdu ! Balayées toutes les bonnes pensées et toute la bonne doctrine. Bref, nous sommes comme pris entièrement, et le reste n'existe presque plus lorsque nous perdons quel­que chose qui nous tient à cœur. Ce qui est vrai de cette expérience pour un objet l'est à plus forte raison lorsque qu'il s'agit d'une personne que l'on perd. Per­dre une personne, que ce soit parce qu'elle s'éloigne, parce qu'elle meurt, parce qu'elle change, il y a comme un sentiment de dépossession qui nous laisse souvent sur le carreau. Cela peut aussi faire partie de notre expérience, de savoir ce que c'est que de perdre quelque chose qui nous est précieux et nous tient à cœur, cela nous atteint directement, comme perdre son honneur, perdre la face, perdre ce que l'on pensait être en nous un qualité, ce que l'on pensait être nos vertus et cela touche profondément notre orgueil.

"Perdu et retrouvé !" On pourrait d'ailleurs relire les trois textes de la liturgie sous cet aspect-là. Le premier texte, si l'on y regarde de près, est un peu difficile à comprendre parce qu'on a peur de ce qu'on peut y entendre : le Dieu qui nous est présenté est un Dieu vengeur. Il vient de libérer Israël de l'esclavage du péché, Il vient de lui montrer qu'Il était capable de renverser les Égyptiens et de les noyer tous dans la mer, Il a montré qu'Il était capable de faire de grandes choses pour son peuple. Et son peuple ne trouve rien de mieux que se fabriquer un veau d'or, une idole et de dire que c'est cette idole qui l'a libéré. Dans l'esprit des hommes de cette époque, il eût été normal que Dieu soit un Dieu vengeur, qu'il fasse payer aux hommes qui le trahissent la conséquence de leurs actes. On se dit que Moïse a le beau rôle, effective­ment, car il dit à Dieu : non, c'est Ton peuple, c'est Toi qui l'a choisi, Tu ne peux pas le tuer, Tu ne vas pas l'anéantir. Je dis qu'à priori il a le beau rôle, mais il faut d'abord voir d'où vient Moïse. Moïse c'est celui qui a dû changer son comportement : devant un de ses frères maltraité par un égyptien, il n'avait pas hésité, lui, prince d'Egypte, à tuer ! Donc, sa théologie est celle d'un Dieu vengeur. En fait, je suis presque cer­tain que Dieu joue avec lui en lui disant : Je vais faire comme tu as fait, toi, Je vais me venger, Je vais ré­pondre par la vengeance et la mort. Et c'est Moïse lui-même qui est obligé de perdre ce qu'il avait toujours fait, et de perdre aussi sa vision d'un Dieu qui aurait simplement anéanti pour faire payer la conséquence des actes. Il a dû changer, parce qu'il est passé par une autre expérience.

C'est exactement la même chose dans la deuxième lecture : pensons à saint Paul, il le dit lui-même : "J'étais blasphémateur, persécuteur". Oui, saint Paul a tué des chrétiens, saint Paul était à la tête d'une organisation qui allait emprisonner et tuer des chrétiens. Il a dû perdre ses propres assurances, son propre orgueil, sa propre croyance en l'élection d'un peuple qui était capable d'aller jusque-là. Il le recon­naît lui-même en disant : "Il m'a été fait grâce pour que je sois le premier à reconnaître". Il s'est perdu dans l'amour et la miséricorde de Dieu. Il s'est perdu dans cet amour qui va lui donner de se retrouver dans la folie de la croix, dans la folie de la connaissance de Jésus pour aller jusqu'à mourir et donner sa vie pour Dieu.

Alors, peut-être pouvons-nous comprendre ce que Jésus veut dire lorsqu'on lui reproche de faire bon accueil aux publicains et aux pécheurs, à ceux qui sont décriés publiquement, à ceux dont le péché n'est un secret pour personne. Jésus prend trois paraboles : un berger qui perd sa brebis, mais il en a quatre-vingt dix-neuf autres ! Qu'est-ce qu'une brebis face au reste du troupeau ? Une femme a dix drachmes, elle en perd une, mais elle peut s'en sortir largement avec neuf drachmes. Un homme avait deux fils, il lui en reste quand même toujours un ! "Sachez que Moi, Je suis comme le berger, sachez que moi, Je suis comme cette femme, sachez que Moi, Je suis comme ce père!" C'est-à-dire que Dieu est focalisé, Il est entièrement pris, comme s'il n'existait plus à ses yeux que ce qui est perdu. "Toi, tu es toujours avec moi, toi tu existes encore. Oui, j'ai quatre-vingt dix-neuf brebis, mais il m'en manque une. Il me manque une drachme, il me manque un fils". Et le cœur de Dieu est sans repos, comme le dira si bien saint Augustin, tant qu'il n'a pas retrouvé, tant qu'il n'est pas Celui qui va pouvoir proposer d'entrer dans la joie et dans la fête parce que tout le monde est là, parce qu'ils y sont tous : les jus­tes comme les pécheurs, ceux qui font le mal comme ceux qui font le bien, ceux qui ont cru s'en sortir tout seul, et ceux qui savaient ne pouvoir compter que sur Dieu, ceux qui se sont perdus et sont maintenant re­trouvés constituant le mystère même de ce pourquoi Dieu s'est battu. Oui, parce que Dieu s'est comme battu pour retrouver tous ceux qu'il aime et rien n'échappe à son amour. Il s'est tellement battu qu'Il s'est perdu Lui-même, Il s'est perdu sur la croix, Il s'est perdu dans la mort, Il s'est perdu aussi loin que Dieu pouvait aller dans la mort de son Fils Bien-Aimé. Mais c'est là, parce qu'Il est allé aussi loin qu'Il a retrouvé la brebis, qu'Il a retrouvé la drachme, qu'Il a retrouvé le fils qui était perdu.

Frères et sœurs, c'est tout le mystère de notre vie. Nous sommes des êtres perdus, éloignés de Dieu depuis l'origine. Nous sommes tellement loin que nous avons fait comme le peuple, fabriquer nos pro­pres idoles. Nous sommes comme saint Paul au dé­part, nous avons cru nous en sortir tout seul, et faire la loi. Mais notre vraie expérience si nous sommes chrétiens, c'est celle de la brebis qui s'est perdue, de la drachme et du fils. C'est cela le mystère chrétien. Mais ce mystère ne s'arrête pas à ce qui est perdu, parce qu'il y a une espérance dans notre foi qui est celle du "retrouvé", c'est celle du "Ressuscité", c'est celle de la joie. Oui, une foi chrétienne remplie de joie et d'une joie profonde, où l'on dit : "Amis et voisins, venez, ma brebis je l'ai retrouvée. Amis et voisines, venez, ma drachme, je l'ai retrouvée. Et vous, tous ceux de ma maison, écoutez les chants et la fête, dan­sez, car mon fils qui était perdu, je l'ai retrouvé". Peut-on penser une seule fois dans notre vie à la joie qu'on peut procurer à Dieu d'être "retrouvé" ?

 

 

AMEN