LE DÉBITEUR IMPITOYABLE

Si 27, 13-28, 9 ; Rm 14, 7-9 ; Mt 18, 21-35
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année A (12 septembre 1999)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Serviteur méchant, toute cette somme que tu me devais, je te l’ai remise, parce que tu m’as supplié, ne devais-tu pas toi aussi avoir pitié de ton compagnon comme moi j’ai eu pitié de toi?"

Frères et sœurs, nous voilà encore au­jourd’hui, (c'était déjà le cas dimanche dernier) sur le chapitre du pardon des offenses comme l’autre fois, c’était la correction fraternelle. Je voudrais pour ma part aborder la question d’une façon plus générale pour essayer de saisir pourquoi le pardon est si essen­tiel dans notre existence au point que Jésus y a consa­cré un si long enseignement, si plein de détails.

Je vais reprendre les choses par le sommet, excusez-moi, mais cela permet de comprendre certaines choses. Il y a deux sortes de sociétés : il y a ce qu’on appelle les sociétés naturelles, les peuples, les tribus, les nations, les états, les familles, on peut même met­tre à la limite les entreprises, parce qu’elles ont beau­coup d’importance aujourd’hui, le fondement de ces sociétés c’est normalement, hélas aujourd’hui ce n’est pas toujours très présent à la conscience des gens, c’est notamment ce qu’on appelle le bien commun. C’est parce qu’on a envie de vivre ensemble et de partager ensemble un certain nombre de valeurs, un certain nombre de biens spirituels, économiques, affectifs que nous sommes capables de créer des sociétés. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle c’est si important aujourd’hui de faire une réflexion politique sur le bien commun au moment où semble-t-il, les élus aussi bien que les électeurs n’en ont pas grande idée. En fait, une société ne peut marcher que parce qu’elle fonctionne sur le bien commun, après, pour les moyens, on se débrouille ! Chaque société a ses lois, ses conventions, ses principes, pour un état, c’est une constitution, pour une nation ou pour un peuple, c’est un ensemble de traditions, de coutumes, une langue, pour une famille, ce sont les liens affectifs et du sang qui unissent les membres de la famille, pour une entreprise, c’est le contrat de travail, c’est tout simple.

On pourrait croire, et ce n’est pas tout à fait faux non plus que l'Église fait partie de ce type de sociétés, qu’elle est fondée sur le bien commun qui est Dieu, de ce point de vue-là, c’est vrai, si nous sommes ici aujourd’hui, c’est parce que nous considé­rons que notre bien commun, pas simplement à nous, nous ne sommes pas les propriétaires de Dieu, mais notre bien commun, c’est Dieu. Dieu s’est donné comme bien commun à l’humanité et cela a fait le peuple juif et l'Église. C’est vrai ! Mais pourtant, il y a une sorte de note spéciale qui fait que l'Église est une société d’une autre sorte et c’est cela qui est le plus difficile à comprendre, car l’assemblée que nous formons aujourd’hui, même si nous n’en avons pas conscience et la plupart du temps, on ne peut pas dire que cela nous crève les yeux, parce que nous sommes très aveugles sur ce point-là, le type de société que nous formons aujourd’hui n’est pas uniquement fondé sur l’offre ou le don d’un bien commun, ce n’est pas simplement une société du don, c’est d’abord une société fondée sur le pardon. Autrement dit, aucun d’entre nous ne serait ici aujourd’hui, je dirais même n’aurait le droit d’être ici aujourd’hui, s’il n’avait bénéficié au moment même où il est entré dans l'Église d’un geste radical de la part de Dieu qu’on appelle le pardon. Quand on dit que nous sommes sauvés ou que le christianisme est une religion de salut, si on dit que le christianisme est une religion de pardon, c’est pareil. Ce que nous avons de commun ici, dans notre mode d’exister pour Dieu, certes, nous voulons tous avoir une participation à ce bien com­mun qui est Dieu, mais sur quel mode, c’est sur le mode du pardon. Pourquoi ? Parce que nous ne méri­tons pas. Personne ne mérite Dieu, personne ne peut gagner Dieu, personne ne peut conquérir Dieu. Dieu c’est l’inapropriable, et la seule manière que Dieu ait trouvé de faire qu’Il devienne nôtre,c’est de nous par­donner : quand nous disons que le Christ est mort sur la croix, nous voulons dire qu’il a posé de la part de la Trinité tout entière en sa chair humaine crucifiée, torturée, clouée sur la croix, il a offert le pardon de Dieu.

Nous sommes donc le peuple du pardon. Vo­cation difficile vis-à-vis de laquelle la plupart du temps nous biaisons pas mal, nous ne sommes pas vraiment à la hauteur de la vocation qui nous est don­née, nous sommes pleins de rancune, de calcul, de haine, nous ne savons pas pardonner. Et pourtant, l'Église ne tient que comme cela. C’est parce que Dieu a introduit dans le monde cette nouveauté abso­lue et radicale de son pardon : "Il nous a pardonné, faites de même", que désormais nous sommes nous aussi un peuple bénéficiaire, porteur et témoin du pardon de Dieu, on ne peut pas échapper à cela. Un christianisme qui se donnerait sur le mode d’une so­ciété où l'on s’entend bien entre copains est un chris­tianisme abâtardi, sans intérêt, il vaut mieux ne pas pratiquer cela. Une foi chrétienne qui se donne comme le témoignage du pardon absolu que Dieu a donné au monde pour le sauver et pour le réintroduire dans son amitié et pour se faire le bien commun de cette humanité, c’est la vérité.

Alors, vous comprenez le sens de la parabole : quiconque aurait la prétention de bénéficier du pardon mais ensuite de ne pas en témoigner, de lui-même il s’exclut, car il bénéficie de quelque chose qu’il nie en même temps dans son comportement. Et c’est cela la parabole du débiteur impitoyable : quelle est la remise de dette de dix mille talents ? C’est la mort du Christ. Chacun d’entre nous a reçu la remise de dette à travers le sang du Christ, c’est ainsi d’ailleurs que dans un autre passage de saint Paul aux Corinthiens il dit que le Christ nous a déchiré, la reconnaissance de dette. Nous étions en dette vis-à-vis du Christ, vis-à-vis de Dieu par le péché, il a déchiré le papier, il a déchiré le chèque, il l’a annulé. Et donc, c’est bien cela que cela signifie : l'Église est le peuple de ceux qui savent que le chèque est déchiré. C’est très important. Car à ce moment-là, cela doit créer entre Dieu et nous et entre nous-mêmes, les fidèles, les chrétiens, les croyants, cela doit créer un nouveau type de rapport qui est modulé essentiellement sur le pardon. On ne peut pas être chrétien et faire comme si le christianisme était une société simplement un peu plus universelle et un peu plus améliorée par rapport à une culture, à un peuple, à un état, à une entreprise. Ce n’est pas l’entreprise du spirituel du faire valoir de la grâce, c’est le lieu même du pardon, et finalement, c’est la seule chose que nous ayons en commun, c’est de pardonner, parce que nous sommes pardonnés, nous nous pardonnons les uns aux autres, et nous nous pardonnons les uns aux autres parce que c’est ce pardon radical du Christ qui agit en nous.

C’est assez intéressant aussi parce que cela éclaire un point qui a beaucoup fait souffrir l’unité de l'Église. Si nous sommes pardonnés, ça veut dire que le pardon agit par la puissance du Christ, par la grâce et par l’amour du Christ au moment du baptême, et que là il agit de façon radicale et absolue, mais à cause de ce que nous sommes, il faut que le pardon continue à agir. Autrement dit, il n’y a pas de pardon au sens définitif et absolu, il n’y pas de pardon au sens où l'on pourrait dire : maintenant, je suis par­donné, c’est fini, tout est clair. C’est vrai que de la part de Dieu le don du pardon est inconditionnel ab­solu et total : le jour où l'on baptise un enfant Dieu s’engage à ce que cet enfant ne soit plus pécheur, il n’a plus aucune trace de péché, ni péché originel, ni péché personnel (d’ailleurs quand il est tout petit, il ne peut pas en avoir commis, mais c’est un autre pro­blème), en tout cas, il n’y a plus de traces de péché en lui, mais ceux qu’il pardonne sont des hommes qui vont continuer à pécher, comme Jésus le disait : "Que celui qui n’a pas péché lui jette la première pierre", nous sommes tous et nous continuons tous à être sous le pardon de Dieu. Le pardon n’est pas un acte ponc­tuel, il est l’acte continuel par lequel Dieu ne cesse de construire et de faire vivre ensemble dans l’unique grâce de son pardon tous les croyants. Le moteur et la dynamique constitutifs de l'Église sont le pardon de Dieu. Et ce n’est pas par à-coups, c’est continuel, nous sommes toujours sous le pardon de Dieu.

Vous savez qu’il n’y a pas très longtemps, le Vatican vient de signer, après s’être fait un peu prier l’an dernier, une déclaration commune avec les luthé­riens sur la doctrine de la justification, cela ne vous dit peut-être rien, mais c’est énorme, car voici quatre cents ans qu’on se battait autour de ce problème et avec des subtilités et une conceptualité qui relèvent pratiquement de la traite des pucerons avec des gants de boxe, c’est pour cela que c’est horriblement com­pliqué. Mais, le fond du problème était ceci : Luther s’est battu sur deux points. Premièrement, la justifi­cation qu’il ne faut pas s’empresser de comprendre comme simplement devenir juste, c’est-à-dire irrépro­chable, mais rentrer dans l’amitié de Dieu, la justifi­cation est l’œuvre de la grâce seule, de Dieu seul, ce qui était à peu près admissible, tout en n’étant pas inutile à rappeler, je vous prie de le croire, au moment où on prêchait les indulgences en Basse-Saxe, on ne racontait pas que la justification était par Dieu seul mais par les oboles qui tombaient pour construire saint Pierre. Toujours est-il que là-dessus, cela marchait à peu près. Mais ensuite Luther a dit : même après la justification, l’homme continue à être en même temps juste et pécheur et là évidemment, cela grince, parce qu’on a l’impression que Dieu fait quel­que chose de contradictoire, il nous justifie, et puis, on continue à faire les zozos, il nous rend saints, et l'on est toujours affreux, donc l’homme serait une sorte de contradiction vivante à la fois saint, justifié, et en même temps pécheur complice de son mal et actif, alors là, évidemment cela n’a pas marché.

En fait, ce qui est extraordinaire, c’est que la déclaration qui a été signée le onze juin dernier dit qu’en réalité on est d’accord. Il y a un sens de la for­mule à la fois justifié et pécheur qui peut être entendu de façon commune entre les luthériens et les catholi­ques, ce qui n’est pas rien. Que veut-on dire par là ? Je crois qu’on le comprend très bien à la faveur de la parabole que nous venons d’entendre. Quand Dieu pardonne, quand Dieu constitue son Église, il la constitue par son pardon, et donc là, le pardon est efficace, s’il n’est pas efficace, ce n’est rien du tout, donc il nous constitue vraiment comme pardonnés, justifiés, saints en sa présence, là-dessus il n’y a pas de problème. Mais, et c’est là où Luther mettait le doigt sur quelque chose de très juste même s’il l’expliquait très mal, c’est qu'on peut dire d’une cer­taine manière, que nous continuons à être en même temps justes et pécheurs, parce qu’en réalité, pour continuer à être justes, il faut continuer à être sous le pardon de Dieu, or, s’il n’y a pas de péché, il n’y a pas de pardon. C’est précisément parce que le péché reste dans l’homme à titre d’un principe qui peut en­core agir et le faire tomber, qu’on peut dire à ce mo­ment-là, que l’homme est juste et pécheur, non pas qu’il soit en même temps un saint et un affreux jojo, mais que même le juste est sans cesse sous la menace du péché même le plus juste et le plus saint d’entre nous, et que par conséquent chacun d’entre nous se tient toujours sous l’efficacité du pardon de Dieu. Peut-être que ce qui se passe actuellement dans cette réflexion entre luthériens et catholiques, c’est que nous décentrons petit à petit nous décentrons ce pro­blème du juste et du pécheur simplement de notre propre point de vue à nous, de notre propre expé­rience ou de notre propre sentiment pour revenir au point central et fondamental qui est nous en face de Dieu par rapport à l’attitude de Dieu, par rapport à ce que Dieu fait pour nous. Si Dieu nous pardonne radi­calement au départ et continue à nous faire vivre dans son pardon, c’est précisément parce qu’en réalité nous continuons toujours d’une manière ou d’une autre, à être complices du péchés. Ce n’est donc une contra­diction qu’en apparence, c’est nous qui sommes le lieu de la contradiction, et c’est vrai, nous sommes des animaux terriblement déraisonnables, mais en fait, sur le fond du problème, si la justification était une sorte d’opération et qu’ensuite, il n’y a plus rien à voir, plus rien à faire, plus rien à continuer, à ce mo­ment-là, ce ne serait plus l'Église.

Alors que ce soit pour nous, non seulement au plan œcuménique, car chacun fait ce qu’il peut à sa place, que ce soit pour nous l’occasion de reprendre conscience au plan de notre vie personnelle de ce que le pardon n’est pas simplement ce point de chute au moment du baptême ou au moment du sacrement de réconciliation, mais que c’est une dimension perma­nente de l’attitude de Dieu vis-à-vis de nous et que c’est notre manière par excellence d’entrer dans la mystère de l'Église. C’est à mon avis, dans la mesure où le pardon de Dieu deviendra vraiment une expé­rience ecclésiale que les Églises elles-mêmes pourront se pardonner les unes aux autres par la grâce de Dieu des péchés contre l’unité.

Si nous ne commençons pas nous-mêmes, ici chacun dans notre vie nous risquons sans cesse de mettre des délais à la puissance du pardon de Dieu.

 

 

AMEN