IL VEUT "FAIRE SA VIE "

Ex 32, 7-11 + 13-14 ; 1 Tm 1, 12-17 ; Lc 15, 1-32
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année C (13 septembre 1998)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Le cadet veut faire sa vie, il veut la prendre à son compte, la vivre en son propre nom, pour cela, il essaye de la séparer de tout ce qui le fait encore dépendre des autres pour essayer de s'ap­proprier cette vie, pour qu'elle ne soit que la sienne, pour qu'elle ne dépende que de lui. Rêve d'autonomie dont tout homme a pu faire l'expérience à un moment donné dans sa vie, mais qui cache la grave illusion de vouloir supprimer de cette vie de ce qui a été son ori­gine et sa source.

Ce cadet fait l'expérience, veut faire l'expé­rience de ne dépendre que de lui, il veut faire l'expé­rience de savoir si son existence se tient par elle-même et il veut tenter de se lancer le défi d'une vraie liberté, et d'une réelle indépendance à l'égard des autres et surtout à l'égard de celui à qui il doit tout, le Père.

Et c'est dans cette expérience qu'il découvre que quelqu'un lui manque, qu'il y a au fond de son existence, derrière cette idée : "Je suis celui qui vis et personne ne peut vivre à ma place ", il y a au fond de lui une sorte de place vide, d'endroit qu'il découvre en lui, qui est la place du Père, place qui n'est jamais remplacé. C'est le premier point.

Le second point, c'est la motivation qui va l'inciter à reprendre le chemin de celui qu'il a voulu éloigner de lui. Et ses motivations sont vulgaires, simples, terrestres. Il y a ce qui va remettre en route cet homme qui s'est éloigné de tout, c'est d'avoir faim, d'avoir faim vraiment, d'avoir faim concrètement. Ses motivations comme les nôtres ont peut-être le droit d'être vulgaires ou terrestres. Ce qui souvent nous empêche ou de revenir ou de croire ou plus souvent d'ébranler cet athéisme de bazar qui est une sorte d'in­différence progressive à Dieu, est de croire qu'il faut que nos motivations soient à la hauteur de Dieu, que nos motivations à l'égard de Dieu doivent toujours spirituelles. Il me semble finalement acceptable d'avoir des motivations relativement grossières, de l'ordre de la faim, de la peur, pour retrouver en nous le ressort du retour vers Dieu. Face à la mort, face à la souffrance, face à la maladie, il est fort possible que nous aurons peur, que nous paniquerons et que nous aurons besoin de Dieu. Et après tout, il n'y a pas de honte, ni ce qu'est Dieu, ni ce qu'Il a voulu manifester ne seront mis en périls par l'idée que c'est par intérêt que je vais vouloir revenir vers Lui. Il n'y a pas de honte à ne pas être toujours de haute volée spirituelle. Il est fort possible que les motivations qui me pous­sent, même celles qui vous poussent à entrer dans une église et à être présent, sont un mélange de choses hautes et de choses moins hautes, de choses nobles et de choses beaucoup moins nobles, et qu'il y a dans nos motivations de la peur très, très viscérale, de la crainte de soi-même et des autres et du monde dans lequel nous sommes, et que ce sont ces éléments grossiers-là, comme du sable, comme la terre, ce avec quoi nous sommes faits, ce avec quoi nous pouvons aussi nous retourner vers Dieu.

Car ce besoin même grossier de Dieu cache quelque chose que nous n'avons pas réussi totalement à tuer et qui est que nous dépendons de Lui, que nous avons une relation avec quelqu'un dont nous avons voulu nous émanciper à un moment donné, et que le besoin, la peur, la honte ou tout autre chose semblable a réveillé, a ressuscité en nous. C'est pour cela que, face à des épreuves beaucoup cherche à se retourner vers Dieu. Il n'y a pas de honte, et cela ne met en péril ni la foi, ni l'Église, ni Dieu Lui-même. Et c'est pour­quoi ce cadet, dans sa motivation très grossière, très indigne et de lui et du Père, découvre quelqu'un qui lui manquait et dont il avait oublié qu'Il lui manquait, et reprononce ce mot si essentiel : le nom du Père, le nom de la relation dont il a voulu s'émanciper.

De l'autre côté, l'aîné n'a pas conscience de cette relation, il est dans l'ombre du Père, il est à l'in­térieur : "tout ce qui est à moi est à toi", il n'a pas conscience de cette relation et, j'allais dire, il n'a pas assez de distance par rapport au Père pour éprouver la relation dont il vit. Bizarrement le cadet, dans son éloignement, prend conscience plus clairement et plus distinctement, viscéralement de la relation qu'il a per­due et dont il a besoin. L'aîné qui est resté à côté, en dessous, et qui a subi cette relation, n'en prend cons­cience en raison de sa trop grande proximité. Interro­gation que nous pouvons formuler nous-mêmes par rapport à Dieu : "est-ce que cette distance que Dieu a avec nous est l'occasion pour chacun de nous de pren­dre conscience de la relation que nous voudrions peut-être reprendre, renouer avec Lui ? au contraire som­mes-nous habitués à cette proximité quotidienne ou hebdomadaire, proximité qui nous empêche de pren­dre conscience de cette relation ?" Car comprenons bien qu'il n'est pas question dans cette parabole que le cadet soit estimé meilleur que l'aîné ou que l'aîné meilleur que le cadet, c'est-à-dire qu'il n'est pas ques­tion d'un jugement moral à l'égard de la parabole. Il n'est pas question de dire en cours de lecture ce qu'il est bon de faire, ce qu'il est bon de ne pas faire.

La parabole vient éclairer, comme à l'inté­rieur, les différents mouvements qui animent notre âme par rapport à Dieu. Elle vient tenter de nous des­siner la géographie exacte de ce qu'un homme, dans sa vie, à des moments différents, peut ressentir ou oublier de ressentir par rapport à Dieu. Il n'est pas question de jugement moral, on est sur un plan plus profond, j'allais dire à la limite, on se passe de ce ju­gement moral ou du moins qui ne viendra que dans un second temps. Mais le jugement ici, l'analyse, la para­bole, la force de cette parole vient pour nous éclairer comme de l'intérieur, quelque chose que les nuages quotidiens ont dû couvrir en nous faisant oublier, en effaçant même l'essentiel : c'est-à-dire "de qui, de quoi je manque ?"Et est-ce que j'ai encore l'intuition de ce qui me manque ?

Le problème dans la relation avec Dieu n'est pas de croire que je peux aller vers Lui lorsque je réagis selon sa Loi, c'est vrai que, vu de loin, le cadet, évidemment dans cet éloignement qui est le sien maintenant, vu de loin le Père lui apparaît comme une caricature. Plus on s'éloigne de Dieu, plus Dieu nous apparaîtra caricaturalement, et la caricature tourne très vite à une espèce de figure morale, à une espèce de guide de perfection morale, et nous en oublions la chair, je veux dire la chair d'un Père qui nous attend avec ses entrailles. Plus nous nous éloignons de Dieu, plus nous allons moraliser notre relation avec Dieu, c'est évident. Et il faut que nous acceptions d'entendre en nous une espèce d'appel très confus, pas honnête, un peu intéressé : cette vie finalement, je ne la tiens pas de moi-même, elle m'échappe, je la dois à quel­qu'un, elle vient de quelqu'un, je la dois à quelqu'un. Pour que dans cet amas grossier qui est notre besoin, notre manque, notre détresse, etc... je reprenne le chemin en disant : "je rentre chez lui, même si je ne suis qu'un esclave, je mangerai comme les serviteurs, même si je n'ai que ça, au moins je serai un peu plus près de Lui". Et en reprenant le chemin, la figure du Père se dégage de la caricature dans laquelle on l'avait placée parce qu'on était trop loin et qu'on ne voyait pas, se dégage de la figure morale dans laquelle on l'avait enfermée, et nous découvrons que le Père est intact, au-delà de tout jugement moral. Le Père ne dit pas au cadet : "Ce n'est pas terrible ce que tu as fait, mais je suis plus grand que ça". Pas du tout, il y a une espèce de pureté dans l'intention du Père qui n'est même pas touché non pas par ce qu'est le fils, bien au contraire, mais il n'est pas entaché par le péché du cadet, c'est-à-dire rien en lui n'a été modifié, il n'y a pas une sorte d'instance de jugement vis-à-vis duquel il s'est rehaussé à la figure d'un Père plein de ten­dresse et de bienveillance, il est toujours le même avec cette bienveillance intacte, non entachée que même l'éloignement du fils n'a pas abîmée, elle l'a simplement rendue plus douloureuse, cette bienveil­lance est devenue simplement douloureuse,mais il n'y a pas renoncé.

Plus nous nous approchons, plus cet amas grossier de motivations qui étaient les nôtres : le be­soin, la peur, la mort, tout ce que vous pouvez imagi­ner, vont nous aider à corriger l'idée, la représenta­tion, finalement l'image et lui-même que nous avons de Dieu. Et loin de rester raides quant à la demande, la compassion du Père Lui-même vient assouplir no­tre propre cœur par rapport à nous et finalement le cadet corrige progressivement la phrase qu'il préparait dans son cœur et qu'il se prépare à lui dire pour qu'il se donne l'autorisation de ré-inaugurer la relation qu'il a avec le Père. Finalement je vais avoir l'audace de penser que peut-être je peux le reprononcer comme Père et que je peux me re-situer comme fils par rap­port à Lui.

Alors, frères et sœurs, l'athéisme souvent est surtout une négation du manque intrinsèque à chacune de nos vies humaines, c'est l'effacement de « qu'est-ce qui manque à ta vie ? qu'est-ce qui te fait croire ou te donne l'illusion qu'elle est ta vie, et simplement ta vie? Cet athéisme de base, qui ne dit pas son nom, mais qui se conjugue sous les mots d'indifférence, de paresse spirituelle, de laisser-aller intérieur ou de pré­occupation du monde, toutes ces choses se conjuguent entre elles, alors qu'il y a une question à poser : « est-ce que je ressens ce manque de Dieu ? et si je ressens ce manque"comment j'ai tenté de donner à ce manque une certaine réponse ? est-ce que finalement j'ai ac­cepté de manquer et de ne pas tenter de chercher comment je pourrais combler ce manque ? ou au contraire est-ce que, dans ce manque, je prends conscience que c'est une relation? non pas quelque chose qui manquerait et que je pourrais avoir", ça c'est l'illusion et du cadet et de l'aîné, tous les deux ont la même illusion : "donne-moi ce que tu me dois", dit le cadet, et l'aîné dira "tu ne m'as rien donné ".

La première réaction est toujours de dire : "il me manque quelque chose dans l'ordre de l'avoir". C'est alors que nous pouvons faire l'expérience et nous pouvons approfondir la question du manque en découvrant progressivement que ce n'est pas dans l'ordre de ce que j'ai à avoir, qui ne changera rien, mais encore faut-il faire progressivement et pédago­giquement l'expérience en soi pour en être débarrassé, pour en faire le deuil en quelque sorte, et pour prendre conscience que mon être en lui-même est manquant comme à la base. Alors il y a beaucoup de gens qui tentent de répondre à cette question de "ce qui me manque dans ce que je suis" dans la relation avec les autres, avec ceux avec qui je m'engage et qui deman­dent que les autres : époux, épouse, frère, sœur, etc... viennent remplacer, à un moment donné, le manque à être qu'il ressent lui-même.

Ceci peut donner l'air d'être généreux, l'air d'être de l'Évangile, mais c'est une caricature, c'est-à-dire c'est de la relation que je reprends avec Dieu et qui toujours sera de façon irritante insatisfaisante parce qu'Il est toujours trop loin, et heureusement, nous allons vers Lui, c'est un chemin, c'est un mou­vement, mais c'est cette relation que j'inaugure au fond de moi-même, avec cette insatisfaction perma­nente que je n'aurai jamais complètement Dieu à ma portée, que je peux alors inaugurer de cette nouvelle liberté acquise qui est cet être que je suis, mais un être manquant et se reconnaissant comme tel, que je peux établir une relation avec les autres non pas pour qu'ils remplacent Dieu, non pas pour qu'ils me remplacent moi-même si j'ai démissionné de ma propre vie, mais pour que, retrouvant en eux ce même mouvement qui les emmène vers le Père, nous allons comme ces êtres pécheurs, manquant et indépendant ce sont les deux mots à tenir ensemble nous allons ensemble en com­munion vers le Père, nous nous suscitions, nous nous excitions les uns les autres à retourner, à marcher vers le Père.

C'est ce manque reconnu en moi qui me per­met de retrouver le manque dans l'autre et qui me permet de le reconnaître comme un frère : "tu vas vers le Père, je le vois, je le sens, comme moi". Et ça, c'est la communion de l'Église, la communion de l'Église n'est pas tant de s'aider les uns les autres, en essayant de se remplacer tout ce qui pourrait manquer dans nos vies, c'est de reconnaître fondamentalement le man­que : "reconnais à quel point tu manques de Dieu, tu as besoin de cette relation, de prononcer ce mot de père pour te reconnaître comme fils, et moi qui suis à côté, comme toi manquant, je pourrai alors, en com­munion avec toi, parce que tu es ce frère, t'aider et donc ça m'aidera à retourner vers Dieu".

Frères et sœurs, la solution n'est pas de tenter de donner un semblant de bonheur ou de bien-être à nos communautés, mais c'est cette question, j'allais dire, cruciale qui est que nous manquons de Dieu parce qu'Il est trop loin, et parce qu'Il est trop loin, nous l'avons simplement caricaturé, nous l'avons transformé. Et il faut donc nous en approcher, mais nous ne pouvons pas nous en approcher seuls, pour la simple raison qu'en fait nous avons très peur et qu'il nous faut être toutes ses brebis pour que ce Peuple d'hommes et de femmes que Dieu s'est choisi, en avançant vers Lui, le reconnaisse comme en un seul cri : "Père, Tu es notre Père".

Frères et sœurs, que cet évangile de l'enfant prodigue nous permette de discerner progressivement en chacun de nous, ce chemin qui a commencé, mais qu'il faut comme intensifier pour que nous retrouvions la figure du Père qui est toujours bienveillante et qui nous attend.

 

 

AMEN