LE PARDON DANS LA MORT

Si 27, 13-28, 9 ; Rm 14, 7-9 ; Mt 18, 21-35
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année A (15 septembre 1996)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

"Son cœur battait à grands coups. - Max, dit-il d'une voix qui tremblait un peu, tu vois, je ne bouge pas. Mets ton revolver dans ta poche et dis-moi ce que tu veux.

- Je veux que tu m'obéisses.

- Tu vois bien que je t'obéis, je ne bouge pas.

- Ferme la porte et retourne-toi.

- Bien, dit Wilfred.

Du pied il ouvrit la porte et bondit en avant. Le coup de feu partit, Wilfred tomba sur le visage sans pousser un cri. Il était pelotonné sur le trottoir, dans l'attitude d'un enfant qui dort, mais il gémissait très doucement. A genoux près de lui, Max criait :

- Pourquoi es-tu venu ce soir ? Dis quelque chose ! Dis n'importe quoi !

Se courbant en deux, tout à coup, il approcha sa bouche de l'oreille de Wilfred :

- Dis que tu me pardonnes ! implora-t-il. Ne t'en va pas sans dire que tu me pardonnes ! Dis seu­lement oui. Dis oui pour l'amour du Christ !

Alors, par un effort terrible, les yeux de Wil­fred se retournèrent lentement vers le meurtrier, mais le regard chavira presque aussitôt. Un mot fut pro­noncé pourtant, un mot qui effaçait tout, qui rachetait tout, parce que seul parlait le plus grand amour. Si faiblement que Max l'entendit à peine, la bouche murmura: Oui... "

Vous avez peut-être reconnu une des derniè­res pages de cet admirable roman de Julien Green "chaque homme dans la nuit ". C'est le moment où Wilfred qui a connu ce Max un peu par hasard dans la rue, dont des liens ambigus se sont tissés l'un avec l'autre, ce Max, Julien Green le dit lui-même, par amour, tue Wilfred. Et Wilfred est un homme, si on pouvait résumer le roman, qui apparaît un peu comme médiocre dans toute sa vie, dans tout ce qu'il fait et lorsqu'il se confesse régulièrement c'est pour des pé­chés sans cesse renouvelés qui usent et qui nous montrent ainsi la platitude de sa vie. Et en même temps, sans qu'il s'en rende compte vraiment, toutes les personnes qui sont autour de Wilfred, sont en fait changées par lui. Il est porteur d'une grâce bien au-delà de sa personne, il ne s'en rend même pas compte. Et heureusement d'ailleurs qu'il ne s'en rend pas compte. Wilfred me semble évoquer aujourd'hui ce que les lectures laissent en fond percevoir. J'aimerais poursuivre l'excellente réflexion que frère Daniel nous a donnée dimanche dernier sur le pardon. J'aime­rais, avec vous, aujourd'hui, vous dire comment on pardonne, non pas pourquoi il faut pardonner, non pas à qui, mais comment on pardonne. Et "chaque homme, dans sa nuit", nous dit comment on pardonne. On pardonne en donnant, on pardonne en mourant. Mort et pardon sont liés. C'est ce qu'il y a en filigrane dans l'évangile même si je crois que la question que pose Pierre lorsqu'il dit à Jésus : "Combien de fois dois-je pardonner ?" ouvre une autre voie. "Sept fois ?" Mais pardonner sept fois c'est déjà beaucoup.

L'Ancien Testament disait : "œil pour œil, dent pour dent ". C'est ce que l'on appelait la loi du talion. Si cette loi du talion d'ailleurs était aujourd'hui appliquée, elle éviterait peut-être beaucoup de catastrophes parce que, plutôt que d'envoyer des chars d'assaut, quand on vous a envoyé des grenades, on répondait simplement par une autre grenade, et bien ce serait un grand progrès. Or, à l'heure actuelle, on a plutôt tendance à surenchérir sur le mal que l'on nous fait. Si c'est vrai pour les nations, il ne faut pas se faire d'illusion, c'est vrai pour nous-mêmes. Notre tendance naturelle est plutôt à en rajouter par rapport au mal que l'on nous a fait. Et c'est pourquoi lorsque Jésus dit : "soixante-dix sept fois", ce qui veut dire "multiplié par sept fois", la répétition de ce chiffre sept ouvre symboliquement, dans la tradition juive, à l'éternité.

On a donc pardon et éternité qui sont directe­ment liés. Et Jésus ne répond pas tant sur la quantité de fois où il faut pardonner que sur la manière de pardonner. Comment faut-il pardonner ? éternelle­ment, toujours, sans cesser de recommencer. Et cela nous met au cœur même de la foi chrétienne, de l'existence des chrétiens que la prière du "Notre Père" évoque si bien : "Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés". C'est justement ce que dit l'Évangile aujourd'hui. Le roi dit à son serviteur : " Ne devais-tu pas avoir pitié comme j'ai eu pitié de toi ". Le "comme" introduit une relation équivalente et celui à qui l'on doit tout se met à devoir tout, il prend sur lui la dette. Ou même celui qui, en somme, n'avait pas à donner de pardon, le roi n'avait pas à pardonner, il a eu pitié, il pardonne et il demande qu'on fasse comme lui. Ce roi, c'est Dieu. D'ailleurs l'évangile en touche finale donne l'explication lorsque Jésus dit : "C'est ainsi que mon Père des Cieux vous traitera si vous ne savez pas pardonner ".

Jésus montre ainsi comment on doit pardon­ner. Et en définitive s'il fallait résumer la racine même du pardon, on ne pourrait identifier la force même du pardon qu'en Dieu. Dieu est le seul qui, sans raison, pardonne. On pourrait dire que lorsqu'Il habille Adam et Eve de peaux de bêtes, Il montre qu'Il leur par­donne déjà ce péché d'égoïsme et d'orgueil puisqu'ils ont voulu se réserver pour eux-mêmes la Vie, ils ont voulu s'accaparer la personne même de Dieu en cueillant le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Et donc ils ont voulu aller plus loin, attein­dre à la vie même de Dieu, or Dieu en leur cousant des peaux de bêtes leur montre un pardon plein de tendresse et d'affection. Il leur montre un pardon qui se fait proche de l'homme. Et Dieu n'en reste pas là car en son Fils Jésus, Il continue sans cesse de par­donner.

On voit souvent que lorsque Jésus va guérir et faire de grands miracles, la première chose qu'Il fait, c'est bien de pardonner. Lorsque le grabataire est des­cendu par le toit de la maison parce que la foule em­pêche que l'on puisse atteindre la personne de Jésus, Il dit à ce grabataire : "Tes péchés sont pardonnés". Et les pharisiens qui sont à côté sont absolument boule­versés parce qu'ils pensent que Dieu seul peut par­donner. Et ils ont raison : Dieu seul peut pardonner. "Qu'est-ce qu'il est plus facile de faire de dire à cet homme, va, prends ton grabat et marche, ou de lui dire, tes péchés sont pardonnés. Et bien pour que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir de pardonner, je te le dis, va, prends ton grabat et mar­che". Jésus montre que le pardon soigne, que le par­don guérit, que le pardon c'est prendre soin, il ne s'ar­rête pas à la porte d'un mot à prononcer, il va plus loin, il va le soigner. Mais Jésus ne se contente pas simplement du pardon. Dieu va encore plus loin et Il nous montre comment pardonner. Jean nous dira : " Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l'on aime". Jésus donne sa vie en mou­rant sur la Croix pour la rémission des péchés. Et c'est là qu'Il pardonne, de la Croix même où Il est en train de mourir, Il dit : " Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font ". Le pardon de Dieu va jusqu'au don du Fils de Dieu. Mort et pardon sont liés.

Frères et sœurs, un prêtre a souvent l'occasion de recevoir des pénitents dans le sacrement de ré­conciliation. Et peut-être qu'un des péchés les plus difficiles à porter, c'est de ne pas pouvoir pardonner. En effet, lorsqu'on vous a blessé, lorsqu'on vous a fait profondément du mal, lorsqu'on vous a moralement tué, c'est difficile de pardonner. C'est quasiment im­possible. Et alors je crois qu'effectivement, il faut dire : "Je ne sais pas pardonner et je sais que c'est un pé­ché". Mais si c'était facile de pardonner, le Fils de l'Homme n'aurait pas donné sa vie sur la Croix, le pardon exige que l'on aille au-delà du don. Il ne peut pas y avoir simplement une parole qui dirait : "je te pardonne", mais il faut aller à cette profondeur d'un pardon d'affection et de tendresse, d'un pardon qui soigne et qui guérit, d'un pardon qui exige notre mort, mort de notre égoïsme, de notre orgueil, mort de ce que nous avons subi nous-mêmes pour pouvoir aller à la réalité de ce pardon. Le pardon n'est pas facile. "Wilfred, dis que tu me pardonnes, je t'en prie, pour l'amour du Christ, dis que tu me pardonnes". Et Wil­fred prononce ce oui en même temps qu'il meurt. Et c'est dans cette mort qu'il trouve la force de ce oui.

Frères et sœurs, le pardon, si vous avez à par­donner, vous demandera du temps. On ne pardonne pas du jour au lendemain si l'on est profondément blessé, si l'on est profondément meurtri, c'est-à-dire qu'on est en train de mourir. Mais en même temps seule la parole du pardon dans la mort que nous connaissons pourra réellement guérir. Pardon et mort sont liés parce que la mort nous fait entrer directe­ment dans l'éternité et que, seul, le pardon est la porte de cette éternité et qu'à la fin de notre vie, face au Roi de Gloire, au Seigneur des seigneurs, nous-mêmes nous serons obligés de reconnaître cette dépendance et ce lien entre notre propre mort et le pardon que nous réclamons. C'est pour cela que Ben Sirac, le Sage, lui-même dit : "pense à ta fin, pense que tu es comme ton semblable, pense à l'Alliance, et l'Al­liance, c'est celle avec Dieu, celle qui est de toujours à toujours", il n'y a pas d'autre possibilité de pardon, il n'y a pas d'autre voie, et même si on est mort, même si on est brisé, peu importe, la foi chrétienne, c'est de croire à cette existence que lorsque je dis : "pardonne-nous nos péchés comme nous pardonnons", nous avons fait comme le Seigneur qui a donné sa vie sur la croix. Si nous avons fait comme Lui, nous serons comme Lui dans l'éternité, dans la gloire en étant passés par cette croix.

Frères et sœurs, l'eucharistie que nous célé­brons aujourd'hui et qui est le renouvellement du sa­crifice de la croix, nous introduit directement à cette vie, à ce pardon puisque nous célébrons le corps livré, le sang versé, sang versé pour la multitude en rémis­sion des péchés. Et l'Église qui vit dans cette mémoire sait bien que le pardon n'est pas l'oubli, mais que le pardon c'est l'au-delà du don. C'est parfois même la mort et c'est déjà l'éternité.

 

AMEN