REJOINDRE LE CHRIST SUR LA CROIX OÙ IL EST VENU NOUS RENCONTRER
Is 50, 5-9a ; Jc 2, 14-18 ; Mc 8, 27-35
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année B (11 septembre 1994)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
D'une part, Pierre confesse : "Tu es le Christ, Tu es le Messie, Tu es Celui que Dieu a envoyé, Tu es le Sauveur des hommes". Et d'autre part quand Jésus parle de sa Passion : "Non, à Dieu ne plaise, il n'en sera pas ainsi" au point de se faire traiter par Jésus de Satan c'est-à-dire d'adversaire, de celui qui met obstacle au plan et à la volonté de Dieu, n'ayant pas la pensée de Dieu, mais celle des hommes. Quelle différence entre ces deux paroles qui pourtant jaillissent aussi spontanément l'une que l'autre du cœur de Pierre ? Seulement dans le premier cas, Pierre parle non point tout seul, mais sous l'action de l'Esprit, c'est l'Esprit saint qui l'a rempli et qui lui a fait entrevoir le mystère du Christ, le mystère de Jésus-Messie, de Jésus-Envoyé de Dieu. C'est l'Esprit saint qui fait parler Pierre au nom de toute l'Église, qui fait que Pierre aperçoit le mystère profond que Jésus est venu accomplir parmi nous. Tandis qu'ensuite, dans la deuxième parole, Pierre ne parle qu'en son nom, ses pensées ne sont pas celles de Dieu, ce sont seulement des pensées humaines.
Pourtant, frères et sœurs, entre l'affirmation que Jésus est le Christ, que Jésus est l'Envoyé de Dieu, le Sauveur, que Jésus est le Fils de Dieu venu sur la terre et l'affirmation que Jésus doit beaucoup souffrir, qu'Il doit être rejeté des hommes, bafoué et mis à mort, il y a une corrélation profonde que Pierre n'a pas saisie, mais qui pourtant nous révèle la profondeur du mystère. Jésus envoyé de Dieu, Jésus venu d'auprès de Dieu jusqu'à nous, c'est le mystère de l'Incarnation de Dieu, du Fils de Dieu fait homme. C'est Dieu le Fils qui, comme le dit saint Paul dans l'épître aux Philippiens, accepte de "ne pas garder jalousement le rang qui l'égalait à Dieu mais de s'anéantir", pour se faire semblable à nous, pour renoncer à ses prérogatives divines, pour vivre comme un homme, pour s'abaisser, pour être seulement l'un d'entre nous, notre frère, notre semblable. Et, comme le dit encore l'épître aux Philippiens, s'étant rendu semblable aux hommes : "Il s'humilia plus encore jusqu'à la mort et à la mort sur la croix". La Passion du Christ est l'achèvement du mouvement même de son Incarnation. Car si Jésus, si le Fils de Dieu n'a pas voulu rester dans sa condition divine, mais a voulu assumer notre condition humaine, s'Il a voulu ainsi s'humilier, se mettre à notre niveau, c'est parce que son amour pour nous était si grand qu'Il voulait nous rejoindre là où nous étions. Or nous ne sommes pas seulement des créatures, mais nous sommes aussi des créatures pétries de péché, pétries par le mal, par ce refus de l'amour, par ce repliement sur nous-mêmes, par cet égoïsme qui habite notre cœur sans cesse. Et si Jésus a voulu venir jusqu'à nous, c'est non seulement pour épouser notre condition humaine, mais pour prendre sur Lui tout l'abîme de notre cœur. Il a voulu descendre jusqu'au plus profond de notre péché, jusqu'au plus profond de notre refus, de notre égoïsme, de notre manque d'amour. Il a voulu aller jusque dans l'abîme du cœur humain, Il a voulu épouser tout ce que nous sommes capables de faire sans amour, sans don de nous-mêmes, en nous refermant sur nous-mêmes. Jésus s'est fait homme pour aller jusqu'au creux de la condition humaine, car Il venait pour nous sauver et non pas pour nous sauver par un geste extérieur de puissance, par une sorte de force qui, venant du haut du ciel, aurait comme supprimé notre péché, Il a voulu nous sauver en allant assumer notre péché, en prenant sur Lui nos fautes, en faisant sien l'abîme de notre cœur, en descendant jusqu'aux plus intimes profondeurs de ce cœur pécheur qui est le nôtre. La manière dont Dieu nous sauve, la manière dont Dieu nous aime, ce n'est pas une manière supérieure et condescendante, venant de haut, une manière vaguement protectrice, Il nous aime à la folie en se faisant semblable à nous, en allant en quelque sorte expérimenter ce que nous sommes et donc expérimenter l'horreur de notre péché.
Car, frères et sœurs, nous ne sommes pas bien conscients de ce qu'est notre péché. Souvent nous le prenons un peu à la légère, nous avons l'impression qu'il s'agit de quelques imperfections, ou de quelques peccadilles et nous ne sommes pas assez conscients du manque d'amour qui habite notre cœur, du refus d'ouvrir notre cœur à nos frères et à Dieu qui est en quelque sorte le quotidien de nos vies. Car il n'est pas nécessaire d'accomplir des crimes ou des actes extrêmement graves pour être pécheur. Chaque jour, à chaque instant, dans chacun de nos actes, nous sommes constamment attirés par nous-mêmes, repliés, centrés sur nous-mêmes, nous avons un mal fou à sortir de notre auto-suffisance, à sortir de ce regard qui sans cesse ramène toute chose à nous. Et il faut bien que nous comprenions que, même si apparemment nos péchés semblent bénins, en réalité ils sont la manifestation apparemment sans grande gravité et cependant bien réelle de la misère de notre cœur, de cette médiocrité qui nous habite, de ce manque d'élan, de ce manque de vie, de cette mort qui petit à petit gangrène notre cœur et le dévore pas à pas. Oui, nous ne sommes pas vraiment conscients de ce qu'est notre péché, mais Jésus précisément parce qu'Il est l'amour, parce qu'Il est Dieu, Jésus mesure tout ce qu'il y a d'égoïsme, tout ce qu'il y a de lamentable pauvreté, tout ce qu'il y a d'impiété en notre cœur. Et c'est cela qu'Il a voulu épouser, c'est pour cela qu'Il est venu sur la terre, Il a voulu descendre jusqu'au plus profond de notre existence humaine. Et la croix est l'aboutissement, elle est la conclusion et la perfection en quelque sorte de cette Incarnation d'amour par laquelle le Seigneur a voulu être comme nous, semblable à nous pour apporter au fond de notre misère la lumière et la vie.
Car la croix de Jésus n'est pas un terme, la croix de Jésus est la porte de la vie précisément parce que, au fond de ce péché, au fond de ce manque d'amour, Jésus apporte son amour, c'est par amour qu'Il nous épouse dans notre abîme, c'est pour y apporter la puissance de son don. C'est pour cela que la croix du Christ, cette croix dans laquelle Il est fait péché pour nous, comme le dit saint Paul, cette croix dans laquelle Il connaît l'ultime souffrance et l'ultime déréliction et où Il connaît l'horreur de la mort, cette croix est la porte de la vie. Jésus descendu jusqu'au fond de l'abîme apporte cette lumière éblouissante de son amour qui, à ce moment-là, nous sauve avec Lui, nous arrache avec Lui de cet abîme qui était le nôtre. Et voilà pourquoi Jésus après avoir annoncé à ses disciples qu'Il devait souffrir, qu'Il devait être bafoué, qu'Il devait être mis à mort, Jésus dit à ses disciples : "si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se charge de sa croix et qu'il marche à mes côtés, qu'il vienne avec Moi".
Notre croix, frères et sœurs, ce n'est pas une complaisance dans la souffrance. La croix que Jésus nous propose, ce n'est pas de nous satisfaire d'un certain masochisme qui nous ferait prendre en quelque sorte plaisir à notre misère et à notre pauvreté, la croix, c'est suivre le Christ. Ce n'est pas une croix que nous porterions seuls, ce n'est pas une souffrance, un péché, une mort que nous porterions seuls, ceci il faut le combattre de toutes nos forces, car nous n'avons pas à pactiser avec le mal, ni avec la souffrance, ni avec la mort, mais la croix, c'est suivre le Christ, c'est le rejoindre à l'endroit où Il est venu Lui-même nous rejoindre. Le Christ a voulu descendre jusqu'au bout de la souffrance, de la mort et de la croix par amour pour nous et nous devons à notre tour suivre le Christ par amour pour Lui. Et en suivant le Christ par amour pour Lui, en rejoignant le Christ là où Il est vraiment c'est-à-dire au fond de l'abîme, nous le suivons aussi dans cette vie où Il veut nous introduire, nous le suivons dans cet amour par lequel Il veut guérir notre cœur.
Rejoindre le Christ sur la croix qui est venu sur la croix pour nous rejoindre dans notre misère, c'est donc, à travers Lui, rejoindre ce que nous sommes. La croix, ce n'est pas inventer tel ou tel sacrifice, inventer de toutes pièces telle ou telle manière d'ascèse ou de déchirement de nous-mêmes. Prendre notre croix, c'est accepter ce que nous sommes, c'est accepter la souffrance qui est la nôtre, c'est accepter la pauvreté qui est la nôtre. Prendre notre croix, c'est d'abord avoir ce réalisme en face de ce que nous sommes, être capables de nous regarder tels que nous sommes, de regarder notre péché, notre condition de pécheur, mais de le regarder avec le regard du Christ c'est-à-dire avec ce regard d'amour par lequel Il est venu épouser cette condition de pécheur pour nous ouvrir la porte de la vie. Prendre sa croix, c'est prendre conscience de notre pauvreté, c'est prendre la mesure de notre misère, mais c'est la prendre avec cette espérance que le Christ vient nous donner, cette espérance qui est celle de sa communion avec nous, qui nous appelle à communier avec Lui pour que, prenant toute la mesure de ce que nous sommes, nous prenions aussi toute la mesure de ce qu'est l'amour sauveur de Dieu et de ce qu'est la Résurrection, le triomphe de l'amour sur le péché.
Frères et sœurs, qu'en ce dimanche nous vivions ce mystère de Jésus, de la Pâque de Jésus, de Jésus qui s'est anéanti pour nous, qui s'est humilié pour nous, qui est venu sur la croix pour nous et qui nous invite à prendre notre croix, notre condition de pécheur sur nos épaules avec lui pour déboucher sur l'espérance et sur la vie. C'est dans cette Pâque que maintenant nous allons plonger Anaïs par le sacrement de baptême, elle va être, avec le Christ, ensevelie dans sa mort pour ressusciter avec Lui pour que l'amour du Christ soit vainqueur en elle de tous les germes de péché, de mal et de mort qui habitent en chaque homme pour qu'elle se lève vivante et passe par la porte de la vie qui est la croix de Jésus.
AMEN