LE TÉMOIGNAGE DE L'AUTHENTIQUE DIGNITÉ DE L'HOMME
Ex 32, 7-11 + 13-14 ; 1 Tm 1, 12-17 ; Lc 15, 1-32
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année C (13 septembre 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN
Qu'est-ce qu'un axiome ? une vérité indémontrable et évidente qui s'impose par elle-même, comme le disait saint Paul à Timothée : "Voici une parole sûre et qui mérite d'être accueillie sans réserve", voilà, si vous voulez, ce qu'est l'axiome : une vérité, une certitude qui doit être accueillie pour elle-même. Le terme "axios", en grec, désigne, selon Aristote, je crois, l'homme qui accueille cette vérité, l'homme qui conforme sa vie à la vérité, non pas à une norme ou à une loi, mais à la vérité. Cet adjectif, toujours en grec, qualifie l'homme vertueux, ou, si vous voulez, l'homme digne, car axios en latin devient dignus. La dignité humaine, c'est l'accueil par l'homme de la vérité qui s'impose comme étant le vrai, comme étant le bien et qui, étant accueilli, va aider l'homme à devenir homme, vraiment homme. Voilà une première définition de la dignité de l'homme, non pas quelque chose d'immédiatement acquis, mais cette volonté dans la liberté de rechercher le vrai et de le vivre.
La première caractéristique de l'homme digne, c'est d'accueillir le don de la vérité, l'homme digne va poser sa vie présente et son avenir dans le don de la vérité, il va mettre toute sa capacité de liberté à devenir digne, c'est-à-dire à vivre selon le vrai. L'homme digne est ainsi réconcilié avec la vérité de lui-même, la vérité des autres et la vérité de Dieu. L'homme indigne, c'est celui qui est fâché avec l'autre, qui refuse la vérité, qui s'en éloigne.
La principale qualité, la principale valeur, la première vertu de l'homme digne, c'est donc d'être réconcilié. Le prodigue tout comme son frère resté à la maison, pour retrouver leur dignité, doivent passer par la réconciliation, par le pardon. Ce pardon, ce n'est rien d'autre qu'un don, celui de l'accueil de Dieu, accueil par Dieu qui réintègre le fils non pas comme serviteur, mais comme fils dans la fête qui est une fête du pardon, une fête de la vérité, guérissant toute rupture, cassure et déchirure. Ce Dieu de la vérité, comme disait Bernanos, "Dieu au-delà de Dieu", ce Dieu du pardon veut rendre à l'homme sa dignité. La réconciliation est un don de Dieu qui devient l'œuvre humaine par participation. Ainsi et ainsi seulement l'homme devient digne, c'est-à-dire vertueux, autrement dit il vit en accord le plus total possible avec la vérité de ce qu'il est, avec la vérité de Dieu : il est fils et avec la vérité des autres : ils sont frères.
Cette dignité dont on parle tant devient la première responsabilité. La responsabilité, c'est de savoir répondre, "respondere" à la vérité, au don. Ce n'est pas s'imposer aux autres, ni, comme on dit gérer des affaires, ou s'agiter. Il n'y a peut-être pas beaucoup d'hommes responsables dans notre société après tout. Car le responsable, c'est celui qui répond à la vérité, qui va la faire sienne, qui va se convertir et qui va vivre réconcilié. Voilà, frères et sœurs, la responsabilité première. Cet enfant prodigue l'a prise, lui, cette responsabilité quand il est devenu lui-même, quand il est redevenu fils en accueillant l'amour du Père, en voulant vivre dans la maison du Père et retrouver le pain substantiel de la relation avec le vrai, avec le beau, avec le bien. Cette responsabilité, cette réponse à la vérité, c'est l'œuvre de l'homme qui se sait libre et qui veut faire grandir sans cesse sa dignité d'homme. Il s'agit donc aussi d'une fidélité. La fidélité c'est encore cette disposition permanente, quotidienne, parfois heureuse, souvent douloureuse, à la vérité qui nous est offerte comme un don à accueillir et à recevoir. Tant et si bien que je puis affirmer que tout homme qui, dans l'accueil de la vérité, veut convertir son cœur à ce don devient vraiment digne, et dans cette dignité, dans cette responsabilité qu'il prend, dans la fidélité qu'il va vivre jusqu'au bout, cet homme devient le sauveur de la liberté, sauveur de la vérité, sauveur de la véritable dignité humaine.
Aujourd'hui, à Paris, dans l'église saint Joseph de l'ancien couvent des Carmes, est célébré le bicentenaire du martyre de cent quatre-vingt onze évêques, prêtres, diacres, et laïcs, massacrés le 2 septembre 1792. Ce que je viens de vous dire de la dignité dans l'accord avec la vérité, le véritable salut de la liberté, de la fraternité et de l'égalité, ils en sont les témoins authentiques, ils ont écrit ces mots non avec de l'encre sur le papier, mais avec leur sang dans l'histoire de notre pays. Dans le bicentenaire de leur don, il faut voir les quelque 200 autres déjà béatifiés et il y en a encore 700 dont le procès de béatification est en cours. Pourquoi l'Église célèbre-t-elle solennellement le bicentenaire des martyrs de la révolution en ce début de septembre qui marqua en 1792 le paroxysme de la haine, de la vengeance, de la sottise, de la lâcheté, de la faiblesse, c'est-à-dire de l'indignité, rupture avec la vérité, refus du bien ? Ce sont des martyrs de la foi. L'Église ne célèbre pas d'autres motifs, ils sont des martyrs de la foi et de rien d'autre. Quoi qu'on dise, quoi que l'on pourrait nous faire croire, ils ne sont pas morts par attachement nostalgique à l'ancien régime, même si l'Église comme "ordre" était organisée et reconnue par la monarchie depuis près de treize siècles. Ils ne sont pas morts pour avoir refusé certains principes de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Ce ne sont pas des anti-progressistes, ni des hommes qui étaient contre la nation et son avenir. Ils n'ont pas été martyrisés non plus parce qu'ils se seraient révoltés lors de l'indigne spoliation des biens de l'Église, d'ailleurs votée même par le clergé selon la proposition de l'évêque Talleyrand, pour combler les caisses vides de l'état. Ils auraient pu se révolter, mais jamais ils n'auraient été béatifiés, ça aurait été une révolte économique. Ils ont été martyrisés à cause de la foi, c'est-à-dire par refus de la vérité, par refus de la dignité humaine et par refus de la liberté de la part des massacreurs et sous un aspect particulier de la foi que je voudrais un instant développer parce que je crois que sans ces martyrs de septembre et des autres, frères et sœurs chrétiens d'aujourd'hui, nous ne serions peut-être pas là aujourd'hui rassemblés dans l'Église de Jésus-Christ, Église universelle dont l'épiscopat, en union avec l'évêque de Rome, est le signe et le sacrement.
La révolution française, par la constitution civile du clergé et l'obligation de prêter serment pour les prêtres, voulait dissocier l'Église de France de l'Église de Rome et en faire non plus l'Église de Jésus Christ, mais une administration religieuse. C'est parce que ces hommes avaient chevillé au corps et à l'âme au fait que la dignité de l'homme était liée à la dignité de l'Église et que celle-ci était d'abord le a sacrement de Jésus-Christ, c'est pour cela qu'ils furent martyrisés. Ils sont martyrs de la foi dans le mystère de l'Église. Ceci a été signifié dans chaque grande persécution des deux siècles derniers et spécialement, celle des régimes communistes de ce siècle. Chaque fois il fallait désolidariser l'Église d'un pays à l'Église universelle pour rompre ce lien sacramentel et cette communion et faire une Église patriotique ou nationale, à la solde d'un pouvoir.
Ces martyrs de septembre, ils étaient cent quatre vingt onze, parmi eux il nous faut évoquer simplement la figure du dernier archevêque d'Arles : Jean Marie du Lau. C'est grâce à ce témoignage, l'amour de Dieu jusqu'à l'oubli de soi face à l'amour de soi jusqu'à l'oubli de Dieu, c'est grâce à ce témoignage qu'aujourd'hui l'Église de France, malgré ses avatars, malgré ses limites et ses faiblesses fait partie intégrante de l'Église sacramentelle de Jésus-Christ en lien profond et spirituel avec la primauté de Pierre et donc toute l'Église. Dans la grâce de leur martyre aujourd'hui nous pouvons vivre dans la dignité, c'est-à-dire dans la vérité de l'Église, dans la vérité de la Révélation de Dieu sur l'homme et sur l'humanité. Parce que ces hommes, ces prêtres ont été fidèles dans leur réponse à la vérité, fidèles à leurs exigences spirituelles jusqu'au bout de leur résistance, parce qu'ils ont aimé la vérité de Dieu et de l'homme jusqu'à la mort, que je puis affirmer qu'ils sont les véritables révolutionnaires, ce sont eux ces martyrs qui dans le triomphe de Jésus-Christ en eux ont sauvé la vérité et la dignité. De cela nous devons vivre, de cela nous devons mourir, quelle que soit la forme de notre destinée.
Alors, frères et sœurs, que cette parabole de l'enfant prodigue, que ces hommes qui ont été victimes de l'indignité, qui sont morts par amour de la dignité, qui ont manifesté que la plus grande dignité c'était de mourir pour la vérité dans tout l'acquiescement et le consentement de sa liberté, que ces hommes, par leur prière incessante, nous aident, chrétiens de France aujourd'hui, à ne pas nous tromper de vérité, à ne pas nous tromper de liberté ni de dignité et qu'ils nous rappellent, par leur exemple et par leur prière, cette immense responsabilité que nous avons ensemble de répondre à la vérité, de l'accueillir pour la partager avec nos frères de ce pays.
Pour finir, je vous lis deux petits textes : "Le dimanche 2 Septembre 1792, dans le jardin des Carmes, entre trois et quatre heures de l'après-midi, les massacreurs réclament l'archevêque d'Arles : "où est-il ?" Celui-ci vient vers eux : "c'est moi". Ils l'accusent d'avoir versé du sang à Arles : "je n'ai tué personne". Il est alors fendu en deux d'un coup de sabre, puis on traverse son corps d'une pique. Le commissaire Violette arrive pour "mettre de l'ordre". L'un après l'autre, les prêtres défilent devant Violette qui leur demande de prêter serment : tous refusent et sont alors exécutés sur le champ avec n'importe quel outil agricole. Puis les révolutionnaires les déshabillent : nus, les prêtres sont transportés en charrette jusqu'à la fosse commune. Le peuple se partagera leurs vêtements."
Et encore ces mots de Jean Guitton écrits pour la circonstance : "Ce que le Colisée est à Rome, la chapelle des Carmes l'est à la France : le lieu où ont souffert ces "témoins de sang" appelés martyrs. Certes, la chapelle des Carmes a d'autres titres : sa coupole, la dévotion à Saint-Joseph, la chaire où prêcha Lacordaire... Tout s'efface devant les Martyrs de septembre. Mais en cette fin d'un siècle sans analogue et où des "évènements imprévisibles hier, ont changé la face de la planète", la chapelle des Carmes changeant en apparence de signification, ou plutôt, portant son sens éternel, l'acte de témoignage au Vrai qu'est le martyre, la chapelle, dis-je, va devenir à Paris le symbole de la réconciliation."
AMEN