SEULS LES PÉCHEURS ONT DE L'AVENIR

Ex 32, 7-11 + 13-14 ; 1 Tm 1, 12-17 ; Lc 15, 1-32
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année C (17 septembre 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

L'habitude banalise presque tout, on ne voit plus les choses, même les plus grandes, dans la fraîcheur de leur unique nouveauté. Vous connaissez cet évangile par cœur, trop peut-être pour en saisir l'étonnante nouveauté. Il se résume en une seule phrase pour Jésus, en définitive, tous les pé­cheurs ont de l'avenir. D'ailleurs, avec eux Il mange, tel un repas d'affaire pour préparer l'avenir. Ceci n'est pas simplement une promesse à long terme, mais un fait, une réalité historique, celle-là même d'ailleurs qui justifie votre présence dans cette église, celle-là même qui donne raison à la présence de l'Église dans le monde. Rappelez-vous, qui est la première per­sonne à qui Jésus soit apparu au matin du seul évé­nement qui, non seulement donne un sens à l'histoire, mais fonde et permet l'histoire, une prostituée, Marie-Madeleine, une fille publique, pour publier aux apô­tres la Résurrection du Christ : "Va dire à mes frères".

Qui a été chargé de gouverner l'Église, d'être le pasteur universel ? le seul apôtre qui se soit brisé comme une pierre trop fragile face au scandale de la passion et de la mort du Seigneur : Pierre a renié. Cette pierre qui s'est brisée, dans son péché, le Christ l'a choisie pour être la pierre sur laquelle nous reposons, pierre d'une solidité inébranlable. Et saint Paul dans sa lettre à Timothée, il le dit lui-même : "J'étais persécuteur, insulteur, blasphémateur, Jésus m'a fait confiance, non seulement Il m'a fait confiance, mais Il m'a envoyé annoncer à toutes les nations cela même que je détruisais. Et non seulement Il me demande de l'annoncer, mais puisque j'ai été le premier des pécheurs, eh bien que je sois le premier des témoins de la réconciliation".

Oui, frères et sœurs, dans l'Église les seuls qui ont un avenir, ce sont bien les pécheurs. Alors avez-vous de l'avenir ? Voilà, je voudrais ne pas m'arrêter à cette question, bien que ça suffirait, mais déployer, pour vous autant que pour moi, quelques aspects de cet avenir. Voyez-vous, nous avons une peine extra­ordinaire à entrer dans cette logique du pardon, dans cette logique de l'amour de Dieu. Pourquoi ? parce que nous passons une énergie folle à vouloir être jus­tes. Nous passons un temps démesuré à faire nous-mêmes notre propre vie tant au plan humain qu'au plan religieux. Et nous ne nous apercevons pas que c'est la chose la plus difficile, et qu'il y en a une autre beaucoup plus facile : celle de reconnaître notre péché et d'être pardonné. Cela, je vous assure, c'est beaucoup plus facile que de vouloir se rendre juste par soi-même. Mais là est le problème nous avons toujours plaisir, nous humains, à compliquer ce qui est simple. Or la foi, c'est simplement cette reconnaissance, comme dit l'apôtre, de la force que le Christ met en nous, mais ceci ne peut être d'abord que la reconnaissance de notre péché, la reconnaissance de son pardon, la reconnaissance que nous sommes chargés d'annoncer ce pardon. Dans ces trois ou quatre paroles se situe la totalité du message du Christ, du motif de la Résurrection et de l'existence de l'Église et de notre baptême. C'est là que s'enracine tout ce qui est de la foi chrétienne, l'eucharistie que nous célébrons nous le fera revivre dans un instant : "Mon corps livré, mon sang versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés". Alors notre avenir, ou est-il ? Eh bien le premier élément, c'est de reconnaître, avant notre péché, que Dieu vient nous chercher, car l'amour est toujours antérieur au pardon. L'enfant n'irait pas demander pardon à sa maman s'il ne savait pas d'abord que sa maman l'aime. Nous n'allons pas demander pardon à nos ennemis, n'est-ce pas. La première reconnaissance : le Christ Jésus nous précède. L'une des choses qui ralentit, stérilise notre démarche effective de réconciliation dans le sacrement de pénitence, c'est que d'abord nous regardons notre péché, et j'avoue que de fait cela n'a pas beaucoup d'intérêt d'aller raconter notre péché à quelqu'un d'autre, qui en fait autant. Qu'est-ce qui peut motiver cette démarche de conversion ? votre péché ? non, il n'est pas assez important pour vous mettre en route. C'est la présence de quelqu'un qui est là avant vous. Alors que vous êtes encore dans vos buissons d'épines, que vous n'avez même pas crié tel cette brebis perdue, que déjà le pasteur vient. Avant que l'homme ne crie sa misère du fond de la fosse de son péché, Dieu est là. Et d'ailleurs n'est-ce pas pour ça qu'il crie sa misère. Ou alors à qui s'adresserait-il ? C'est le premier point la rencontre du Christ. Tout pécheur est fait pour rencontrer le Christ et comprendrez dans quel sens, nous sommes pécheurs pour cela, puisque c'est pour cela que le Christ est venu s'incarner dans notre propre chair. Voici la première leçon notre premier avenir de pécheurs, c'est l'avenir du Christ, la venue du Christ vers nous, notre avenir s'ouvre par sa présence éternellement proche, éternellement miséricordieuse, éternellement attentive de cette attente de notre venue vers Lui. Il attend. Est-ce que nous allons faire attendre Dieu ? Est-ce que nous faisons attendre les gens que nous aimons, dans les rendez-vous ? non, on arrive avant eux, vrai ou faux ? Essayons de le faire avec Dieu, si vraiment nous sommes amoureux de Lui.

Le deuxième aspect, saint Paul nous l'expose: "Je suis plein de reconnaissance pour Celui qui me donne la force". Il y a une chose que nous constatons, dont nous nous plaignons tout le temps : "Je n'ai pas la force de prier, je n'ai pas la force d'aimer, je n'ai pas la force de la charité, la force de faire du bien, la force de me convertir". Bon, on n'a aucune force, bien tant mieux, tant mieux parce qu'au moins on ira cher­cher la force non pas où elle ne se trouve pas en nous, mais à sa source véritable le Christ. Or saint Paul nous le dit : "Je suis plein de reconnaissance pour Celui qui m'a donné la force. J'étais persécuteur, j'étais blasphémateur, j'étais assassin, j'étais des­tructeur". Dans son péché et pas autre part, saint Paul a puisé la force du pardon du Christ. Alors, si nous avons besoin de cette force pour vivre notre foi, et Dieu sait, Dieu sait combien nous en avons besoin, Il est le seul à le savoir, allons la chercher là où elle est. Et je vous promets, je vous assure, pas dans la certitude psychologique, mais dans la conviction de la foi, que la fréquentation régulière du Christ qui par­donne vous donnera la force, mais il faut aller la cher­cher là où elle est.

Alors ne nous consolons pas, ne nous laissons pas aller dans ce christianisme plaintif, rampant, lan­goureux : "Je n'y arrive pas, je n'y arriverai jamais, je fais toujours les mêmes péchés, et ainsi de suite". Bon, allez puiser la force là où elle jaillit dans le par­don effectif, dans la rencontre sacramentelle avec le Christ. Si nous ne le faisons pas, c'est que nous ne croyons pas, ou plutôt c'est que nous croyons davan­tage en nous qu'en Dieu. Cette mauvaise voie en a trompé beaucoup.

Nous aimerions également, c'est le troisième aspect, être des chrétiens heureux, des chrétiens joyeux, des chrétiens se sentant soulevés d'enthou­siasme, pour nous, pour nos frères et puis parce que nous sentons aussi que le monde a besoin de cela, beaucoup plus que de déclarations, de manifestations, ou de provocations. "Je suis plein d'action de grâce". Où allons-nous chercher cette allégresse, cet enthou­siasme de la foi, cette joie de croire ? dans la force que nous recevons par le pardon des péchés. La logi­que interne à tout cela nous montre bien que le centre même de notre foi est au cœur de Dieu : le pardon, l'amour qui pardonne, le pardon, trésor le plus pur de l'amour. Et je suis certain que si tant de choses restent floues, demeurent vagues, nous paraissent lourdes dans notre propre vie de chrétiens, c'est parce que nous ne prenons pas sur nous le joug du pardon du Christ : "Mon joug est léger à porter". Qu'est-ce que c'est le joug du Christ, une image bien sûr, mais très bien expliquée dans cette parole de saint Jean-Bap­tiste : "L'Agneau de Dieu porte le péché du monde". J'aimerais traduire, je ne sais pas si les exégètes se­raient d'accord, peu importe, "l'Agneau de Dieu em­porte le pécheur dans sa force de pardon, de ten­dresse, dans le courant de sa résurrection, de la ré­conciliation". Dans cette force, le pécheur exulte de joie, il est reconnaissant, il se sent tout à coup confiant en lui-même à cause du pardon de Dieu et il sait que Dieu a confiance en lui parce qu'il se tourne vers sa miséricorde, et à ce moment-là il se sent des ailes pour être le témoin de la réconciliation.

Nous arrivons à un autre volet : "Je ne sais pas comment dire aux autres que Dieu m'aime, je ne sais pas comment être témoin, je n'arrive pas à être missionnaire, je ne sais pas comment transmettre la foi à mes enfants, l'espérance à mon grand-père ma­lade, la lumière à mon voisin athée". Bien oui, c'est vrai, on ne sait pas, mais, allons apprendre auprès du maître. Seul le réconcilié peut témoigner de la ré­conciliation. Celui qui est pardonné, seul peut vivre le pardon et proclamer le pardon. Voilà frères et sœurs, oui, heureusement que nous sommes pécheurs parce que nous avons l'avenir pour nous nous avons dans notre cœur cette venue permanente de la confiance, du pardon, de la force, du choix du Christ et de son envoi vers les autres.

Alors ma question, elle est très simple, je crois que nous autres, pasteurs, nous sommes plus faits pour poser des questions que pour apporter des réponses, les réponses, c'est vous qui allez les appor­ter par votre responsabilité dans votre relation avec Dieu, dans l'Église. Ma question est donc très simple : où en êtes-vous du pardon ? où en êtes-vous de la force de l'évangile offerte à vous dans le sacrement de réconciliation ? où en êtes-vous de votre reconnais­sance en connaissant du plus profond de votre cœur le pardon du Christ ? où en êtes-vous de votre désir d'être des hommes réconciliés pour réconcilier au nom du Christ ?

Voilà ! Mais il y a un autre aspect, je vais terminer par là. C'est vrai que nous n'avons pas beau­coup de force, d'envie, de désir, de plaisir à nous confesser d'abord parce que souvent on ne voit pas son péché, on a l'impression que cela ne change rien, ça c'est notre point de vue, je crois que Dieu voit les choses autrement, Dieu merci. Alors je vous propose de chercher une autre raison de vous confesser : "Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent, que par la multitude des justes, des saints et des an­ges". Alors allez-y, donnez un peu de joie à Dieu. Vous seul pouvez lui donner. Même l'avenir de la joie de Dieu repose comme en réserve dans le cœur des pêcheurs ! Faites à Dieu ce plaisir de vous donner son pardon, et vous le réjouirez cent fois plus, mille mil­liers de fois plus que toutes les louanges des myriades d'anges et celles de l'immense multitude de l'assem­blée des justes.

 

 

AMEN