LA FOI VIVANTE, ADHÉSION ACTIVE AU DON DE DIEU

Is 50, 5-9a ; Jc 2, 14-18 ; Mc 8, 27-35
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année B (11 septembre 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


C'est sur la foi que nous sommes invités à ré­fléchir aujourd'hui. La confession de Pierre, confession de la foi au Christ Messie, l'épître de Jacques que nous entendions tout à l'heure et dans laquelle il était question de la manifestation de la foi par nos actes, et dans quelques instants Maud et Ben­jamin qui vont être baptisés dans la foi de l'Église.

D'après l'évangile, il est clair que la foi ne consiste pas à admettre un certain nombre de princi­pes, un certain nombre de vérités, la foi ne consiste pas à adhérer à une doctrine, moins encore à adopter un certain style de vie, une certaine manière d'être, la foi c'est d'abord l'adhésion à la personne de Jésus-Christ. "Pour vous, qui suis-je ?", telle est la question que Jésus pose à ses disciples, telle est la question que Jésus pose à chacun d'entre nous. Il n'y a de foi que dans cette relation profondément personnelle avec le Christ Jésus. Non pas que cette adhésion personnelle n'entraîne pas un certain nombre de vérités à croire, mais ce qui est fondamental, c'est que notre connais­sance de Jésus, notre adhésion à la personne de Jésus est le motif pour lequel nous croyons à ces vérité. Nous croyons en la Résurrection, nous croyons en l'amour de Dieu, nous croyons au salut qui nous est proposé parce que Jésus nous a affirmé tout cela. Nous croyons en l'eucharistie, nous croyons en l'Église, parce que Jésus nous a donné l'eucharistie, parce que Jésus a fondé l'Église. C'est la parole du Christ qui est le fondement de notre foi "à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle". Cette phrase, de saint Pierre encore, que nous entendions dans l'évangile de saint Jean il y a quelques diman­ches et que nous venons de chanter à l'instant, cette parole est le résumé de l'attitude de la foi. Nous croyons parce que Jésus a parlé, parce que nous som­mes liés personnellement, profondément, radicale­ment et définitivement à la personne de Jésus, et que toute parole qui sort de la bouche de Jésus est pour nous parole de vie éternelle. C'est parce que nous avons rencontré personnellement le Christ, parce que nous avons été conquis par Lui, parce que nous avons été séduits par son visage, que nous croyons en sa parole.

Beaucoup de vérités de la foi peuvent peut-être nous surprendre, nous choquer peut-être ne nous semblent-elles pas du tout évidents, mais nous les croyons parce que Jésus nous l'a dit. Et ce motif est si profond, ce motif tient si intimement à notre cœur qu'il emporte de façon radicale notre adhésion, quel que soit le degré de compréhension que nous puis­sions avoir de ces vérités de la foi. Nous ne croyons pas parce que cela est clair, parce que c'est démontré, nous croyons parce que Jésus a parlé. "Pour vous, qui suis-je ?" Tout tient dans cette interrogation du Christ et dans la réponse que nous Lui faisons.

Cette foi en la personne du Christ nous est donnée. Tout à l'heure les deux enfants qui vont être baptisés vont être plongés dans l'eau, ils vont être immergés dans cette eau, et le mot "baptême" signifie plonger. Ce geste est profondément significatif. Par le baptême, nous sommes immergés non pas seulement dans l'eau qui est le signe et le vecteur du mystère de Dieu, mais nous sommes plongés, par ce signe de l'eau, dans le mystère même de Dieu, nous y sommes plongés, immergés, et toute notre vie se place sous le signe du baptême, toute notre vie chrétienne est une vie baptismale. Nous sommes en permanence plongés dans le mystère de Dieu. La foi, ce n'est pas d'abord une décision personnelle, ce n'est pas d'abord un che­min que nous parcourons à la force des poignets, un chemin qui nous permet d'avancer pas à pas dans un certain nombre de certitudes, la foi, c'est d'abord quelque chose qui nous est donné, quelque chose dans quoi nous sommes plongés, immergés, ensevelis. La foi est un don de Dieu, la foi dépasse nos possibilités humaines, nous n'avons pas en nous de quoi structu­rer, établir ou affermir notre foi, nous pouvons et nous devons seulement la recevoir.

La foi est donc d'abord un mystère de don et un mystère de réception. Tout vient de Dieu, tout est gratuit, rien ne dépend de nos efforts, rien n'est subor­donné à nos mérites, rien ne vient de nous. L'attitude chrétienne fondamentale est une attitude d'accueil de réception, d'ouverture du cœur. Et c'est pour cela que l'on peut baptiser des enfants qui ne peuvent pas en­core, par eux-mêmes, agir ni vouloir, ni désirer, ni même croire, parce que tout vient d'abord de Dieu, c'est Lui qui nous aime le premier, et toute notre vie est marquée par cette venue de Dieu en nous, ce che­min de Dieu vers nous, cette initiative de Dieu dont nous sommes bénéficiaires, que nous avons d'abord à recevoir. Et ce qui est vrai du petit enfant qui ne peut pas désirer, qui ne peut pas prendre et qui ne peut pas vouloir, demeure vrai de l'adulte qui peut certes vou­loir et désirer, mais qui doit toujours être dans l'atti­tude de celui qui reçoit, de celui qui a les mains ou­vertes et le cœur ouvert, afin que Dieu puisse venir à lui, puisse le prendre, le saisir au plus profond de lui-même, le remplir, se donner à lui.

Si nous avons la possibilité de réfléchir sur le cheminement spirituel qui est le nôtre, d'une manière un peu profonde, nous savons bien que toutes les éta­pes essentielles de notre vie ont été des étapes où Dieu s'est donné à nous, au-delà de ce que nous pou­vions vouloir, désirer ou même seulement imaginer. Toute étape décisive de notre vie est une irruption, un envahissement, une découverte, et non pas une cons­truction que nous aurions élaborée à partir de nos propres conceptions et de notre propre vouloir.

La foi est donc adhésion personnelle au Christ Jésus, mais elle est un don qui nous est fait par le Christ, qui nous est fait par Dieu. Est-ce à dire que nous sommes purement passifs devant la foi ? Le texte de l'épître de saint Jacques que nous entendions tout à l'heure nous met en garde devant cette falla­cieuse interprétation. Certes la foi est un don de Dieu, mais ce don est un don qui appelle notre adhésion, notre collaboration, éveille notre cœur. Il n'y a de foi que venant de Dieu, mais il n'y a de foi que par la réponse de l'homme à cet appel de Dieu. Si notre foi ne se traduit pas en actes, en vie, en don de nous-mê­mes à ce Dieu qui se donne à nous, alors notre foi est vaine, notre foi est morte, La foi qui va s'éveiller, qui va être déposée comme un germe dans le cœur de ces enfants doit grandir, et elle doit grandir par une adhé­sion de plus en plus profonde de leur propre cœur à ce don qui lui est fait.

Et toute notre vie chrétienne est cette réception active du don de Dieu, car recevoir quelque chose et agir de façon personnelle et vivante, ne sont pas des attitudes contradictoires. Bien au contraire il n'y a rien qui demande plus d'énergie, plus de mobilisation de nous-mêmes que d'adhérer a un don qui nous est fait, que de mettre en oeuvre ce don, que de rassembler toutes nos énergies pour qu'elles soient au service de ce don, pour qu'elles le fassent fructifier. En un sens, il est plus facile et plus simple d'inventer soi-même ses projets, de se donner un certain nombre d'orientations et de les mettre en œuvre, tandis que recevoir ces orientations comme un don, comme un cadeau, recevoir d'un autre le sens de notre vie, et mobiliser tout ce que nous sommes pour réaliser ce sens qui nous est donné, voilà qui demande d'une certaine manière, une collaboration, une activité, une mise en œuvre de nous-mêmes infiniment plus grandes, car pour mettre en œuvre ce qui nous est donné, il faut, dans un premier temps, nous ouvrir, adhérer à ce don, le faire nôtre, le pénétrer jusqu'en sa plus grande profondeur, nous laisser pénétrer par ce don, nous laisser envahir, transformer par lui, et en­suite agir avec toutes nos énergies et toutes nos possi­bilités humaines en fonction de ce don qui nous a été fait.

Telle est justement l'attitude de la foi, une mobilisation totale de notre être, une mise en oeuvre de toutes nos capacités, de toutes nos facultés. La foi, ce n'est pas simplement l'adhésion de notre intelli­gence à un certain nombre de vérités, ce n'est même pas seulement l'adhésion de notre cœur à la Personne du Christ, la foi, c'est la mise en œuvre de toutes nos capacités actives, dans tous les domaines de notre vie, depuis les choses les plus simples, les plus quotidien­nes, jusqu'à celles qui seront les plus radicales, et quelquefois peut-être les plus exigeantes. Il faut sa­voir donner sa vie, aussi bien au jour le jour que de la donner au dernier jour, à celui de notre mort. Tout cela, c'est l'expression même de notre foi qui est ras­semblement de tout ce que nous sommes, mise à l'épreuve de tout ce que nous sommes. C'est pourquoi saint Jacques peut dire "montre-moi ta foi par tes œuvres, c'est dans ce que tu fais, dans ce que tu es, dans cette action humble, quotidienne et permanente que se manifeste la mise en oeuvre de ta foi, l'ouver­ture de ton cœur à cette personne du Christ". La per­sonne du Christ à laquelle nous adhérons envahit toute notre vie, change radicalement toute notre exis­tence, donne son sens au moindre de nos actes dans sa quotidienneté la plus simple et la plus ordinaire.

Alors c'est là que se situe ce mystère d'accueil et d'engagement, d'ouverture et de don de soi. Et ceci n'est pas contradictoire, car si Dieu se donne à nous, c'est précisément pour nous apprendre à nous donner à Lui, et en nous donnant à Lui, à nous donner à nos frères, car le mouvement de don est le même. Rece­voir ce don de Dieu, c'est apprendre, à partir de ce don, à nous donner nous-mêmes, c'est donc apprendre à agir avec tout ce que nous sommes en fonction de cette action de Dieu en nous qui vient nous saisir et nous mettre en route, nous mettre en marche.

Frères et sœurs, devant le mystère du baptême que nous allons célébrer, devant ce don gratuit de Dieu qui est fait à ces deux enfants, réfléchissons au don qui nous a été fait, au don qui nous est fait chaque jour, car c'est sans cesse que Dieu se donne à nous, c'est sans cesse que nous avons à nous recevoir de Lui, mais à nous recevoir en nous rassemblant nous-mêmes, en rassemblant tout ce que nous sommes et tout notre cœur pour le mettre en marche, le mettre en route sous l'impulsion de cette venue de Dieu, sous l'impulsion de cette grâce, qui nous envahit, nous transforme et nous met en route.

Que ce baptême soit donc pour nous l'occasion de réfléchir et de reprendre conscience de cette vie baptismale qui a été déposée en chacun de nous et qui, jour après jour, doit être mise en œuvre dans chacun de nos actes.

 

AMEN