COMME NOUS PARDONNONS

Si 27, 13-28, 9 ; Rm 14, 7-9 ; Mt 18, 21-35
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année A (13 septembre 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Cette parabole du débiteur impitoyable, nous la connaissons bien et nous savons qu'elle est le commentaire de cette demande de la prière que Jésus nous a apprise : "Pardonne-nous nos offen­ses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont of­fensés". Simplement elle en précise le sens et la por­tée. Et je voudrais, avec vous, méditer sur deux as­pects du pardon de notre expérience du pardon soit vis-à-vis de Dieu, soit vis-à-vis de nos frères.

Le premier aspect que met bien en évidence cette parabole, est le fait qu'en aucun cas il ne s'agit pour nous d'un calcul, de pardonner pour être pardon­nés. Là-dessus le texte de Ben Sirac que nous enten­dions tout à l'heure restait encore un peu équivoque lorsqu'il disait : "Au fond tu as intérêt à pardonner à ton frère, c'est autant de valeur que tu accumules afin de forcer la main de Dieu lorsque Dieu Lui-même devra te pardonner". En réalité, la parabole nous montre clairement que le pardon de Dieu est donné d'emblée, sans préalable. Le roi, le maître de ce ser­viteur qui doit une si grande dette, pardonne simple­ment parce que l'autre le supplie. Telle est notre si­tuation vis-à-vis de Dieu. Fondamentalement, totale­ment, radicalement, nous sommes pardonnés. Et cette dette est immense puisque ces dix mille talents, une fortune à l'époque, représentent en réalité le don que le Fils de Dieu a fait de sa vie pour tous les hommes. Le prix du pardon, pour chacun d'entre nous, c'est l'amour du Christ. Et par conséquent cet amour nous a été donné d'emblée, et ce n'est pas nos propres actions ou nos propres pardons qui seraient, pour ainsi dire, des conditions d'exercice du pardon de Dieu en Jésus-Christ.

Tout le pardon de Dieu nous est donné. Tout ce que nous avions gâché par notre péché dans la re­lation avec Dieu, tout cela est restauré, recréé, sauvé par le sang du Christ. Voilà précisément ce que signi­fie le salut, c'est un pardon recréateur. C'est la grande différence entre le pardon venant de Dieu et le pardon venant de l'homme : le pardon de Dieu est recréateur, il est investi de toute la puissance créatrice de Dieu, alors que notre pardon n'est pas recréateur, nous ne sommes pas créateurs de l'amour ou de la vérité de nos relations. Quoi qu'il en soit de cette différence qui est essentielle, cela signifie clairement que pour tout disciple de Jésus-Christ, la base même de son existence repose sur la certitude que nous avons été réellement et pleinement sauvés et pardonnés. Nous ne devons pas avoir de doute là-dessus. Et à ce propos, je l'ai déjà dit, mais je suis toujours un peu surpris de voir des pénitents qui, lorsqu'ils se confessent, demandent encore pardon pour des péchés qu'ils ont déjà confessés lors d'une autre confession, chose étonnante qui peut constituer une sorte de doute vis-à-vis de la puissance de pardon de Dieu.

Quand Dieu pardonne, Il pardonne, il n'y a pas à y revenir puisque, précisément, Il a reconstitué, Il a recréé la vérité même de notre relation avec Lui. Et tout doute vis-à-vis de cette puissance de Dieu qui recrée et qui pardonne est un doute meurtrier pour notre foi, doute qui nous empêche de réaliser le ca­ractère absolu du pardon de Dieu. Donc le premier aspect du mystère du pardon de Dieu manifeste qu'il est total, entier, sans condition, et qu'il est, pour ainsi dire, donné d'avance.

Seulement le pardon de Dieu, et c'est ce que nous enseignent aussi bien cette parabole que la de­mande du "Notre Père", le pardon de Dieu est lié à l'exercice concret du pardon que nous devons nous donner les uns les autres et tel est le deuxième aspect sur lequel il nous faut maintenant réfléchir : "Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés". Dans la parabole, le serviteur ne veut pas remettre la dette de cent deniers, une petite dette dérisoire par rapport à celle qu'il avait lui-même contractée vis-à-vis de son roi et maître, et ce refus déclenche la colère de son maître. Or il y a là quelque chose de remarquable :le Christ nous a demandé de pardonner, Il aurait pu nous demander ou exiger de nous d'aller demander pardon, ce qui nous paraîtrait plus normal. En fait, Il aurait pu nous dire : "Quand vous avez fait quelque chose de mal, allez au-devant de la personne à qui vous avez fait du tort et demandez lui pardon." Or ce n'est pas cela qu'Il demande, et c'est vraiment étrange. Pourquoi le Christ demande-t-Il une chose pareille ? Je crois qu'Il nous donne un enseignement extrêmement important sur le mystère du pardon et sur le mystère du salut.

Que signifie " sauver " ? Sauver, cela signifie, comme le Christ l'a dit une autre fois, "aller chercher ce qui est perdu". Lorsqu'un mal, un péché a été commis, il y a bien entendu le mal qui a été commis dans le cœur de celui qui a fait du tort, c'est un mal qui l'a diminué, qui l'a dégradé, mais il y a un mal plus terrible, c'est le mal qui est dans celui à qui l'on a fait du tort, car il a souffert, il est la victime, il est le point d'arrêt du mal, là où le mal est allé le plus loin, là où le mal a fait le plus mal. Et c'est à partir de là que Dieu peut et veut sauver. Quand Dieu sauve, Il vient rechercher, et récréer les effets du mal jusqu'à l'extrême de ce qui a été accompli ou détruit, c'est-à-dire Il va le rechercher au-delà de l'acte, dans les conséquences mêmes de cet acte, et c'est là qu'Il commence à reconstruire. Dieu sauve l'homme là où l'homme est abîmé, blessé, là où le mal a détruit et tué. Et Dieu commence donc son œuvre de réconci­liation dans le cœur de la victime, et le fait que cette victime soit capable de pardonner est le signe même que le pardon de Dieu a commencé à être accordé, a commencé à être efficace, a commencé à recréer.

Tel est le mystère même du pardon, il com­mence à agir avant même que le cœur de celui qui a fait le mal soit changé, il commence dans le cœur de celui qui a subi le mal, de celui qui en a porté le poids et les effets. Et précisément le signe qu'à ce moment-là Dieu commence à être victorieux du mal, c'est qu'Il ouvre dans le cœur de la victime un chemin pour que le péché soit pardonné, et au lieu de faire resplendir le pardon d'abord dans le cœur de celui qui a fait le mal, le pardon du péché commence à resplendir à partir du cœur de celui qui l'a subi et qui ouvre ainsi à son frère pécheur le chemin du salut.

Tel est bien le mystère le plus profond du pardon : le pécheur lui-même découvre à la lumière de son frère à qui il a fait du tort que la tendresse de Dieu n'a jamais cessé pour lui, pécheur, mais qu'au contraire elle ne cesse de briller dans le cœur même de celui qui a été victime du mal et que là elle brille comme une petite lumière d'espérance, comme une lame qui annonce au pécheur : "Ta faute n'est pas un point final, dans le mal même que tu as fait, dans les souffrances que tu as infligées, commence à resplen­dir la lumière de la miséricorde et du pardon de Dieu". Or cette lumière et ce pardon ne peuvent pas briller autrement qu'à travers ceux-là mêmes qui ont été victimes du mal. Et c'est bien le sens de notre existence chrétienne.

C'est dans la mesure même où nous acceptons lucidement, même si nous savons que nous avons subi du mal de la part de nos frères, c'est dans la mesure même où nous acceptons d'être les témoins d'un amour plus grand, d'un amour qui pardonne, que nous commençons à être pour nos frères signes du pardon que Dieu, inconditionnellement, veut leur accorder. Cela est très difficile, cela est impossible aux hom­mes, mais précisément si le don d'un tel pardon est possible, c'est uniquement parce que Dieu a déjà par­donné et s'est déjà emparé de notre cœur : alors dans notre cœur Il fait luire ce pardon total qu'Il a accordé à tout homme par la mort et la Résurrection de son Fils.

Ainsi nous sommes témoins du pardon de Dieu lorsque notre cœur accepte de pardonner, non pas par nous-mêmes, mais parce que nous sommes totalement saisis par la grâce du Dieu qui pardonne.

 

AMEN