LE CHRIST MESSIE, SOURCE DE NOTRE VÉRITABLE IDENTITÉ
Is 50, 5-9a ; Jc 2, 14-18 ; Mc 8, 27-35
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année B (15 septembre 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN
Depuis plusieurs mois le Christ vivait et parlait à ses disciples, et pourtant au cours de cet évangile il nous dit que pour la première fois : "Il leur enseigna qu'Il devait souffrir et mourir".
C'est une invitation pour nous, ce matin à recevoir la Parole de Dieu comme pour la première fois, même si nous ne la connaissons pas, même si nous nous y sommes d'une façon ou d'une autre, habitués. La présence du Christ dans l'eucharistie et sa Parole doivent être reçues chaque jour, chaque dimanche, comme quelque chose de neuf, capable de nous renouveler, de nous rajeunir. De cet évangile, je vous propose de retenir trois aspects.
Le premier, c'est bien sûr, la confession de foi de Pierre : "Tu es le Christ". C'est assez curieux que Jésus s'inquiète de l'opinion que les gens ont de lui. "Pour eux, qui suis-Je" ? Et Pierre ne se contentera pas de proclamer ce qu'il a entendu, ni de redire ce que disent les autres, il confesse l'identité même du Christ, et cela pour la première fois. On dit de Jésus qu'Il est un prophète, Elie peut-être, ou Jean-Baptiste qui, d'une façon mystérieuse est revenu. Mais Pierre, et donc l'Église d'hier comme d'aujourd'hui, ne se contente pas dans la foi, de croire ou d'écouter ce que disent les autres de Jésus. Elle confesse ce qu'elle reçoit, puisque Jésus dira dans un autre épisode : "Heureux es-tu car cela c'est le Père qui te l'a enseigné et non pas la chair et le sang". L'intelligence humaine, c'est le premier point que nous devons retenir. Notre confession de foi, celle de l'Église comme celle de Pierre, porte sur l'identité exacte du Christ : Il est le Messie, Il est Celui que le Père a envoyé, Il ne vient pas seulement à la suite de beaucoup d'autres, rois, prêtres ou prophètes, Il vient pour accomplir ce que tous ces gens-là, d'une façon ou d'une autre, ont préparé et annoncé.
Frères et sœurs, nous sommes croyants, en tout cas nous le professons, pas simplement par des paroles mais par des actes, et le fait d'être là ce matin est un acte de foi, comme dirait l'apôtre Jacques. Mais inversement, à ces actes quelle confession de foi correspond vraiment ? "Pour vous, qui est Jésus " ? Est-ce que c'est quelqu'un dont vous avez entendu parler, de près ou de loin ? que vos parents ou vos catéchistes vous ont enseigné ? On ne peut pas se contenter de cela. Les dires des autres, même s'ils ne sont pas tout à fait faux, ne font pas notre confession de foi. Il faut, à un moment ou à un autre, et tous les jours, redire avec toute notre conviction : "Tu es le Christ, Tu es le Messie", et le dire du fond de notre cœur et de notre conviction même si nous ne mesurons pas tout ce que cela contient.
C'est le deuxième aspect que je voulais souligner. Lorsque Pierre a proclamé, au nom des disciples : "Tu es le Christ", il ne se rendait pas bien compte de tout ce que ce titre signifiait. Jésus en accord avec les prophètes proclame : "Si je suis le Messie, Je vais souffrir, Je vais être rejeté par les grands prêtres et les scribes, Je vais être crucifié, Je vais mourir, mais je vais ressusciter", reprenant pour son compte personnel ce que le prophète Isaïe annonçait du Serviteur souffrant. A ce moment-là, Pierre qui pourtant vient de confesser cette identité du Christ le prend à part et lui dit : "non cela ne se passera pas". Alors Jésus de façon violente, comme s'il chassait les démons, lui dit : "Passe derrière moi, Satan", non pas que Jésus veut dire de Pierre qu'il est possédé de Satan, qu'il est sous l'empire des forces diaboliques. Non Jésus veut dire à Pierre deux choses : la première, c'est qu'il n'a pas en tant qu'homme, en tant que disciple à mettre d'obstacle à l'accomplissement de ce qu'il vient de proclamer du Messie. Pierre peut avoir ses idées personnelles, ses désirs ou ses espoirs, ce qui compte, ce n'est pas cela ce sont les chemins des hommes, ce qui compte, c'est la volonté de Dieu. Or, Dieu conformément à l'Écriture, a envoyé son Fils pour être le Messie qui souffrirait, entrerait dans la mort comme tout homme pour ressusciter et emporter dans sa Vie tous les hommes. A cela, Pierre ne doit pas mettre d'obstacle. A cela chacun d'entre nous, nous ne devons pas mettre d'obstacle. Évidemment, nous aurions préféré, comme Pierre, un Messie plus glorieux, un Messie plus journalistique, plus tape-à-l'œil, qui passe davantage aux yeux de l'opinion publique et qui aurait plu, un Messie comme on en espérait un, au temps du Christ, qui viendrait libérer le peuple de la servitude humaine. Ne mettez pas d'obstacle en vous à l'accomplissement de la Pâque du Christ, autrement vous ne serez pas disciples. L'enseignement est très net et très clair : tout homme qui veut passer avant Dieu retrouve les chemins du mal, et c'est cela d'ailleurs qui avait été le péché fondamental d'Adam : "vous serez comme Dieu". Cela trouve son actualisation dans cette démarche, dans ce faux pas de Pierre qui veut passer avant le Christ.
Dans notre vie frères et sœurs, d'une façon ou d'une autre, nous mettons souvent obstacle à la vie du Christ parce que nous ne voulons pas que ce soit comme il veut. L'apôtre Jacques a raison de nous dire : "Ne vous contentez pas de professer des choses justes et vraies, laissez les se mettre en pratique dans les actes et dans l'agir de votre vie, autrement vous ne serez pas disciples de Jésus Christ". La deuxième chose que le Christ nous dit, dans ce reproche à Pierre, c'est justement que nous avons à devenir, vis-à-vis de Lui, des disciples. Le Christ va développer cela dans ce qu'Il dit, non plus maintenant aux quelques disciples, aux apôtres, mais à la foule qui l'entoure : "Si quelqu'un veut venir derrière Moi, car c'est derrière Lui qu'il faut passer, qu'il renonce à lui-même, comme Pierre a renoncé à cette hypothèse sur le Christ et sur lui, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il Me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais celui qui perdra sa vie pour Moi et pour l'évangile la sauvera".
Ces quelques paroles du Christ, je crois que nous ne les comprenons pas toujours très bien. Nous les prenons comme une espèce de recherche ou d'appel à la croix, à la souffrance, à l'humiliation, au dépouillement volontaire : ce qui n'est pas tout à fait sain. Non ce n'est pas ainsi qu'il faut comprendre cette parole du Christ. Jésus est venu comme Messie, et Il a manifesté son identité messianique par la souffrance et par la croix. Il n'y a pas d'autre souffrance et il n'y a pas d'autre croix qui nous sauve que les siennes. Ce que le Christ veut nous faire comprendre, c'est que désormais, si nous voulons être disciples, il nous faut marcher derrière Lui, et non pas devant Lui pour le conduire là où nous aimerions qu'Il aille et où nous aimerions aller, parce que cela nous arrangerait. Nous nous mettons à sa suite, pas tant pour souffrir, que pour vivre de ses souffrances, de sa croix et de sa Résurrection. Ce qui veut dire très simplement que pour tout homme qui veut être disciple, il n'y a pas d'autre mesure de sa vie que la Vie de son Maître. Il n'y a pas d'autre façon d'être sauvé que dans la façon dont le Christ Lui-même nous a sauvés. Il est venu souffrir, mourir et ressusciter. Cette réalité vivante de la Pâque est la seule mesure de notre vie. Et notre vie, pour prendre sa véritable consistance, sa véritable identité chrétienne, c'est-à-dire totalement humaine, ne peut pas être réalisée d'une autre manière ou par d'autre chemin que ceux du Christ, dans l'accomplissement de sa Pâque.
Ceci est extrêmement important pour notre propre vie à nous, aujourd'hui. Dans notre société qui a découvert les sciences humaines, nous avons toujours, les uns les autres, cette tentation de vouloir mettre en nous seuls, en nos seules possibilités, toutes nos raisons de vivre. Combien y a-t-il de colloques, même dans notre sainte Église, sur notre identité ? Qui d'entre vous n'a pas été troublé par cette fameuse crise d'identité ? jusqu'au point où celui qui n'était pas en crise d'identité, était menacé de ne plus être du tout. C'est quand même une drôle de pédagogie. Nous sommes tentés par ce péché originel qui est d'être homme, seul de vouloir nous épanouir seul. Je regrette un petit peu, malgré tout le respect que j'ai pour les sciences humaines qui ne manquent pas de richesses, ce n'est pas là notre chemin véritable. Notre identité c'est celle du Christ, nous n'avons pas à trouver la nôtre, nous avons à accepter celle du Christ pour nous. Et c'est cela notre croix parce qu'il faut vraiment nous dépouiller de nous-mêmes, de nos désirs, de nos rêves, nos illusions. Cela frères et sœurs, engage non seulement la proclamation de notre foi, comme le disait Pierre, mais tout notre agir humain de chrétien. Le cœur même de l'anthropologie de l'homme, c'est le mystère de la Pâque. De ce mystère, il faut se charger, ce mystère il faut le laisser s'achever en nous. Car ce n'est que devant le Père, comme le Christ, que nous pouvons retrouver notre véritable identité, c'est-à-dire notre seul avenir.
Je vous laisse ces quelques réflexions. Reprenez-les dans la semaine, et essayez comme moi j'essaierai de le faire, de retrouver au fond de votre cœur cette identité du Messie mort et ressuscité, qui est l'amour du Père, l'Image du Père, Image parfaite du Père, mais aussi Image de l'homme parfait que nous devons devenir, afin que nous puissions nous aussi, sur nos lèvres, dans notre cœur et dans nos actes, pouvoir dire en toute vérité, comme saint Paul : "Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi". Là est la source, là est l'épanouissement de toute vie humaine. C'est là seulement que tout homme pourra trouver son véritable bonheur et sa véritable joie.
AMEN