LE PARDON
Si 27, 13-28, 9 ; Rm 14, 7-9 ; Mt 18, 21-35
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année A (16 septembre 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN
"Emu de pitié, le maître envoya son serviteur à la liberté, en lui remettant toute sa dette." Cette phrase de l'évangile d'aujourd'hui contient le motif essentiel de la révélation chrétienne. Dieu dont le cœur est celui d'un Père, d'un ami, est bouleversé devant l'endettement d'un de ses débiteurs. Car Il a fait pour l'homme toute œuvre de la création, il l'en a établi la maître terrestre, lui a donné les règles d'une bonne gestion afin que en cette création, il puisse rendre à Dieu ce trésor de responsabilité et d'amour dans la justice de sa propre vie. Mais l'homme fut par son péché, un mauvais gestionnaire, car il a voulu se rendre maître absolu du domaine et n'avoir de comptes à rendre à personne. En définissant succinctement le motif de la révélation, comme le salut de l'homme par l'œuvre de la miséricorde et du pardon, nous n'avons pas encore tout dit.
Car il ne suffit pas dans la foi chrétienne de définir quelque chose, il faut entrer dans le mouvement même de cette réalité, mouvement de salut de pardon et de salut inauguré et mené à son terme par le Fils de Dieu, Jésus, le principe et la fin. Le Christ Lui-même a signifié et réalisé ce mouvement de salut pour l'humanité pécheresse et endettée. "Il s'est fait chair et Il a habité parmi nous", c'est-à-dire parmi l'homme de péché pour se relever au matin de sa Pâque, et nous faire traverser ce fleuve de la miséricorde et du pardon qui n'est autre que son sang versé pour nous et pour la rémission des péchés. Le Christ, le Fils unique du Père est venu manifester visiblement, concrètement aux hommes l'effet et l'exigence de sa miséricorde. Dieu connaît l'intérieur de chacun, comme chante le psaume : "Il sonde les reins et les cœurs". Dieu nous a façonnés, et Il connaît notre péché. Il n'est pas aveugle sur nos torts, Il sait nos injustices. Mais comme le maître, pour ce débiteur, Il ne demande, en définitive aucun compte parce qu'e devant notre misère et notre péché, Il n'est plus un maître calculateur, si jamais Il le fut, mais il devient ce Roi dont le cœur et les entrailles sont bouleversées. Il ne va demander à son serviteur rien d'autre que le cri de son cœur de misérable. Il ne lui fait aucun reproche, ne lui demande aucune excuse de sa mauvaise gestion, aucune justification de ce qu'il a mal accompli. Simplement, son cœur écoute le cri de l'autre qui se jette prosterné à ses pieds. "Pitié Seigneur pour moi, en ta grande miséricorde, en ta grande bonté, efface mon péché, de ma faute purifie-moi, de toute malice, lave-moi", selon le verset du psaume 50. La miséricorde de Dieu, c'est comme cette porte dont parle l'évangile : dès qu'on y frappe, elle s'ouvre, dès qu'on demande, elle nous est donnée sans aucune autre exigence que de la recevoir et que d'y entrer. "Tu connais mon péché, Seigneur, mes fautes sont toujours devant tes yeux, elles sont plus fortes que moi, mais Toi, Tu les pardonnes, Tu les effaces. Heureux ton familier, ton élu, Tu le fais entrer dans les parvis de ta miséricorde et dans la demeure de ta tendresse". (Psaume 64).
C'est cela frères et sœurs, le sens de l'appel profond de l'évangile d'aujourd'hui. Nous ne sommes sauvés que par le pardon de Dieu. Nous ne sommes sauvés réellement et définitivement que par la miséricorde de Dieu. Dieu connaît notre cœur, mais Il connaît plus encore son propre cœur, sa miséricorde, sa tendresse et sa pitié. Nous sommes aussi sauvés par la miséricorde et le pardon de Dieu pour chacun d'entre nous et pour l'humanité entière. Cela c'est le fond même de la réalité que nous vivons. Car si Dieu nous connaît, sa miséricorde et sa tendresse sont beaucoup plus profondes que la profondeur de notre péché, beaucoup plus grandes que la distance qui nous sépare de Lui par nos fautes. Car si nous nous éloignons de Lui, Dieu, Lui ne se sépare jamais de nous. J'aime beaucoup de court dialogue entre un homme pécheur qui se convertissait et un prêtre qui l'accompagnait :Charles de Foucauld et l'abbé Huvelin. Aux premières années de son retour vers Dieu, il a fallu du temps à ce pauvre garçon pour changer de vie, il vient voir le prêtre et lui confia : "Mon père, je suis tombé très bas". Et le prêtre eut cette réponse qui sonne si justement évangélique : "Mais Dieu est encore plus bas". Et c'est pour cela qu'Il sauve, parce qu'il est plus profond, plus enraciné en nous-mêmes que le pire que nous sommes, et que tous les péchés que nous commettons. Car la Résurrection du Christ s'est manifestée lorsque se levant du tombeau, il jaillit du plus profond de notre mort, conséquence de notre refus et de notre péché.
Cette évidence de la miséricorde de Dieu que nous considérons comme une espèce d'évidence apprise intellectuellement acquise, nous la prenons comme un objet de religion, comme un objet de foi, une définition de Dieu. Mais nous ne savons pas ou si peu, la recevoir et surtout la vivre. Vous avez entendu cette parole à la fin de l'évangile de ce jour : "Il vous sera fait quant-au pardon, ce que vous aurez fait à votre frère". Le pardon n'est pas conditionné au pardon que nous avons pour les autres, c'est le contraire, dans la logique de l'évangile : parce que nous sommes pardonnés, nous devons nous pardonner les uns les autres. "Tu es un mauvais serviteur et tu retourneras dans la prison de ton péché, parce que tu as accepté le pardon de Dieu mais tu n'as pas voulu que ce pardon vive dans le cœur de ton frère qui te devait infiniment moins que ce que toi tu devais". Pardonner aux autres ce n'est pas un conseil de l'évangile, ni une suggestion que le Christ nous fait aujourd'hui, c'est un commandement. Et à plusieurs reprises, Il a Lui-même donné ce commandement à ses apôtres : "Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux, soyez saints, comme votre ère est saint". Pas simplement sainteté et miséricorde à usage personnel, mais sainteté et miséricorde à dimensions ecclésiales, pas simplement pour nous dans notre relation intime et connue de nous seul avec Dieu, mais dans la relation visible de la communion avec l'Église. Si nous sommes le corps du Christ miséricordieux, nous devons vivre cette miséricorde dans son corps qui est l'Église.
Ainsi, il n'y a pas de pardon possible pour nos frères sans que nous recevions régulièrement le pardon de Dieu pour nous. Je ne dis pas que le pardon pour les autres est facile ou difficile, je dis qu'il est impossible sans le pardon de Dieu pour nous, et même souvent, n'est-ce pas quand nous recevons le pardon de Dieu pour nous, nous ne sommes pas capables à l'image du serviteur de l'évangile, de pardonner aux autres. Alors, oh combien, nous avons besoin de le recevoir et de le vivre. Le pardon de Dieu pour nous ne peut pas être dans notre vie chrétienne, un acte passager ou irrégulier. Ce serait, je crois, se moquer de la miséricorde même de Dieu qui est faite pour y puiser ardemment, et y puiser toujours, tous les jours. Beaucoup d'entre vous disent lorsqu'ils viennent se confesser : "Je ne peux pas pardonner, je n'arrive pas à pardonner, c'est impossible". Et vous avez raison. Mais là peut-être, vous comme moi, nous avons tort, c'est que nous ne sommes pas capables de recevoir en vérité, jusqu'au profond de notre péché et de notre cœur, le pardon bouleversant et la miséricorde de Dieu pour nous. C'est ainsi seulement que nous sortirons de ce malentendu tragique entre Dieu et nous, nous et les autres, nous face à nous-mêmes, et qui s'appelle le péché.
Pardonner le péché de nos frères, ce n'est pas refuser de voir son tort, ni se cacher son injustice, ce n'est pas porter sur lui un regard naïf, à la manière d'une éponge qui effacerait tout ce qui a été inscrit de mal sur notre cœur et qui l'a blessé. Si c'était cela, ce ne serait pas oeuvre de vérité, car la vérité connaît aussi bien le mal que le bien. D'ailleurs pour pardonner vraiment, il faut connaître ce que l'on pardonne. Le pardon est quelque chose de beaucoup plus profond que cette reconnaissance du mal, il va d'ailleurs la dépasser pour la transformer. Le Christ Lui-même n'a pas dit au bon larron : "Oui, évidemment, ce n'est pas très flamboyant ta vie, mais ce n'est pas grave. D'autres que toi ont fait pire. Après tout, cela ne se termine pas si mal." Mais Il ne lui a pas fait de reproches non plus, Il lui a donné son pardon. Et donner le pardon à quelqu'un c'est reconnaître en vérité le tort qu'il nous a fait, mais c'est vivre désormais avec lui comme un homme nouveau, un homme de l'Esprit, un homme qui n'est pas simplement marqué par les relations humaines et pécheresses, mais par la relation spirituelle et miséricordieuse que Dieu vient établir avec lui,, pour qu'il puisse l'établir avec les autres.
Selon un joli mot d'Isaac le Syrien : "Dieu nous a couvert du manteau de sa miséricorde", c'est un manteau sans mesures. Et j'oserais dire un peu trop familièrement "il faut tirer la couverture à soi" pour que cette miséricorde nous en soyons toujours recouverts et aussi pour couvrir nos frères. Alors le regard de nos frères ne se portera plus simplement sur le moins bon de leur cœur, mais comme Dieu, sur le meilleur de ce qu'ils sont et sur la miséricorde dont Lui-même les couvre. Alors notre relation ne sera pas faite d'abord de nos jalousies, de nos amertumes, de nos vengeances, de nos mépris, de nos incompréhensions, de nos excommunications. Tout cela n'est qu'une façon peut-être invisible mais si réelle de mettre les autres en prison, voire de les assassiner. Oui, nous avons besoin de cette miséricorde de Dieu pour l'étendre à nos frères, car nous sommes incapables de la puiser dans notre cœur, si nous ne la recevons pas de Celui en qui elle est inépuisable.
Frères et sœurs, il nous faut, petit à petit, apprendre à regarder nos frères, nos proches, notre épouse, notre époux, nos enfants, nos beaux-parents, nos voisins, avec le regard même que Dieu pose sur eux. Je crois que le regard que Dieu pose sur les autres, c'est le regard qu'un ami pose sur son ami quand il souffre, qu'une mère pose sur son enfant quand il a mal. Or pour le péché, celui que nous connaissons des autres, c'est pour eux une blessure, un mal, une douleur, une souffrance. Alors, vis-à-vis de lui qu'allons-nous être ? Quelqu'un qui va le dénoncer, quelqu'un qui va lui dire sans cesse et impitoyablement qu'il est malade et l'enfoncer dans son mal ? quelqu'un qui va l'éloigner de notre vie ? Mais à quoi ça sert de croire en l'évangile et d'avoir reçu la révélation de Dieu ? strictement à rien. A ce moment-là la foi n'est qu'un tradition abstraite que nous véhiculons de dimanche en dimanche. Il nous faut apprendre à regarder les frères qui nous font du mal comme des frères malades qui ont besoin d'être guéris, qui ont besoin d'être soulagés, qui ont besoin d'être aimés. Et ce regard sur eux sera déjà le commencement de leur guérison et la délivrance de cette prison qu'est le péché. Voyez-vous, pardonner aux autres, c'est leur permettre de retrouver une vraie liberté d'homme, quels que soient leurs torts que l'on peut toujours reconnaître ou connaître. Pardonner aux autres, c'est faire pour eux ce que Dieu a fait pour nous, leur donner la possibilité d'être recréés à nouveau malgré le vieillissement de leur péché, la laideur de leur tort, tout le mal qu'ils nous ont fait. Et on trouve toujours que les autres nous en font beaucoup, sans penser que nous en faisons autant pour eux.
Je vous livre ces quelques réflexions très simples, mais qui me semblent essentielles. Voyez-vous, nous allons nous retrouver en communauté dominicale. Après ce temps de vacances où, peut-être, c'est plus facile de vivre les uns avec les autres, parce qu'on sort, on va, on vient, on est dans la montagne, à la campagne ou à la mer. La vie régulière est un petit peu bouleversée avec cette nouveauté du temps de vacances. Nous nous retrouvons ensemble dans nos familles, nos écoles, notre fraternité et notre paroisse. Les choses les moins bonnes vont réapparaître, tous nos torts, tous nos défauts, toutes nos jalousies, tous nos sentiments de mépris, cela va revenir très vite. Alors, il s'agit de savoir si, en ce début d'année, nous sommes vraiment décidés, personnellement et en Église, dans cette Église, à vivre ce pardon de Dieu en le recevant et en le partageant. Voyez-vous, j'ai comme le sentiment intérieur que tout ce qui nous pourrons faire cette année au plan paroissial, toutes nos activités, tout ce que nous allons remettre en route, notre catéchèse, notre liturgie, nos conférences, nos visites des malades, nos soucis du tiers-monde, qu'est-ce que cela aura de fécond dans l'œuvre même de Dieu, si ce n'est pas continuellement alimenté par cette fécondité invisible, mais, oh combien nécessaire, de la miséricorde, de la bonté, en posant sur ceux avec qui nous vivons, à qui nous parlons, à qui nous prêchons, ce regard que Dieu pose sur eux et sur nous et qui est le seul regard capable de nous convertir, de convertir l'Église et de travailler déjà insensiblement à la conversion de nos frères. Il y a dans notre cœur, il y a dans le sous-sol de notre cœur la grâce baptismale qui est une grâce de miséricorde, de tendresse et de pardon, donnée par Dieu. Et voici, le meilleur cadeau que nous puissions faire à Dieu : partager aux autres ce dont il nous comble.
Frères et sœurs, que cette eucharistie, ce sacrement du baptême dans lequel va être plongée Camille, renouvellent en nous ce réel désir de vivre selon l'évangile, d'avoir une vie évangélique plus vraie, plus profonde, et en même temps plus rayonnante. Nous en serons heureux, beaucoup plus que nous ne le pensons, nous en serons joyeux beaucoup plus que nous ne pouvons l'imaginer, car Dieu nous l'a promis : si nous acceptons son pardon, si nous pardonnons, "notre deuil se changera en danse de joie". Nous entrerons alors dans ce mouvement du salut mené par Jésus, que j'évoquais en commençant. Alors nous pourrons vivre vraiment ensemble, avec Dieu et les autres, dans la justice et la miséricorde, dans la tendresse et la sainteté.
AMEN