POUR LA PLUS GRANDE JOIE DE DIEU
Ex 32, 7-11 + 13-14 ; 1 Tm 1, 12-17 ; Lc 15, 1-32
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année C (11 septembre 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN
Frères et sœurs, je ne sais pas si vous avez lu ce très beau roman d'un auteur romantique du début du siècle Thomas Mann, ouvrage qui s'appelle "La montagne magique". Ce roman est l'histoire d'un jeune homme allant visiter un de ses cousins dans un sanatorium luxueux des montagnes suisses, où les malades inventent toutes sortes de choses pour oublier leur maladie, leurs soucis, leur désespoir, pour se cacher la mort qui chaque jour les entoure et dont ils sont perpétuellement les témoins avant d'en devenir à leur tour les victimes. Ainsi ils se jettent dans une sorte de fête permanente, fête de la parole, fête des repas, fête de carnavals. Le jeune homme arrivant dans ce sanatorium alors qu'il est en bonne santé va devenir malade, non pas d'abord malade de la maladie qui est soignée dans cette maison, mais malade du cœur, de ce mal mystérieux qui ronge le cœur et l'esprit des hommes : l'impossible rencontre de l'absolu et le glissement vers la désespérance qui lentement désintègre l'être humain. Dans le roman comme dans le film, l'histoire s'achève par cette question : "De cette fête de la mort, de cette fièvre mauvaise qui incendie le ciel, un amour s'élèvera-t-il un jour ?" Bien sûr, ni dans le roman, ni dans le film, il n'est donné de réponse, puisque le jeune homme va nous quitter dans les brumes enneigées de ce très beau paysage de Suisse, son visage marqué d'anxiété et de passion.
Frères et sœurs, nous aussi nous sommes tous des enfants malades, nous sommes tous complices, victimes de cette maladie qui, bien avant de nous ronger le corps, ronge notre cœur, notre esprit et notre âme. C'est vrai lorsqu'on regarde notre monde, ce n'est pas tellement l'amour qui s'élève, mais bien plutôt les bruits des canons, ou le sifflement des missiles, le bruit ou le silence de la haine, de l'irrespect et de la violence, la mort sous toutes ses formes, enfin le péché et toutes ses peurs. Nous sommes, nous aussi malades parce que ce mal est terriblement contagieux et que nous passons peut-être notre vie comme des gens riches dans un sanatorium à oublier leur maladie et à entretenir une quelconque fête, fête d'activisme, fête d'engagement, fête d'insouciance, fête d'indifférence, fête de paganisme, fête d'oubli et en définitive fête des morts, cette fièvre mauvaise nous poursuit jusqu'à notre départ de cette terre et elle incendie notre cœur.
Mais si de cette terre il s'élève si peu d'amour, si peu de salut, comment l'homme va-t-il s'en sortir peut-il être guéri ? Nous le savons bien, et de plus en plus, il ne suffit pas de faire des planifications de conversions communautaires ou personnelles, il ne suffit pas de prendre des résolutions régulières, parce que tout aussi régulièrement nous les oublions ? Nous constatons que nous sommes, nous aussi enfermés dans la brume sur une montagne magique cherchant par tous les moyens artificiels que nous avons inventés à nous en sortir.
L'évangile d'aujourd'hui qui n'est pas un plan mais simplement un chemin, une porte ouverte, une invitation : "Il y a beaucoup plus de joie au ciel, c'est-à-dire chez Dieu en Dieu, pour un pécheur qui se repent que pour une multitude de justes qui n'ont pas besoin de repentir ni de guérison". Oui nous sommes tous collectivement et personnellement, une brebis perdue. Les premiers chrétiens aimaient à représenter le Christ dans les fresques des catacombes ou de leurs premières basiliques, dans la silhouette du bon pasteur, déjà annoncée par les prophètes Ezéchiel ou Isaïe, venant chercher cette brebis de l'humanité qui est perdue et malade, pour la prendre sur ses épaules et la réintégrer dans son troupeau du ciel. Cette image, nous la connaissons bien, image du Christ Rédempteur, image du Christ médecin qui vient nous guérir, qui vient nous tirer hors du mal, des épines de nos buissons, ces buissons qui poussent tellement vite sur cette montagne de notre vie qui d'ailleurs n'est pas si magique que cela.
Il y a cette seconde petite parabole qui est aussi belle, encore plus merveilleuse, celle de cette femme, qui perd une drachme, qui égare une partie de son trésor et qui va mettre sa maison sens dessus-dessous, qui va abandonner tous ses rendez-vous pour ne faire qu'une seule chose : chercher cette pièce de monnaie qu'elle a perdue, qui s'est égarée parce qu'elle n'a pas su la conserver comme il faut, et quand elle l'a trouvée, elle rassemble tous ses voisins et ses amis pour faire là encore, une fête.
Il y a une ressemblance profonde entre le Christ pasteur, berger qui vient guérir et reconduire aux sources vives des pâturages, et cette femme. Cette femme, c'est la silhouette de l'Église, l'Église qui est la suite sur la terre, du Christ comme berger. Vous avez remarqué que ces deux petites paraboles qui n'en forment qu'une seule sont construites exactement de la même manière, avec les mêmes éléments, les mêmes mots et aussi avec la même conclusion. Cette femme qui symbolise l'Église ne fait rien d'autre que ce qu'a fait le Christ, Seigneur et Pasteur unique. La conséquence des gestes de cette c'est exactement la même que celle des gestes du Christ : il y a bien dans l'Église plus de joie dans le cœur de Dieu pour un pécheur qui se repent que pour tous les justes qui n'ont pas besoin de guérison.
Voilà, frères et sœurs, cette porte, ce chemin, cette parole, cette sortie que le Christ nous propose aujourd'hui, dans cette vie qui est la nôtre et qui ressemble si fortement à cette ambiance et à cette réalité du sanatorium de la montagne magique. L'Église vient aujourd'hui refaire les gestes sauveurs et guérisseurs du Christ, elle met toute son énergie, toute sa force à chercher ce qui a été perdu, égaré du trésor qui lui a été confiée trésor qu'elle a reçu est celui-là même du Christ, un troupeau qui est formé par chacun d'entre nous qui sommes ses brebis malades, ses enfants malades. Mais nous qui sommes son trésor, car un enfant malade c'est encore plus un trésor qu'en enfant en bonne santé, certains parmi vous le savent très bien. L'Église a reçu ce soin d'allumer sa lampe et de faire tout ce qu'elle peut à la manière et à la ressemblance du Christ son Seigneur pour venir chercher, pour trouver, pour guérir et pardonner nous tous qui, sans cesse, nous perdons dans la poussière de notre vie. L'œuvre de l'Église dans ce salut, dans cette Rédemption, c'est la même que celle de la femme, quand elle a perdu sa drachme, elle allume une lampe.
Lorsque chacun d'entre nous, nous gaspillons le trésor de l'amour que Dieu nous a donné, nous le gâchons par notre péché, à ce moment-là l'Église allume la lampe de la miséricorde qui est alimentée par l'huile de l'amour de Dieu, et elle vient à notre recherche pour que, dans cette lumière de la miséricorde divine, elle puisse nous retrouver et elle puisse par le geste du pardon et de la guérison, nous réintégrer dans le trésor de Dieu, comme le Christ a réintégré la brebis perdu blessée dans le troupeau du Père.
Voilà frères et sœurs, ce que l'Église dans son évangile, vient réaliser pour chacun d'entre nous et pour le monde entier à la suite du Christ, pasteur unique, elle revient faire ce geste de pardon, de la guérison, pour que cette fièvre mauvaise qui incendie notre cœur et toute la terre, puisse, petit à petit, s'apaiser et nous guérir, pour que cette fête de la mort que nous ne cessons de célébrer, soit parce que nous souffrons, soit que nous mourons, soit parce nous nous cachons cette réalité du mal dans notre cœur et dans le cœur des hommes, cette Église vient vivifier, vient ouvrir notre cœur à cette réalité du pardon ? Car, dans cette montagne de notre vie, de la vie du monde, ce n'est pas par toutes sortes de magie ou d'alchimie du verbe, de la philosophie ou d'autre chose que nous sortirons de cette anthropologie de la fièvre mauvaise, nous n'en sortirons que par le repentir, c'est-à-dire par l'acceptation et la réception du pardon de Dieu.
Alors je le sais très bien, c'est très difficile de demander pardon, très difficile d'aller trouver cette Église pour lui demander d'allumer la lampe de la miséricorde et afin qu'elle cherche dans notre cœur ce qu'il y a à guérir et à pardonner. C'est très difficile de se reconnaître malade et pécheur. C'est bien plus commode, comme les personnages de la "montagne magique", de se cacher cela sous toutes les formes d'illusion, et nous avons beaucoup d'imagination pour en trouver c'est vrai : il est difficile de venir dire à un autre homme, représentant le Christ lui-même, sa propre misère, sa propre difficulté, car nous manquons d'objectivité et nous manquons de véritable humilité. Mais frères et sœurs retenez cette parole de l'évangile : "Il y a beaucoup plus de joie dans le cœur de Dieu lorsqu'un pécheur se repent que pour les quatre-vingt dix-neuf autres justes qui n'ont pas besoin de repentir". Cela veut dire que lorsque vous venez, vous-mêmes, demander la guérison de vos péchés, lorsque vous venez vous mettre dans la lumière de la miséricorde du Christ, vous faites une démarche difficile et nécessaire, mais surtout vous donnez à Dieu infiniment plus de joie que tous les justes.
C'est cela, peut-être qui aujourd'hui peut provoquer, peut inviter chacun d'entre nous à retrouver ce geste du pardon et de la réconciliation. Il est difficile pour vous ? Alors, faites-le pour Dieu seul. Si vous aimez assez Dieu, vous n'hésiterez pas à lui donner cette joie, vous n'hésiterez pas à lui faire don de votre péché, de votre maladie, de votre misère, et votre mort pour qu'il puisse, en vous pardonnant, se réjouir immensément. Et vous savez que Dieu n'est pas égoïste, alors à ce moment-là, vous sentirez toute cette joie de l'amour de Dieu car il vous donnera dans la grâce même du pardon et de la miséricorde.
Nous sommes des grands timides, des grands peureux de l'amour de Dieu, et nous préférons nous cacher cela, même de façon honnête, même sous notre croyance, même dans notre pratique, mais il faut en plus de cela avoir suffisamment de cœur pour donner à Dieu cette joie de nous pardonner. C'est ainsi que nous pourrons, non pas en quittant ce monde, mais en continuant à y vivre, faire en sorte qu'un peu d'amour vrai, qu'un peu de joie véritable et qu'un peu de vie authentique pourront s'élever de ce monde, qui ne sera plus une fête de la mort, ni un incendie de cette fièvre mauvaise du mal. Nous serons capables de donner à ce monde un peu d'amour qui l'éveillera, si d'abord nous avons été capable d'ouvrir tout notre cœur à l'amour et à la joie qui descendent du cœur de Dieu.
Et vous savez très bien que lorsque vos époux, vos épouses, vos enfants, vos amis vous demandent pardon pour une blessure dont ils ont été la cause, cela vous réjouit énormément, cela vous réjouit très fort. Pour Dieu c'est encore plus fort. Alors si vraiment nous aimons ce Dieu auquel nous croyons, si vraiment notre démarche de l'eucharistie est aujourd'hui authentique et réelle, il faut lui unir cette démarche du pardon, de la réconciliation, et oublier un petit peu toutes les difficultés que vous avez à vivre cette démarche pour ne centrer votre regard et votre cœur que sur la joie immense que vous allez donner à Dieu, une joie bien plus grande que celle de tous les justes. C'est quand même quelque chose, cette parole de l'évangile qu'un pécheur qui se fait pardonner réjouit le Christ nous invite à vivre aujourd'hui. Alors nous n'aurons plus à fuir sur quelque montagne magique que ce soit, grande ou petite, nous ferons comme Moïse, nous gravirons l'unique montagne du Sinaï et nous irons implorer Dieu pour obtenir ce pardon, cette miséricorde et cette guérison de notre cœur. Et nous pourrons être invités, comme le Christ, à prendre avec lui le repas des pécheurs. C'est ce que nous allons faire maintenant puisque lui-même vient nous servir sa vie, son corps et son sang, pour que nous puissions être totalement et vraiment réintégrés à son trésor d'amour.
AMEN