LA CROIX DU CHRIST, REFUS DU MAL OU VICTOIRE SUR LE MAL ?
Is 50, 5-9a ; Jc 2, 14-18 ; Mc 8, 27-35
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année B (12 septembre 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
C'est bien connu : les temps sont durs. Le fait de nous retrouver au retour des vacances, de reprendre le collier, fait effectivement que nous nous retrouvons à l'aise dans notre petit train-train de vie quotidienne, mais en même temps que nous sommes replongés dans tous les ennuis, tous les soucis au niveau social, familial et scolaire. Nous avons envie de reprendre cette vie comme au bout des doigts, nous avons envie de nous dire qu'après tout dans ce monde tel qu'il va et qui ne sait plus très bien où il va, dans ce monde qui finit par s'accommoder d'une situation éternellement provisoire, n'allons-nous pas essayer de trouver à notre tour, une situation de distance qui nous permettra de ne pas vraiment aborder la vie corps à corps, mais de nous tenir gentiment sans faire de vagues, sur le rivage en attendant que la crise passe ou qu'elle arrive avec tout l'aspect catastrophique que nous avons envie de lui attribuer.
Tout est difficile, mais il y a une chose qui est encore bien plus dure et plus difficile de nos jours, c'est la foi, parce qu'en ce domaine, ce n'est plus comme avant. Avant, tout était bien ordonné, on savait où on allait, l'Église n'avait qu'une voix et tout marchait "au doigt et à l'œil". Et par conséquent, on était en sécurité. Maintenant, ça change de tous les côtés dans une polyphonie qui n'est pas toujours très harmonieuse, et l'on ne sait plus très bien à qui se fier pour chanter dans ce concert. La foi c'est vraiment quelque chose de très difficile. Et dans ce domaine, nous avons envie de nous dire : "Après tout, de cette vie de l'Église et de sa foi, nous en prenons, nous ne laissons, en essayant de nous aménager un petit confort spirituel où les choses ne vont pas trop mal et en espérant qu'à la fin on s'en tirera".
Il faudrait que l'évangile d'aujourd'hui nous réveille parce qu'il est fait pour cela : "Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. Arrière Satan". Dans cet évangile, nous voyons Pierre malmené de la plus belle manière car dans un premier temps, il vient de faire la première belle confession de la foi : "Tu es le Christ", et nous avons envie de dire : ça y est ! Nous voilà sur le terrain solide où nous nous y retrouvons ! Voilà la foi telle qu'il faut la proclamer, l'enseigner la vivre, puis, immédiatement après celui qui est appelé à devenir le roc, reçoit du Christ au moment où il dévoile le paradoxe de sa mission et du salut, une interpellation étonnamment violente : "Passe derrière moi, Satan, je ne veux plus t'entendre, car ce que du dis à mon sujet ne vient pas de Dieu, mais cela vient des hommes". Il faut comprendre : "cela vient de Satan".
Comment expliquer un aussi brusque revirement ? Est-ce qu'il ne serait pas révélateur d'un certain comportement commun à Pierre et à chacun de nous ? Je m'explique : dans notre vie de croyant, il y a toujours trois étapes qui nous sont admirablement décrites dans cet évangile : Tout d'abord l'étape que j'appellerai "la reconnaissance du Christ" comme Messie, comme Fils de Dieu, comme envoyé, Celui qui est là pour nous sauver. Cette première démarche de notre foi est absolument fondamentale et indispensable. Il faut, à un moment ou l'autre de notre vie que nous ayons eu le courage d'avoir dit, face à la proclamation de l'évangile et du salut : "Oui, c'est vrai, tu es le Christ, le Fils de Dieu". Mais il ne peut pas s'arrêter là : il faut entendre tout l'évangile, non seulement dire que le Christ est le Fils de Dieu, mais il faut admettre également comment il est Fils de Dieu. Il est le Fils de Dieu qui accepte de marcher vers Jérusalem pour y être tué, pour y être défiguré, pour y être déconsidéré dans cette humanité qu'Il a prise pour marquer la solidarité avec nous, pour être anéanti dans une mort d'esclave sur la croix. Croire au Christ c'est aussi cela. Et ce n'est pas tout, car le Christ dans une troisième étape nous présente l'enjeu véritable de notre relation à lui : "Celui qui veut marcher à ma suite, qu'il prenne sa croix ! Celui qui veut sauver sa vie la perdra. Celui qui accepte de la perdre pour moi, la sauvera ". Ainsi, il y a, trois moments : la reconnaissance du Christ comme le Messie, ensuite, la manière même dont Il va être Messie en traversant toute l'épaisseur du péché qui est au cœur de l'humanité, et enfin la troisième étape, l'acceptation d'entrer avec lui dans ce mystère de mort, de croix, et de crucifixion à nous-mêmes.
Tant que nous n'avons pas fait tout ce trajet, nous prenons la vie du bout des doigts. C'est pour cela que notre attitude fondamentale devant la vie consiste trop souvent à nous dire : "qu'est-ce que c'est difficile !" On ne s'en sortira jamais ! tout va mal, comme si cela nous donnait un prétexte permanent pour ne pas voir en face toute la réalité avec ce qu'elle comporte de limites, d'horreur et de péché. Et c'est précisément parce que nous manquons de ce courage, parce que regardant la vie de ce monde tel qu'il va, nous disons : "Ce n'est pas tout à fait pour nous ! Essayons de nous replier sur des positions prévues à l'avance". Alors nous tombons dans une vie faite de petites sécurités spirituelles, dans un confort tellement douillet que nous méritons le reproche qui nous est fait parfois de fuir la réalité de ce monde. Ce n'est pas que nous devrions nous présenter comme des chevaliers conquérants qui se donnent comme but premier de transformer le monde, mais plus modestement il faut que nous acceptions l'enjeu que nous pose le Christ : regarder la réalité de l'homme à travers l'épaisseur et l'opacité de son péché, de sa détresse, de sa misère et de nous-mêmes et des autres ! Il faut porter cette croix qui est nous-mêmes d'abord, avant de porter les croix que les autres nous imposent et que l'on voit si facilement !
Voilà ce qui constitue la véritable exigence du Christ : de renoncer à ce qui nous est une espèce de "peur de la création". C'est vrai que le péché fait toujours peur, bien que nous ayons de secrètes complicités avec le péché et le mal que nous manifestons sans cesse par notre propre péché. Mais souvent, nous avons peur de ce monde créé, et nous ne voulons pas le voir en face, nous n'arrivons pas à croire que le Christ l'a vraiment sauvé. Et parce que nous n'arrivons pas à croire qu'Il a vraiment vaincu le monde, nous restons sur des positions frileuses et cherchons de faux réconforts ! Nous avons peur, et nous ne voulons pas porter la croix. Au moment même où le Christ nous dit : "Croire en moi c'est croire que j'ai porté sur ma croix le péché du monde", nous Lui disons : mais non, Seigneur, c'est sur d'autres valeurs que tu dois fonder ta mission ! Tu devrais nous présenter la réalité de ton salut de façon beaucoup plus agréable et sympathique, comme un coude à coude et dans lequel on s'encourage tous les uns les autres pour se dire que tout va bien à bord".
Mais le salut, c'est autre chose ! Le salut de Dieu c'est Jésus-Christ faisant face à la détresse de notre péché, de notre humanité pour faire face à la plénitude de notre humanité, c'est tout notre être qu'Il veut sauver, et par conséquent, Il ira jusqu'à ce qui est blessé et à ce qui blesse et il affrontera le péché et le démon. Il nous demande de prendre notre croix, non pas par désir masochiste de créer en nous je ne sais quel état de souffrance, mais de prendre sa croix pour faire face à toute l'épaisseur et la profondeur de la réalité de ce que nous sommes, y compris dans ces recoins de nous-mêmes qui refusent la présence de Dieu. Il nous faut aller au plus intime de nous-mêmes nous proclamer le salut, ou plus exactement aller, avec le Christ annoncer le salut par sa croix. C'est crucifiant, impitoyable, mais c'est le prix qu'il faut payer : d'abord pour nous retrouver en vérité face à nous-mêmes et ensuite, par le surcroît de la grâce du Christ en nous, nous retrouver face à nous-mêmes tels que le Christ de toute éternité nous voit et nous aime, Lui qui est le vivant, mort et ressuscité, Lui qui a déjà vaincu le péché en nous. Nous avons peur de nous-mêmes. Nous avons peur des autres. Nous avons peur du monde. Chaque fois que le monde nous surprend en flagrant délit de peur, il peut se moquer de nous et dire que nous vivons dans l'imposture.
En réalité, nous n'avons pas à avoir peur, nous devons au contraire prendre ce monde tel qu'il est, et s'il est une chose dont ce monde a besoin et qu'il attend désespérément des chrétiens d'aujourd'hui, c'est que nous ne montrions pas cette paralysie de la peur, il ne s'agit pas de tomber dans la fanfaronnade ou le faux optimisme naïf ! Non, le monde attend de nous ce courage merveilleux que le Christ a eu, que nous devrions appeler le courage de la grâce, le courage de l'espérance, le courage de croire que ce monde en apparence bouleversé, détruit par lui-même et désespéré par son péché, est pourtant la réalité même dans laquelle vient faire irruption, de manière inattendue et paradoxale, le salut de Dieu parce que Dieu aime infiniment sa création. Il se demande aujourd'hui ce que les chrétiens doivent faire dans ce monde, et trop souvent on s'échine à élaborer des grands plans issus de bureaux ou de pauvres cervelles de théologiens. Quelle dérision ! c'est vouloir maintenir cette prétention d'une conquête du monde par les moyens du monde ! Mais nous n'avons pas à le conquérir, nous avons à le séduire. La première condition de la séduction, c'est de ne pas avoir peur et de ne pas vouloir faire peur.
Et nous avons donc à vivre aujourd'hui ce témoignage paisible, mais véritable de la foi qui proclame : "Oui, nous croyons en un Messie qui est le Christ, le Fils de Dieu venu sauver la détresse de notre monde et dans notre propre détresse". Et Dieu sait combien nous portons de détresses intérieures et de souffrances. Mais Il est venu pour y faire face dans ce vis-à-vis où Il se présente portant sa croix, dans cette traversée de notre humanité jusque dans les plus terribles opacités de son péché et de son désespoir, Il a vaincu le péché et la mort par sa Résurrection. Si nous sommes capables, sans orgueil et sans vanité, parce que cela ne vient pas de nous-mêmes mais par la grâce de Dieu, de manifester cette foi et cette assurance, si nous acceptons de suivre le chemin de Notre Seigneur et d'être crucifiés avec lui, alors, Il sera en nous et par nous, source de Résurrection à la fois pour nous-mêmes et pour notre monde.
AMEN