PASSE DERRIÈRE MOI, SATAN !
Is 50, 5-9a ; Jc 2, 14-18 ; Mc 8, 27-35
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année B (16 septembre 1979)
Homélie du Frère Michel MORIN

Pierre d'achoppement
Le passage d'évangile de ce jour est particulièrement difficile. Voici Pierre qui professe sa foi au Christ comme Messie et qui, l'instant qui suit, se voit repoussé par ce même Christ. Cependant cet évangile est simple et profondément actuel pour chacun de nous.
Qu'est-ce qui a bien pu valoir à Pierre cette réplique ? Pierre prend Jésus à part, Jésus qui vient d'annoncer sa passion, sa souffrance et sa mort. Et il vient de le faire ouvertement. Et Pierre lui dit : Seigneur, mais enfin, qu'est-ce que Tu es en train de nous raconter ? Tu es le Messie. Tu as tout pour être le Messie d'Israël. Déjà les foules te suivent. Et nous, et moi, Pierre, je suis prêt à te suivre. Et voilà que tu nous racontes des choses qui ne sont pas convenables pour un Messie, la souffrance , la mort, l'humiliation. Seigneur, fais attention de ne pas gâcher tes chances de succès et les nôtres avec.
Pierre trouve que Jésus va un peu trop fort quand Il parle de la souffrance et de la mort. Il en est heurté et scandalisé. Et bien, c'est très souvent que, dans notre cœur, sur nos lèvres, dans nos oreilles, nous entendons ou nous disons la même chose que Pierre. "Mais enfin, Seigneur Dieu, toi qui es bon, toi qui es puissant, comment peux-tu permettre le mal ? Comment peux-Tu supporter la mort ? Comment peut-il y avoir encore tant de guerre tant de souffrances, tant de violence ? Comment peux-tu supporter la mort du petit enfant, cette mort innocente et si insupportable pour des gens qui ne le méritent pas ? Et puis, toi qui es Dieu, pour que le monde puisse enfin croire en toi, est-ce que tu ne pourrais pas faire des choses moins déroutantes ? Est-ce que tu ne pourrais pas faire des choses qui seraient plus proches de ce que les hommes attendent ? Et moi, je veux bien te suivre, mais Seigneur, donne-moi un signe, fais-moi voir quelque chose qui me fasse plus croire en toi. Donne-moi ceci et donne-moi cela puisque tu veux mon bonheur, et que pour moi ? Le bonheur c'est de recevoir ceci ou cela. Qu'est-ce que tu attends donc pour me le donner ?"
Ces réflexions sont courantes sur nos lèvres et nous les entendons bien souvent en y acquiesçant. Comme nous avons envie que Dieu nous ressemble, qu'Il ressemble à l'homme, c'est-à-dire à nous, c'est-à-dire à moi beaucoup plus qu'au voisin ! Comme nous avons envie que Dieu pense sur nous, sur les autres, sur le monde, ce que nous-mêmes nous pensons ! Comme nous avons envie que Dieu fasse ce que nous-mêmes nous voulons faire ! Ce genre de réflexion n'a pas d'autre réponse pour nous, aujourd'hui, que celle que Jésus a faite à Pierre : "Passe derrière Moi, Satan ! Tes chemins ne sont pas-ceux de Dieu !" Autrement dit, il ne faut pas vouloir faire marcher Dieu derrière nous en prétendant lui montrer le chemin, en prétendant lui dire ce qu'Il a à faire ou à ne pas faire pour réussir dans ce monde. Il ne faut pas vouloir faire danser Dieu au rythme de notre petite musique. Et si nous sommes scandalisés, heurtés, blessés par des évènements qui arrivent au monde, tout simplement par ce que Dieu permet, si nous sommes scandalisés et heurtés comme Pierre jusqu'à en faire reproche au Seigneur, c'est parce que, même si honnêtement, nous professons la foi comme Pierre, tu es le Christ ! Tu es le Messie ! même si nous sommes remplis de bonne volonté comme Pierre, ô Seigneur, j'irai là où tu vas, partout, jusqu'au bout, c'est que malgré cela, Jésus Lui-même est encore quelqu'un de trop lointain pour nous. Nous n'avons pas encore pris le rythme de ses pas. Nous n'avons pas encore suffisamment cheminé sur la route que Lui-même a tracée et qui est une route unique. Nous sommes encore trop proches de nous-mêmes, même dans notre foi, dans notre conception de Dieu, et pas assez délivrés de nous-mêmes pour être suffisamment liés à Dieu.
Lorsque le Christ fait ce reproche à Pierre cette réplique dure, il ne faut pas le cacher, Il ne veut absolument pas éloigner Pierre de Lui. Il vaut simplement lui faire mesurer la distance que lui, l'apôtre, a encore à parcourir pour rejoindre son Seigneur, là où le Seigneur va Lui-même et là où Il veut l'amener. Il veut que Pierre mesure bien non pas d'après lui, d'après ses références à lui, mais d'après le Seigneur seul, combien il reste encore séparé et lointain de son Maître et Seigneur. La parole de Jésus est venue heurter Pierre, elle est venue juger l'attitude intérieure de Pierre, non pas pour punir, pour châtier l'apôtre de la légèreté de ses paroles. Mais pour l'aider à situer tout évènement dans l'unique lumière de la mort et de la résurrection du Christ. Pour que Pierre apprenne à juger et à discerner tout évènement sous l'unique regard de Dieu. Pour que Pierre, et à travers lui l'Église, et aujourd'hui nous-mêmes, puissions juger et discerner où est le véritable scandale. Si c'est dans la souffrance, si c'est dans la mort, même quand elles sont innocentes, ou bien si c'est dans le refus, dans l'abandon, dans la révolte contre un Dieu qui Lui-même a souffert et est mort dans l'innocence. Voilà me semble-t-il pour nous aujourd'hui, la lumière de cet évangile.
C'est une lumière simple et une lumière directe. Jésus a été pour Pierre une pierre d'achoppement. Pierre s'y est heurté. Pierre s'est heurté à la dureté du jugement du Christ, mais ce n'est pas une dureté pour éloigner, c'est une dureté intransigeante, exigeante, pour rapprocher l'apôtre de son Seigneur, pour rapprocher chaque disciple du chemin que le Seigneur a Lui-même tracé et qu'Il demande à chacun de suivre.
Lorsque aujourd'hui encore, vous comme moi, nous sommes scandalisés, nous sommes heurtés, nous sommes blessés ou attristés par un évènement violent de souffrance, de mort ou de guerre, et que nous n'arrivons pas à sortir de ce scandale, alors, au lieu de faire de Dieu un juge arbitraire, au lieu de prêter à Dieu toutes nos réflexions pour essayer de le justifier, pour essayer d'enlever notre propre responsabilité et notre propre part à la souffrance et à la mort, il vaut mieux que, comme Pierre, nous écoutions dans le silence et dans une certaine humilité cette parole de l'évangile que l'apôtre a si bien fini par comprendre et à vivre : "Si quelqu'un veut me suivre, qu'il prenne sa croix, qu'il prenne sa part de souffrance et de mort, qu'il prenne sur lui la part de souffrance et de mort des autres et du monde. Et ainsi, en perdant sa propre vie, en prenant toute mesure sur l'œuvre de Dieu et non pas sur ses sentiments, sur ses intuitions ou sur ses propres jugements, ainsi perdant sa vie, il la gagnera". Sa vie, se vidant de lui-même, sera remplie de la vie de Dieu, du Christ et de l'évangile.
Cette parole "Si quelqu'un veut me suivre, qu'il prenne sa croix !" ce n'est pas une réponse facile, immédiate, sans commentaire, à tout ce qui, dans le monde, nous heurte et nous blesse. L'évangile ne répond pas. L'évangile appelle simplement mais totalement à suivre Jésus, là où Lui seul, Il est passé, sur ce chemin de mort et de résurrection qu'Il a ouvert pour la vie de tout homme. Ce n'est pas une réponse, c'est un appel. Celui qui croit, qu'il pratique les œuvres de la foi. L'œuvre de la foi, pour nous, aujourd'hui comme pour Pierre, c'est d'entendre la parole de Dieu et de la mettre en pratique et de la suivre.
AMEN