LE SALUT TEL QUE TU LE VEUX, NON TEL QUE JE LE VEUX
Is 50, 5-9a ; Jc 2, 14-18 ; Mc 8, 27-35
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – année B (15 septembre 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« "Pour vous, qui dites-vous que Je suis ?" Prenant la parole, Simon Pierre répondit : "Tu es le Christ". »
Voilà comment saint Marc, au cœur même de son évangile (nous sommes exactement à la moitié de l’évangile), met cette scène, beaucoup moins développée que celle de saint Mathieu, pour poser le mot clé, définitif. Quand Jésus demande aux disciples : « Qui dites-vous que Je suis ? », Pierre répond simplement au nom de tous : « Tu es le Christ ».
Frères et sœurs, ce texte est devenu, pour ainsi dire, le pilier de la structure catholique. Pierre, c’est celui qui parle au nom des autres disciples, qui proclame la vérité de la foi en disant à Jésus : « Tu es le Christ ». C’est vraiment ce qui est le cœur même de la foi de l’Église. Quand Pierre dit « Tu es le Christ », Jésus dans l’évangile de Marc ne fait pas de compliments ; simplement, Il ne nie pas, Il reconnaît la vérité de ce que dit Pierre.
Pourtant, il y a une sorte de retournement incroyable : sitôt après cette scène, Jésus annonce, développe Lui-même qui Il est. Il s’est contenté d’un mot : le Christ, ça veut dire Messie, celui qui est promis, qui est attendu, qui doit venir. À ce moment-là, Il le développe en expliquant que parce qu’Il est le Christ, voilà la manière dont Il va se manifester comme le Christ, le Messie. Et pour parler du Lui, Il dit « le Fils de l’Homme », autre titre encore plus mystérieux que Christ, parce que Christ c’était connu de tout le monde, « Fils de l’Homme », c’était rarement utilisé et on pense que Jésus a été le premier à l’utiliser de façon aussi originale et personnalisée. Il dit que Lui, Fils de l’Homme, va être livré, souffrir et être crucifié. C’est curieux que Jésus, ayant fait dire à Pierre ce qui est la clé, le point central, le pivot de son évangile, ayant manifesté que confesser que Jésus est le Christ, c’est le cœur même de la foi des disciples, il est étonnant qu’après, Il se paie le luxe de développer comment Il va être le Christ, car à l’époque « Christ », c’était à peu près aussi indifférencié que « Tu es le bon Dieu ». C’était plus défini par la somme des espérances des membres du peuple juif que par un dessein, un trajet, un itinéraire de vie précis. Et là, Il développe le chemin de souffrance qu’Il va subir Lui, Jésus, Christ, Fils de l’Homme.
Coup de théâtre, celui-là même qui devait confesser que Jésus est le Christ, le Messie, Celui qui est attendu par Israël, immédiatement dit à Jésus que ce n’est pas comme cela. Marc a la discrétion de ne pas ajouter les paroles de Jésus « Tu es Pierre et sur cette Pierre je bâtirai mon Église », mais il ne se gêne pas (c’est pareil dans saint Mathieu) de dire qu’après que le Christ a défini comment Il va être le Christ, il y a une sorte de machine arrière de la part de Pierre qui dit que ça ne peut pas être comme cela. C’est quand même étonnant que le premier qui a confessé l’identité de Jésus de Nazareth comme Christ, comme Messie, attendu par tout le peuple d’Israël, tout à coup se soit trompé. On devrait quand même en tenir compte. Même si plus tard, très tardivement dans l’histoire de l’Église, on a voulu déclarer l’infaillibilité pontificale, on a quand même eu la bonne idée de dire que le pape est infaillible en ce qui touche formellement à la foi et que quand il proclame quelque chose au nom du don qui lui est fait d’être celui qui proclame la vérité du Christ, c’est avec toute l’Église. Ça veut donc dire, contrairement à ce qu’on a parfois dit, que ce n’est pas le pape qui dit ce qu’il faut croire, pour qu’on croie après : c’est l’Église qui croit et le pape joue le rôle de régulateur dans cette situation. On ne peut pas faire du pape le remplaçant de notre acte de foi, à plus forte raison de l’acte de foi de toute l’Église. Il est là pour la confirmer, c’est d’ailleurs à la fin de l’évangile de Jean ce qui est dit pour Pierre : « Quand tu seras revenu, confirme tes frères ».
Frères et sœurs, le problème n’est pas la primauté de Pierre, c’est autre chose, Pierre est le premier des apôtres mais le fait de dire ensuite qu’il serait infaillible dans le cas de certaines proclamations, c’est vrai, pas de souci là-dessus, mais dans quel domaine ? Dans celui où le pape a à se prononcer, en engageant la foi de l’Église : c’est quand le pape parle du Christ et uniquement du Christ, ça veut donc dire que l’infaillibilité du pape est engagée sur l’identité même de Celui à qui nous croyons.
C’est pour cela que je trouve que dans l’Église aujourd’hui, ce sens critique sur la responsabilité du pape vis-à-vis de la foi a terriblement tendance à s’atténuer et à s’affadir. J’en voudrais pour preuve une chose (je ne sais si cela vous a choqués mais moi cela m’a choqué) : c’est maintenant devenu une habitude (heureusement le pape à ce moment-là ne parle pas au nom de son infaillibilité) qu’au retour de chaque voyage, le pape fasse des considérations sur ses impressions, le voyage, les peuples qu’il a visités. Nous en avons reçu pour notre grade car quand on lui a demandé s’il viendrait à Paris pour l’inauguration de Notre-Dame, il a répété plusieurs fois sans commentaire qu’il ne viendrait pas à Paris. Cela faisait un bon bout de temps qu’on subodorait qu’il ne pouvait aller qu’à Marseille, puisque ce n’est pas en France, et qu’il n’irait pas à Paris puisque c’est en France. Ça veut dire quelque chose : il ne nous aime pas. Mais c’est bizarre de se prononcer ainsi vis-à-vis du peuple de France et de faire preuve d’une aversion aussi irréversible. Dans le même entretien, dans l’avion qui le ramène d’Extrême Orient, il se dit particulièrement content de son dialogue avec la Chine (beaucoup de pays n’ont pas cette chance-là) : on est en train de faire au Vatican, avec la Chine, une harmonisation sur les nominations épiscopales. Il faut savoir que, depuis Mao, à cause de la rupture survenue entre la Chine et le Vatican, les gens et les évêques qui étaient fidèles à l’Église ont dû devenir une Église souterraine et ont donné beaucoup de martyrs, mais ceux-là petit à petit on les élimine, ce sont plutôt des Anciens et on n’en parle plus. On ne sait pas comment ils ont fini et pourtant ce serait intéressant de le savoir (il y a aussi une certaine omerta en Chine). Là, à propos de la nomination des évêques, « on travaille avec bonne volonté » et le pape fait part de son « rêve » de se rendre en Chine, et il ajoute, c’est textuel : « Je crois que la Chine est une promesse et une espérance pour l’Église ». On voudrait le croire avec lui ! Mais c’est là où l’on voit qu’il y a tout à coup une sorte de préférence pour la Chine alors que jusqu’à maintenant le pouvoir chinois ne s’est jamais montré d’une très grande ouverture. Et je pense que du point de vue du pouvoir chinois, on ne pense pas du tout laisser l’Église catholique avoir l’autonomie qu’elle a dans les pays libres et que d’ailleurs le pape François n’aime pas du tout. Cela veut donc dire qu’à certains moments, le pape peut manifester des préférences pour tel pays, pour telle culture, pour telle manière d’être, au détriment des autres, qu’il aime si peu qu’il ne veut pas y aller.
Cela pose quand même un petit problème : il est pasteur de l’Église universelle. L’Église de France est ce qu’elle est, elle n’est pas absolument brillante et n’est pas dans une santé extraordinaire, nous sommes tous payés pour le savoir, mais pourquoi un pays qui a une histoire chrétienne extraordinaire, dont la cathédrale Notre-Dame va être la manifestation d’un désir fort, même si c’est rebâti aux frais de l’État laïque et de l’État libéral que n’aime pas le pape, ne mériterait pas un petit encouragement ? La France a voulu rebâtir cette église qui est une des perles de son patrimoine : je ne sais pas s’il s’en rend compte mais on ne mérite pas son rejet. Et quand on nous fait savoir en même temps que l’Église de Chine est la promesse pour l’Église, on demande quand même à ce que soient visités les camps de concentration et de rééducation qui sont actuellement en Chine, et essayer de savoir quel est le nombre de chrétiens qui, par fidélité au Christ, sont dans ce cas-là considérés comme rebelles et j’aimerais qu’on puisse avoir une sorte de compte-rendu objectif.
Alors frères et sœurs, c’est là où c’est un peu étonnant : l’infaillibilité pontificale, on peut vraiment y croire à condition qu’elle soit vraiment portée sur ce qui concerne la foi de l’Église, telle que Pierre l’a proclamée : « Tu es le Christ ». Cela, c’est indubitable et ça doit être maintenu. Si nous essayons de nous construire une vision du Christ différente, alors nous sommes en dehors de la communion de la foi de l’Église. Mais il faudrait vraiment que ce soit centré là-dessus, pas seulement sur des considérations de politique internationale ou de manière d’envisager le Christ. C’est d’ailleurs d’autant plus intéressant que vous avez remarqué l’enchaînement des épisodes : Pierre qui proclame la foi, puis ensuite Pierre qui ne veut pas que le Christ soit comme Il vient de le dire de Lui-même, c’est quand même troublant que, même chez celui dont Jésus dit « tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église », dès le premier moment après avoir proclamé la foi : « Tu es le Christ », il n’a pas voulu accepter immédiatement comment le Christ serait pour Lui et quel serait l’itinéraire du salut. Autrement dit, il a été d’accord avec l’idée que le Christ est le pilier, la référence, mais il voulait qu’Il soit le pilier, la référence, à condition que ça corresponde à ses idées à lui selon lesquelles le Christ devait agir.
Frères et sœurs, cela nous pose un fichu problème, pas seulement à Pierre, mais à nous aussi : quand on proclame la foi de l’Église, on proclame le mystère du Christ qui sauve le monde, Israël et le monde païen, c’est cela qu’on veut dire. Sa messianité, c’est pour cela qu’Il le fait dans un coin perdu où habitent des païens, ce ne sont pas des bons juifs : c’est l’universalité du salut. Mais encore faut-il que cette universalité du salut soit telle que le Christ la veut et par les modalités qu’Il veut, et nous ne pouvons pas agir comme Pierre qui dit « non, cela ne se fera pas comme cela ». Nous n’avons pas à dicter nos conditions, le salut c’est le salut, c’est la grâce, c’est un don, on ne peut pas l’arranger à notre manière.
Que cet évangile d’aujourd’hui, qui nous rapporte la profession de Pierre, nous aide tous, du premier au dernier des chrétiens, à mettre vraiment en acte la manière dont Pierre a été invité ce jour-là, non seulement à confesser la vérité de Jésus comme Christ, mais aussi à voir les défauts et les travers par lesquels cette profession de foi peut parfois se dévier ou se mettre un peu de côté par rapport à la réalité même du salut, tel qu’il nous est proposé.