LE GRAND PARDONNEUR
Si 27,33 – 28,9 ; Rm 14, 7-9 ; Mt 18, 21-35
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – année A (17 septembre 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs,
Cette parabole est bien connue, on l’appelle la parabole du débiteur impitoyable. Peut-être que certains d’entre vous ont pensé qu’après tout, dans sa généralité, on pouvait appliquer cette parabole aux rapports que nous avons avec l’État, qui a 300 milliards de dette et qui pinaille sur les quelques centaines ou milliers d’euros que nous devons aux impôts ? On pourrait peut-être écrire au percepteur en lui disant : avez-vous relu la parabole du débiteur impitoyable ? Je ne pense pas que ce soit la bonne application ni la bonne piste, mais enfin, ça peut quand même nous mettre la puce à l’oreille. Pourquoi ?
En réalité, on ne fait pas assez attention aux destinataires de cette parabole. Et là, c’est quand même assez intéressant. Les passages que nous avons lus depuis trois semaines sont tous tirés du même chapitre 18 de saint Matthieu, le "discours ecclésiastique". Sujet très intéressant puisqu’on considère que c’est un des piliers de la compréhension de l’Église qui est expliqué dans ce chapitre. Et le texte que nous venons de lire est le dernier de cette série de toutes les injonctions que le Seigneur donne ou des passages de paroles et de discours qu’Il a tenus et que l’on essaie de se remémorer pour en faire l’évangile, c’est-à-dire la base de la vie en Église.
Or, je ne sais pas si vous vous souvenez de tout parce que c’est quand même un peu compliqué, ce chapitre commence par : « Qui est le plus grand dans le Royaume des cieux ? » On nous dit que le plus grand est le plus petit puisqu’il amène un enfant au milieu des disciples. Autre sujet, Jésus dit, à propos de l’enfant : « Si on scandalise un enfant, c’est le péché, eh bien, scandaliser un faible c’est quasiment impardonnable ». Voilà un deuxième sujet qui s’enchaîne assez bien et c’est un sujet assez terrible puisqu’on dit que si la main ou le pied sont l’occasion du scandale, il faut les couper pour pouvoir retrouver la voie droite.
Ensuite, c’est la parabole de la brebis perdue. Le berger qui quitte les quatre-vingt dix-neuf justes pour aller à la rencontre et à la recherche de la brebis perdue qui par définition est précisément une "brebis perdue", c’est-à-dire la forte tête du troupeau. Et puis, ça continue par : « Votre Père ne veut qu’aucun de ses petits ne soit perdu ». Voilà une exigence fondamentale du Royaume de Dieu.
Ensuite le passage que nous lisions la semaine dernière : si un frère a péché, comment va-t-on le ramener dans la voie droite ? Vous avez remarqué, nous avons médité là-dessus, ce n’est pas par des mesures de rétorsion que l’on va essayer de le ramener, c’est au contraire en l’accompagnant pour lui faire découvrir le poids de sa faute, non pas dans une méthode d’exclusion ou d’excommunication, mais dans une méthode d’accompagnement. Là encore, le pardon ne se réalise pas à n’importe quelle condition. Le pardon qui aboutirait au refus du pardon, il faut qu’il y ait auparavant un certain nombre de démarches qui aient montré le souci d’accompagner celui ou celle qui a besoin d’être pardonné.
Enfin, le texte d’aujourd’hui, qui est comme le couronnement de cette méditation sur la structure de l’Église, et là, je dois dire que c’est un texte "assez salé". Jésus prend le pire exemple qui puisse arriver, c’est-à-dire un serviteur qui doit une somme de plusieurs millions de pièces d’or, il ne peut pas payer, il n’a pas les moyens et il demande simplement un délai et celui à qui il doit, le roi, lui dit : « Je te remets ta dette ».
C’est extraordinaire comme comportement du pardon. Qui d’entre nous serait capable de cela surtout lorsqu’il s’agit de sommes pareilles ? Mais sitôt après, le monsieur sort du bureau où on lui a remis sa dette et il trouve un pauvre ami qui lui doit, disons quatre-vingts euros. À ce moment-là, il lui saute à la gorge et lui dit : « Rends-moi immédiatement tout ce que tu me dois ». Lui, demande un délai, mais le débiteur lui dit : « Pas question, je veux mon argent tout de suite ». Evidemment, l’affaire fait un certain bruit, le téléphone marche tout de suite, et celui qui avait prêté l’argent, le roi, sait que le comportement de son disciple n’est pas du tout "réglo". Il le lui fait sentir et lui dit : « Voilà, puisque tu as été si sévère, tu vas partir dans la géhenne ». Il le remet au tortionnaire.
On se dit qu’il ne l’a pas volé puisqu’il aurait dû être bien placé pour savoir ce qu’est le pardon et être pardonné. La plupart du temps on se dit que c’est un bon discours, une bonne appréciation de la situation de tous les hommes. Nous sommes tous dans le besoin du pardon, Jésus aurait donc énoncé là une règle absolument générale, c’est-à-dire que quand on est vu par les autres on peut toujours dire qu’on doit peut-être quelques centimes, mais en réalité on en doit beaucoup plus à un autre, etc. On est tous dans la confusion totale de nos péchés.
En prenant les choses de ce point de vue-là, je ne dirai pas que nous arrivons à la règle du "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil", "tout le monde il est pécheur, tout le monde il est solvable", mais c’est quand même un peu facile et surtout est-ce que ça correspond à cette parabole ? Eh bien, pas exactement, pour une raison très simple, c’est d’abord que Pierre, le grand chef, quand il entend Jésus faire le discours ecclésiastique, veut des précisions. Il lui dit : « Jusqu’à combien de fois dois-je pardonner à mon frère ? » C’est quand même assez intéressant et impressionnant de voir que celui qui s’est imposé quasiment comme le leader des apôtres commence à dire qu’il veut savoir quel est le calcul exact de remboursement. Jusqu’à combien de fois ?
Jésus répond à Pierre. Autrement dit, ce discours ecclésiastique est bel et bien un discours sur la vie de l’Église. Ce n’est pas le fait que tout le monde soit pécheur, c’est vraiment le fait qu’il se passe quelque chose dans l’Église. Quel est le paradoxe ? Qu’est-ce qui choque à ce moment-là, aussi bien au temps où Jésus est en train de fonder son Église qu’une quarantaine d’années plus tard quand on écrit cet évangile ? Qu’est-ce qui est choquant ? C’est que ceux qui sont membres de l’Église savent qu’il leur a été remis une dette absolument incroyable. Ils ont été pardonnés. Mais ce sont les membres de l’Église qui savent ça. Les païens autour n’en savent rien.
Par conséquent, le discours s’adresse à la vie intérieure de l’Église. Ce n’est pas que l’Église ait à pardonner au monde, je ne suis pas sûr que ce soit très efficace. Mais c’est quand même bien le fait qu’ici les communautés chrétiennes, et notamment celle pour laquelle Matthieu écrit son évangile qui est vraisemblablement la communauté d’Antioche, sont des communautés qui savent qu’elles sont redevables à Dieu du salut qui leur a été donné.
C’est pour ça que la plupart du temps, dans les formules, on dit « vous avez été rachetés par un sang précieux ». L’histoire du prix du sang est beaucoup plus qu’une simple estimation d’argent. C’est le fait que ça n’a pas de prix, précisément. Donc, les membres qui constituent l’Église sont les témoins de ce qu’ils ont été rachetés et ils sont les témoins pour les autres, qui peut-être ne le savent pas, mais vis-à-vis desquels nous avons une certaine dette d’être les témoins que nous sommes pardonnés. Avant de dire que nous sommes sauvés, il serait peut-être bon de dire que nous sommes pardonnés, ça modifie un petit peu les tonalités de l’évangélisation.
Mais toujours est-il frères et sœurs qu’on se trouve ici devant une Église qui est consciente que tous les membres, parce qu’ils sont membres de l’Église, parce qu’ils ont reçu le baptême, parce qu’ils ont reçu l’annonce de l’évangile et du pardon de Dieu, sont là comme autant de débiteurs qui doivent une somme incroyable, considérable, à Dieu.
Or, que se passe-t-il ? Il y en a qui pèchent. Qui sont les pécheurs ? Ça va vous paraître un peu fort de café, ce sont ceux qui doivent le plus. Or il y en a qui doivent plus que d’autres. Est-ce que ce sont les simples personnes, les simples laïcs etc., qui essaient de faire de leur mieux en se débrouillant avec toutes les difficultés de la vie ? Non. C’est Pierre qui pose la question et c’est à Pierre qu’Il répond : c’est-à-dire que les plus gros débiteurs, ce sont les clercs, c’est ça le sens de la parabole. Le Christ dit à saint Pierre : « Tu veux savoir jusqu’où on va pardonner ? Je vais te montrer. Puisque non seulement tu es Pierre, mais aussi tu es clerc, eh bien il faut que tu sois clair. C’est-à-dire qu’il faut que tu reconnaisses que, dans la situation dans laquelle tu es comme tête de l’Église, tu es le plus gros débiteur ».
Frères et sœurs, c’est une sorte de critique extrêmement habile dans la parabole, et je pense que Jésus n’a pas insisté lourdement. Il a dit simplement : « Celui qui a de plus grandes dettes, c’est celui qui a la position la plus élevée et qui est le préteur le plus enrichi ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que si l’Église est une Église de pardon, la plupart du temps, ceux qui ont le plus à être pardonnés sont les clercs.
En disant cela, je n’invente rien parce que le pape François que nous allons voir bientôt a passé son pontificat à critiquer le cléricalisme dans l’Église. De ce point de vue-là, il a plutôt raison. Ça ne veut pas dire qu’il se fait beaucoup aimer de ses clercs, mais c’est quand même la vérité. C’est-à-dire que les clercs, ceux qui ont « le pouvoir », notamment le pouvoir de pardonner, la plupart du temps, peuvent se montrer comme des débiteurs impitoyables. Ils ont été pardonnés parce que non seulement ils ont des dettes qui leur ont été remises par le baptême, mais ils ont aussi des dettes à cause du ministère qui leur est confié, ministère de miséricorde et de réconciliation. Quand ils défaillent à ce ministère, ils défaillent plus gravement que ceux qui ne l’ont pas. C’est incroyable, c’est la parabole la plus anticléricale que je connaisse. Vous pouvez tourner le problème dans tous les sens, quand on a compris ça, on comprend pourquoi l’évangéliste Matthieu montre la situation extrêmement fragile de ceux qui sont les témoins et les ministres de la miséricorde.
Alors frères et sœurs, cet évangile n’est pas si simple : ça ne signifie pas que vous-mêmes, qui êtes les laïcs, allez dire que maintenant ça va, vous pouvez vous faire pardonner comme vous voulez puisque de toute façon les curés sont encore plus pécheurs que vous. Ce serait la pire conclusion que vous pourriez tirer. Mais il faut quand même voir ce qu’il y a là derrière : si dans l’Église il y a un ministère du pardon, c’est le ministère le plus lourd et le plus responsable devant Dieu.
Jésus dit donc ici à ses disciples qu’ils sont ministres. Mais sont-ils ministres du pouvoir qu’ils ont sur les fidèles ? Sont-ils les ministres de l’autorité qui s’impose aux fidèles ? Si on voit les choses uniquement sous cet angle-là, ça peut être camouflé par de la bonne volonté et de bonnes intentions, mais ce n’est pas le problème. Si les prêtres, si les évêques, si le pape sont ministres, de quoi le sont-ils ? Du pardon et de la miséricorde, d’abord. Du pardon et de la miséricorde qu’ils doivent comprendre comme étant eux-mêmes les premiers bénéficiaires à la puissance X pour en manifester toute la profondeur et toute la force.
C’est pour ça qu’à une époque très lointaine, le pape Léon le Grand – il a mérité le titre de Grand – a inventé une formule pour désigner le ministère du pape : « Serviteur des serviteurs de Dieu ». Serviteur, c’est sans ambiguïté, ce n’est pas un homme de pouvoir sur des gens qui ont moins de pouvoir. Serviteur, pour être au service de la miséricorde de Dieu.
Celui qui vient à Marseille, qui comme chacun sait n’est pas en France, est celui qui est le serviteur des serviteurs de Dieu. Il vient ici comme serviteur, et je voudrais simplement terminer par un mot qui n’est pas une boutade, mais peut-être une des paroles les plus bouleversantes qu’il ait dites publiquement. Les plus âgés d’entre nous l’ont vu ce soir-là à la télévision, c’est Julien Green. Julien Green, vous savez, on ne peut pas dire, je ne sais pas qu’elle était sa dette vis-à-vis du Seigneur, il avait quand même vécu des moments assez audacieux, mais à ce moment-là, c’était à l’époque de Bernard Pivot. Pivot demande à Julien Green : « Quand vous arriverez là-haut, qu’attendez-vous que Dieu vous dise ? » Retenez ça et faites-en la marque fondamentale de l’existence de chacun d’entre nous. À ce moment-là, Julien Green s’est redressé, il avait déjà 98 ou 99 ans, il s’est redressé, et avec un regard absolument lumineux, il a dit : « Je suis le Grand Pardonneur ». Amen.