TÉMOINS ET SERVITEURS DU PARDON
Ex 32, 7-11 + 13-14 ; 1 Tm 1, 12-17 ; Lc 15, 1-32
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – année C (11 septembre 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Il fallait tout de même bien manger et festoyer car ton frère était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé ».
Frères et sœurs, je ne sais pas pourquoi on vous fait lire encore aujourd’hui cette parabole, vous la connaissez par cœur, vous êtes pratiquement vaccinés, vous pensez la connaître parfaitement et on n’a plus rien à vous apprendre. En réalité, je voudrais tout de même profiter du fait que cette fois-ci, cette parabole n’est pas lue dans une célébration pénitentielle pour vous inviter à vous gratter la conscience et à trouver tous les petits manquements que vous avez commis, et pour demander pardon à Dieu. Autrement dit, aujourd’hui, on est un peu libre d’une sorte d’interprétation immédiate qui consisterait à dire : « Mais regardez comme nous sommes tous des pécheurs, c’est horrible, etc., il faut demander pardon à Dieu, il faut aller voir les Oblats pour demander pardon de nos fautes ». Là, on joue sur du velours, c’est tellement évident, c’est tellement convaincant que ce n’est même pas la peine à ce niveau-là de vouloir expliquer la parabole, même s’il faut quand même bien se rendre compte : on la connaît mais on est quand même un tout petit peu réticents. Cela ne va pas tout seul, d’abord de reconnaître qu’on est en train de garder les cochons, et qu’ensuite il faut aller retrouver la maison paternelle. On espère que c’est le fond de notre démarche, mais il ne faut pas trop non plus en tirer orgueil.
Aujourd’hui, je voudrais profiter de la lecture de ce texte dans un dimanche, comme on dit ordinaire, bien qu’aucun dimanche ne soit ordinaire puisque c’est la fête de la Résurrection : donc, on est là dans un dimanche comme tous les autres dimanches et on a besoin d’essayer de comprendre. On ne va donc pas rester au niveau de cette prise de conscience ou plus exactement de cette prise de mauvaise conscience (c’est là-dessus que tous les prédicateurs jouent, moi le premier) ; mais aujourd’hui, je voudrais méditer avec vous le problème de façon un peu plus objective, avec un peu plus de distance. Mais aussi, c’est peut-être un peu plus carré, cela va peut être un petit peu vous choquer, mais il faut quand même essayer de voir ce qu’il y a derrière tout cela.
Ce que je voudrais partager avec vous, c’est une chose assez provocante mais qui est vraie : humainement, il n’y a pas de pardon. Tournez le problème dans tous les sens : humainement, il n’y a pas de pardon. Certes, c’est toujours facile de dire : « Tu m’as fait de la peine mais je te pardonne », là, on ne prend pas de grand risque. Mais humainement, il n’y a pas de pardon. Quand le mal est fait, il est fait. Et nous ne pouvons pas imaginer seulement une seconde qu’on répare le mal, ce n’est pas vrai, on ne peut pas. On peut faire tous les procès de Nuremberg qu’on veut, cela ne fait pas revivre les millions de victimes qui sont mortes dans les camps d’extermination, on peut être gentil comme on veut avec les dirigeants communistes d’aujourd’hui pour essayer de les comprendre, si tant est que ce soit compréhensible parce qu’ils ont un comportement tellement absurde que cela devient incompréhensible, eh bien, on ne peut pas ressusciter les dizaines, presque centaines de millions de victimes des folies de Mao, de Lénine, de Staline et de quelques autres émules qui ont fait moins de victimes au point de vue des chiffres. Autrement dit, on ne va pas organiser une célébration pénitentielle pour demander pardon pour les crimes de Lénine, de Staline, de Mao et d’Hitler, cela n’a pas de sens, on ne peut pas humainement pardonner.
Pourquoi ? Il y a une raison très simple : la plupart du temps, nous ne nous rendons pas compte que la matière qui est en jeu dans le mal et le péché, c’est le geste de destruction du bien. Quand on tue des millions de gens, on détruit des vies humaines. Nous chrétiens, disons que Dieu est tellement attentif qu’Il va les accueillir au Paradis (ce n’est pas pour autant qu’on les béatifie). Mais en fait, humainement, on peut faire Nuremberg, on ne peut pas pardonner à Hitler, et je ne vois pas qui peut pardonner à Hitler, parmi les hommes. Je vais plus loin : je ne vois pas en quoi les humains pourraient inventer une quelconque forme de pardon. Il faut quand même se rendre à l’évidence : le mieux qu’on puisse faire, c’est l’amnistie, ou ce qu’on appelle la grâce, qui est généralement présidentielle pour marquer comme elle est exceptionnelle. Mais frères et sœurs, on voit bien là que dire « je te pardonne », en réalité, la plupart du temps, c’est dire « j’oublie, on efface tout, on essaie de faire que cela redémarre ». En réalité, il reste toujours des cicatrices et des cicatrices parfois à très long terme. Je pense que c’est ce qui n’a pas été entendu dans le rapport de la CIASE, il n’est pas encore trop tard pour l’entendre. Quand on bousille la vie de milliers de personnes, il faut se rendre compte que même avec toute l’attention qu’elle veut, l’Église, la CIASE, cela n’empêche pas que des enfants ont été violés et qu’ils le restent : ils portent, et tous les témoignages, si l’on prend la peine de lire ce rapport, nous disent que quand le mal est fait, il est fait, et on ne peut pas, malgré tous les moyens humains qui sont en notre capacité pour essayer de prendre en compte le mal qui a été fait, effacer pas le mal. Le mal est ineffaçable.
Alors, si le pardon n’est pas humain, qu’est-ce que c’est ? C’est précisément pour cela qu’aujourd’hui il est utile de lire cette parabole de l’enfant prodigue. Le père, quand il accueille son fils qui revient, ne se contente pas de lui remettre un beau vêtement de fête, ce qui est tout de même mieux que les haillons qu’il avait traînés pour revenir à la maison. Il lui met aussi l’anneau au doigt, ce qui est encore sympathique parce que cela veut dire « je te rétablis dans tes droits de filiation ». Est-ce que c’est un pardon ? C’est un signe de pardon. Mais en fait où est la phrase clé ? C’est celle qui est répétée deux fois dans le texte que nous avons entendu : « Mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé ». Aucun d’entre nous ne peut dire cela. C’est une parole au-delà de l’humain : pour qu’il y ait pardon, il faut que celui qui pardonne soit capable, pour le dire en un seul mot, de ressusciter. C’est là tout le drame de l’existence humaine. Quand l’humain voit la destruction, il ne peut que la constater. On ne peut pas améliorer les choses, quand le mal est fait, il est fait, c’est irréversible.
Mais quand le père dit : « Ton frère que voilà – et c’est ce qu’Il répète au frère aîné –, « ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie », le père dit exactement où est l’enjeu du pardon qu’il lui a donné. C’est parce qu’Il est le père – c’est le Dieu qui vient sauver. Au moment même où l’homme revient à Lui, Il lui dit « Je te sauve », et comme il n’est pas sûr que l’homme revienne à Lui, c’est Lui qui va à l’homme. Et c’est de cela que nous sommes les témoins. Nous sommes les témoins chrétiens que le pardon est possible, mais pas possible parce que nous irions améliorer le sort de l’humanité, quelle illusion et pour tout dire quelle vanité ! Non, nous sommes témoins pour dire que le pardon est possible parce qu’il vient d’ailleurs. Il n’y en a qu’un qui peut pardonner, c’est Celui qui a pu créer et qui peut recréer.
Vous me direz qu’il y a quelque chose qui ne marche pas dans ce raisonnement, quand on dit dans le Notre Père « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ». Voilà une petite objection qui est croustillante mais il faut la regarder de près. Tout d’abord le « comme nous », cela ne veut pas dire nécessairement « parce que ». Ce n’est pas « pardonne-nous parce que nous pardonnons ». ça, c’est notre petite interprétation pélasgienne comme on dit entre théologiens, où l’on croit que l’effort de l’homme est la condition pour que Dieu fasse quelque chose. Non, ce n’est pas ce que ça veut dire. « Pardonne-nous nos offenses comme », c'est-à-dire selon ce que Tu nous donnes déjà à nous-mêmes d’être témoins du pardon, car quand nous pardonnons, nous ne pouvons jamais nous prévaloir de l’initiative du pardon. Certes, nous allons y mettre tout notre courage et la force de notre liberté et l’engagement de notre cœur pour le bien, mais on ne peut pas maîtriser le problème, nous ne sommes pas capables d’être à l’initiative du pardon. C’est pour cela que parfois c’est si gênant qu’il y ait des gens qui disent « ah mais je vous pardonne », ça va, on s’adressera ailleurs. C’est là où est toute la subtilité : Jésus dit à ses disciples dans le Pater : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons », c’est-à-dire « pardonne-nous nos offenses dans la mesure où Tu nous a déjà donné par le baptême d’être des signes du pardon pour nous et pour nos frères ».
Autrement dit, cette parabole de l’enfant prodigue nous apprend deux choses. Premièrement, le pardon vient d’ailleurs. C’est inutile de vouloir croire qu’on peut remplacer le pardon par l’amnistie, par l’oubli ou par la prescription. Tout cela est inventé pour se rendre la vie supportable. Mais ça ne veut pas dire pour autant que cela remet l’humanité sur pied et notre humanité à nous, donc il vient d’ailleurs. Deuxièmement, quand il vient d’ailleurs, il faut que, comme il est un cadeau et une grâce, nous soyons les serviteurs de ce pardon, et c’est pour cela qu’on peut pardonner. On ne pardonne pas parce qu’on dit tout d’un coup « ça y est, je décide d’effacer l’ardoise », on pardonne parce qu’il nous est donné, à nous, comme grâce, de pouvoir pardonner, sinon nous continuons à vivre dans l’illusion et le mensonge et surtout le pouvoir du mal.