QUI DITES-VOUS QUE JE SUIS?

Is 50, 5-9a ; Jc 2, 14-18 ; Mc 8, 27-35
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – année B (12 septembre 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Que disent les gens et qui dites-vous que Je suis ?

Frères et sœurs, ce passage de l’évangile est absolument central non seulement dans l’évangile de Marc mais aussi dans ceux de Matthieu et de Luc. Nous entendons cette parole soit comme une sorte de renseignement sur l’évolution psychologique des disciples dans leur relation avec Jésus, soit tout simplement comme la solution à tous les problèmes, c’est Pierre qui a parlé – Roma locuta est –, Dieu s’est révélé, saint Pierre est son porte-parole et il nous suffit de répéter ce qu’il a dit. Mais dans ce cas-là, on frise la caricature. Ce passage de l’évangile a-t-il pour objet d’exalter Pierre ? Apparemment pas tellement puisqu’après il s’est fait traiter de Satan.

Le problème est : « Qui dites-vous que Je suis ? » Pour vous en faire saisir toute la profondeur et l’exigence, je voudrais partir d’une expérience que nous faisons tous, surtout avec les enfants. Quand on veut faire connaissance avec un enfant, on lui dit : « Comment t’appelles-tu ?» c’est-à-dire : « Qui dis-tu que tu es ? » Le mot "appeler" vient simplement de l’idée que pour faire bouger le troupeau, pour le déplacer, il faut le pousser. Et pour le pousser, on ordonne au troupeau d’avancer, on l’appelle. Le mot "appeler" est d’abord un terme de dressage des animaux. « Comment t’appelles-tu ? » équivaut donc à « comment te pousses-tu ? Comment t’affirmes-tu dans ta vie ? Comment essaies-tu de manifester ce que tu veux vivre ? » Beaucoup d’enfants ont envie de se pousser pour dire : « Je suis là ». Il n’est pas rare que, dans une table familiale, ce soit le petit dernier ou la petite dernière qui crie tout d’un coup au milieu du repas : « Mais j’existe ! » C’est un appel. Ceci pour dire que l’identité tient dans le fait que je me pousse en avant pour manifester ma situation, mon originalité et ma place dans la vie sociale du groupe familial.

Telle est la première manière d’envisager le problème du nom. Mais Jésus, Lui, ne demande pas : « Comment je m’appelle ? », ni même : « Comment m’appelez-vous ? » D’ailleurs dans la Bible, le mot "appeler" est utilisé pour la prière : « Vers Toi mon Dieu, j’appelle ». On n’appelle pas Dieu comme on appellerait quelqu’un de familier mais on pousse vers Lui le cri de notre prière. Nous sommes ici dans le souvenir que lorsque l’on est en présence de Dieu, il y a quelque part un appel. Mais Jésus n’est pas du tout dans ce registre-là, il n’y a d’ailleurs pas en hébreu de mot équivalent à « je m’appelle ».

La deuxième manière d’évoquer l’identité, c’est « je me nomme ». C’est déjà quelque chose de plus avancé dans l’histoire de l’évolution des individus, "se nommer". Cela fait appel au nom que l’on peut prononcer. Mais Jésus ne dit pas : « Quel est mon nom ? ». Ici encore, nous sommes dans un registre de la question de l’identité de Jésus qui ne dit pas : « Quel titre as-tu ? » ou « Est-ce que Jésus est ton nom ? » Le nom de Jésus – ou Emmanuel – n’apparaît pas. Jésus ne dit pas : « Je suis Jésus ». A chaque fois qu’Il utilise le nom Jésus, Il ne met pas à la suite son prénom ou son nom de famille. Il ne dit jamais : « Je suis Jésus, le Fils de David ». Ce n’est jamais dans les évangiles. Les gens l’interpellent en disant : « Jésus, Fils de David » mais Jésus ne se présente jamais Lui-même de cette manière. Ici, c’est la racine "nommer", on ne sait d’ailleurs pas très bien d’où ça vient, peut-être du mot grec nemo signifiant partager. Mais dans l’Antiquité, le nom signifiait plutôt la désignation, une notion qui se rapporte à la distance qu’il y a entre le nom et autre chose. En disant « je me nomme », mon nom renvoie à quelque réalité qu’il ne dit pas adéquatement. C’est la raison pour laquelle l’homme est un animal si bavard : pour dire qui il est, il faut beaucoup nommer. Il y a des gens qui passent leur temps à se raconter : « J’ai mal aux pieds, aux yeux ou à la tête », tout cela fait partie de la nomination pour se faire remarquer et se singulariser.

Il y a donc deux expériences du nom mais Jésus ne reprend aucun de ces deux registres. Non pas qu’Il ne les eût pas à sa disposition du point de vue linguistique, mais parce qu’Il ne voulait pas poser la question à ce niveau-là. Il ne dit pas comme dans un autre évangile : « Ce ne sont pas ceux qui me disent Seigneur, Seigneur », une manière de dire que lorsque vous utilisez ce nom comme un moyen d’appel, de pression, de numération, ça ne L’intéresse pas. Il pose la question et les savants exégètes traduisent toujours faussement la question que Jésus pose à ses disciples. Quand vous lisez la plupart des traductions [je corrige intentionnellement la Bible de Jérusalem], il est toujours écrit : « Mais pour vous, qui suis-je ? » Ces traducteurs sont au niveau du micro-trottoir, c’est-à-dire : « Quel est votre sentiment, quelle est votre appréciation, qu’en pensez-vous ? » On fait des statistiques et on les publie sur Internet. On traduit mal car la vraie formulation grecque est : « Qui dites-vous que Je suis ? » Il s’agit d’une tout autre configuration : « Qui proclamez-vous publiquement que Je suis ? » Jésus ne s’intéresse pas du tout à ce que disent les gens à son sujet. Il n’y a pas d’homme dans l’histoire qui ait été aussi peu préoccupé des titres. Ce qui intéressait Jésus, c’était d’être là au milieu des disciples, de la foule, et que tous ceux qui l’entouraient puissent être comme focalisés par la question de son Être.

C’est la manière la plus anti-moderne de poser la question. Car aujourd’hui, il est de bon ton d’admettre – dans le relativisme que dénonçait avec beaucoup de vigueur le pape Benoît XVI – que pour les chrétiens, c’est ainsi, pour les musulmans, c’est ceci, pour les juifs, c’est cela, pour ceux qui ne croient pas, etc. Dès lors, quand on publie un livre ou une étude, ce qui importe le plus, ce n’est pas ce qu’il est, mais ce qu’on en a fait. Jésus a été bien servi puisque quand Il est venu sur la Terre, vu ce qu’on en a fait, on n’a pas été tellement préoccupé de son Être. Ici, nous sommes donc mis au pied du mur : qu’est-ce que la communauté qui est là dit que Je suis ? C’est d’une importance absolument capitale puisque c’est ce qui va conditionner tout le reste. Si les disciples n’avaient pas touché, par la vie qu’ils menaient avec Jésus, au mystère de son Être, nous serions de simples répétiteurs de noms, des répétiteurs de titres. On a d’ailleurs dit que la première communauté chrétienne avait inventé des titres christologiques, le plus possible pour dire que Jésus était pas mal de choses. Mais Jésus n’a pas recherché les décorations qui flambent sur la poitrine des anciens officiers de l’Armée Rouge. Il n’a pas cherché les titres ou les médailles.

La conclusion est donc : vous-mêmes, êtes-vous capables d’adhérer à ce mouvement par lequel il faut Me rencontrer dans mon Être même ? Ceci pose immédiatement la question que beaucoup ne veulent même plus se poser : il est aussi important de dire ce qu’Il est que de pouvoir Le proclamer, de se référer à la réalité de Jésus qui est ce qu’Il est et, à l’Église, qui dit ce qu’Il est. On ne peut pas séparer les deux choses. On ne peut pas les isoler ni les couper l’une de l’autre. Il n’y a Église que si on dit en vérité qui est le Fils de Dieu. Si on commence à dire que l’Église, ce sont tous ceux qui aiment Jésus et le trouvent sympathique, agréable, etc., et ont la carte du parti par le baptême, ce n’est pas la reconnaissance que Jésus est le Fils de Dieu. « Qui dites-vous que Je suis ? »

Une communauté chrétienne ne peut exister que si elle dit ce qu’est Jésus. C’est dans la mesure où elle a reconnu ce qu’Il est vraiment et le dit, qu’elle existe comme Église. Le fait de dire en vérité ce qu’Il est nous permet d’être et c’est tout l’inverse de la façon habituelle dont on dit : « Comment t’appelles-tu ? Débrouille-toi pour me dire ton nom et avec ton nom je vais échafauder telle ou telle construction de ta personnalité ». C’est dans la mesure où Pierre avec les apôtres, répondent : « Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant » et qu’ils disent en vérité qui est le Christ, qu’ils deviennent ce qu’ils ont à être, c’est-à-dire la communauté chrétienne.

La nomination de l’identité de Jésus – Qui dites-vous que Je suis ? – est la condition pour être nous-mêmes ses disciples. C’est parce qu’Il nous donne de pouvoir approcher le mystère de son nom, de son existence, de sa réalité, de ce qu’Il a fait, de ce qu’Il réalise pour nous que nous devenons l’Église.

Ce sont des choses qu’on ne dit plus car on considère souvent que les chrétiens sont le milliard d’hommes qui pensent à Jésus une ou deux fois par jour. Or, l’Église est le peuple qui dans l’acte même de la célébration – notamment de l’eucharistie –, dans la proclamation de la Parole de Dieu, l’enseignement de la catéchèse, la réflexion chrétienne par la théologie ou le chant à travers la liturgie, dit ce qu’Il est. Si nous étions simplement des rassemblements cultuels – c’est ce que l’on dit dans le statut des religions en cas de séparation des Églises et de l’État –, si un culte consistait simplement à raconter des textes, des souvenirs, des événements historiques et à faire des commémorations, alors ça n’aurait aucun intérêt. Pour nous chrétiens, le culte consiste à dire ce qu’Il est et comme c’est une chose que nous ne pouvons pas faire par nous-mêmes, nous ne pouvons la dire et la proclamer que par la grâce de Celui qui se révèle à nous, c’est-à-dire le Christ.

Frères et sœurs, de ce tout petit texte, la manière de poser la question et celle d’y répondre, Pierre qui répond au nom de toute la communauté, on a fait le grand thème de la primauté de Pierre. Cette primauté ne résulte pas de ce que Pierre a été le premier à le dire, c’est parce que il dit ce que croit l’Église. Il dit ce qu’est le Christ au nom de toute l’Église. Cela ne veut pas dire que l’Église n’a plus qu’à se taire après qu’il a parlé, mais cela veut dire que l’Église n’existe que dans la mesure où on adhère à la confession de Pierre. Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. Une telle affirmation n’a de valeur que dans la mesure où toutes les communautés chrétiennes confessent la même chose. Pierre peut seul parler au nom des disciples, non pas pour les remplacer, comme on croit toujours que les curés remplacent les assemblées chrétiennes, mais parce que Pierre a dit ce que dit toute l’Église, c’est-à-dire les douze qui sont autour de Lui.

Notre manière de comprendre la société-Église n’est pas simple car il ne s’agit pas uniquement d’avoir suffisamment de repères historiques, cultuels ou liturgiques pour faire les rites comme il faut. Il s’agit de répondre à la question : « Qui dites-vous que Je suis ? » Sur le fronton de toutes les églises, c’est la question qui devrait être posée en lettres gravées sur la pierre. Quand vous entrez dans la communion avec Dieu à travers la prière, même personnelle, à travers le culte, à travers l’eucharistie, croyez-vous vraiment que c’est la réalité même de ce qu’est Jésus tel qu’Il vit éternellement, tel qu’Il s’est révélé au milieu de son peuple, qui est en cause ? Si tel n’est pas le cas, nos assemblées sont vaines, elles sont vides, elles ne disent rien. Toute confession de foi – par n’importe quel chrétien – à partir du moment où elle dit ce qu’est Jésus, a un prix infini et une valeur définitive. C’est ce que nous disons lorsque nous proclamons le Je crois en Dieu.

Dernier petit détail : Marc était sans doute un familier de Pierre. On pense qu’une partie de son évangile a pu être rédigée à Rome à partir de souvenirs de Pierre. Cette thèse est dangereuse puisqu’au moment même où on nous raconte l’histoire et où Jésus explique qui Il est et que Pierre lui dit : « Tu devrais Te taire », Jésus lui dit : « Arrière Satan ! » Il n’y a pas beaucoup de personnages dans le Nouveau Testament qui se sont fait traiter de Satan. C’est sans doute même le privilège de Pierre. Cela ne veut pas dire qu’Il le prend pour Satan mais cela veut dire que l’exigence de la réalité de la confession de Jésus, Tu es le Christ et pas seulement : « on dit que Tu es le Christ », est l’aspect le plus dangereux de toute existence chrétienne. C’est le moment où on peut à tout instant tomber et se dire que l’on voudrait que ce soit autrement.

La confession de foi n’est pas simplement une sorte d’environnement pour nous tenir tous ensemble dans la sécurité. La primauté de Pierre n’est pas une sécurité, puisqu’après avoir dit : « Tu es le Christ », il se fait traiter de Satan. Jésus lui montre immédiatement sa faiblesse. C’est incroyable mais ce souvenir n’est pourtant pas imaginé, il a été rapporté par Marc qui l’a probablement reçu de Pierre lui-même.

Frères et sœurs, aujourd’hui, c’est cela que nous célébrons. Si nous sommes une communauté chrétienne, c’est parce que nous voulons manifester dans notre être même, du plus profond de notre vie à la fois de l’intelligence, du cœur et de toutes les facultés humaines qui nous ont été données par la création, que Jésus est le Christ, Celui qui nous donne d’être, parce que Lui-même a été reconnu dans son Être, même si la façon dont nous Le représentons est souvent un peu déviante, insuffisante ou pas tout à fait dans les normes. C’est ce goût, ce sens de la réalité même de Dieu qui est le cœur même de notre foi, de l’Église et de nos communautés. Amen.