LE PARDON, C'EST SANS CONDITION

Ex 32, 7-11 + 13-14 ; 1 Tm 1, 12-17 ; Lc 15, 1-32
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année C (15 septembre 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et Sœurs,

Que ceux d’entre vous qui ont déjà entendu cette histoire veuillent bien me pardonner, je sais que je l’ai déjà racontée, mais je la trouve tellement bien et tellement belle que je ne m’en lasse pas. C’est une histoire espagnole, la voici.

Il s’agit d’un monsieur qui arrive au Paradis, trouve saint Pierre devant le grand portail et s’adresse à lui : « Vous êtes le gardien, n’est-ce pas ? » Pierre lui répond : « Ce n’est pas exactement le mot qui convient ». Le monsieur lui dit alors : « Est-ce que j’ai accès ? ». Saint Pierre lui répond : « La porte est ouverte, vous pouvez entrer ». Le monsieur enchaîne : « Vous n’avez pas un livre de Vie dans lequel sont consignées les bonnes et les mauvaises actions, et vous faites l’addition à la fin ? » Saint Pierre lui répond : « Il y a bien un livre de Vie mais tous les vivants sont inscrits au livre des Vivants ». « Mais vous n’avez pas une balance pour peser les bonnes et les mauvaises actions, pour en déduire si j’ai mon ticket d’entrée au Paradis ? ». Saint Pierre lui rétorque : « Je n’ai reçu aucune consigne en ce sens-là ». Le monsieur très perplexe lui dit : « Mais alors, vraiment, je peux entrer ? » « Mais oui, lui répond Pierre, la porte est ouverte, vous pouvez entrer ». Alors au moment où le monsieur entre, saint Pierre lui dit à haute et intelligible voix : « Mais je ne sais pas si cela vous plaira ».

Cette histoire est le meilleur commentaire des trois paraboles que nous venons d’entendre. Quelle est au fond la morale de ces trois paraboles ? C’est que là-haut, il n’y a pas de bureau de réclamation. C’est une chose qu’il faut que nous nous arrachions non seulement de la tête et du cerveau mais surtout du cœur. Là-haut, on ne nous demandera pas de comptes. Je sais que vous allez me dire que je suis libertaire et laxiste et j’admets la critique en ce sens-là. Mais ce qui fait tout l’enjeu des trois paraboles que nous venons d’entendre, c’est que Jésus, dans un moment assez délicat de son ministère, essaie d’expliquer à ceux qui n’ont vraiment pas envie de l’entendre, que le Royaume de Dieu est ouvert pour tous et plus spécialement pour les pécheurs. Alors, d’où vient le problème ?

Le problème vient d’abord de la situation réelle de ces paraboles. Jésus mange avec des pêcheurs. Manger avec des pécheurs, c’est se rendre impur, non seulement parce qu’ils sont pécheurs, mais aussi parce que n’observant pas les prescriptions de la Loi, ils sont capables de faire manger à Jésus des mets qui ne sont pas cashers. Par conséquent, Jésus se commet à cette table des pécheurs, Il est donc coupable de mauvaise fréquentation mais aussi coupable d’éventuelles infractions aux règles de la cuisine de la cacherout israélite. Voilà donc un premier motif de discorde.

Il y a deux sortes de gens, les gens bien, ceux qui observent tout ce qu’il faut, comme il faut et quand il faut ; et il y a les pauvres types, ceux qui se débrouillent comme ils peuvent, qui ont parfois des comportements scandaleux et répréhensibles et suprême injure, Jésus accepte de manger chez ces gens-là. Remarquez bien que Jésus a accepté souvent de manger chez des pharisiens. De fait, il a accepté d’aller manger à la table de tout le monde. Voilà la première occasion de discussion. S’Il va manger chez les pécheurs, c’est qu’Il leur donne une sorte de privilège, ils peuvent d’une certaine manière partager le repas avec Jésus et ils prennent la caution de Jésus pour affirmer qu’ils ne sont pas si mal que cela. Il faut donc absolument que Jésus essaie de faire comprendre aux pharisiens qui ne sont pas contents, qu’en réalité, Il n’y accorde pas d’importance. Alors comment fait-Il ?

Jésus prend deux paraboles très gentilles. La première est celle d’un berger qui a perdu un mouton. En réalité, c’est un berger un peu inconscient. Pour un berger, abandonner le troupeau, c’est un peu limite. Il ne sait pas à quoi il s’expose vu que les troupeaux et surtout les troupeaux de moutons, ont des comportements absolument imprévisibles. Tout le monde le sait depuis les histoires de Rabelais et les moutons de Panurge. C’est très risqué en effet de perdre tout le troupeau pour en récupérer un mouton. Mais, Jésus montre qu’à l’inverse du fameux proverbe « une de perdue, dix de retrouvées », ici c’est « une de perdue, cent de retrouvées », c’est-à-dire qu’Il recompose complètement le troupeau.

La parabole de la drachme, c’est un peu pareil. La maîtresse de maison est sans doute mal à l’aise car elle se rend compte que quand son mari rentrera le soir du labour et qu’elle lui dira : « J’ai perdu une drachme », il pourrait y avoir des représailles. Par conséquent, elle prend la lampe, le balai, l’aspirateur et finalement retrouve la drachme.

Jusque-là, ces histoires entrent dans la perspective que l’on va essayer de faire de notre mieux. Mais, il y a une petite chose en plus dans les deux cas : dans la première parabole, le berger organise un festin en espérant qu’il ne prend pas une autre brebis du troupeau pour faire la fête mais l’histoire ne le dit pas. Dans l’autre, la dame qui a retrouvé sa drachme fait un repas ; je ne sais pas si le mari sera très content que le repas puisse coûter plus cher qu’une drachme. Mais, les calculs n’ont pas de place dans ces deux histoires.

La troisième parabole – c’est le sommet – commence par une espèce de brouille. Pour que le plus jeune fils ait envie de partir, alors qu’apparemment la famille vit plutôt une situation confortable, c’est qu’il y a un problème. A un moment donné, le fils dit à son père : « Donne-moi la part d’héritage qui me revient ». Jésus nous fait grâce des difficultés qu’il devait y avoir entre les deux frères. Il nous montre plutôt la générosité inconsciente du père et la situation difficile qui va régner dans l’organisation de la maison. Le jeune fils part et dépense tout l’argent qu’il avait. Le frère aîné a quand même de petites raisons d’avoir du ressentiment ; en effet, quand le jeune fils reviendra, il faudra à nouveau partager. C’est donc vraiment très injuste, cette histoire !

Toujours est-il que le jeune fils arrive à passer de la compagnie de sa famille, si gentille avec lui, si patiente et qui a dû le supporter alors qu’il était insupportable, à devoir partager la compagnie des cochons. S’adressant aux pharisiens, cette parabole est très bien choisie, puisque les cochons représentent une viande non casher, donc pas comestible. Et alors que dans sa famille on partageait tout, quand le fils est au milieu des cochons, il doit se résoudre au fait que la grande caractéristique des cochons est qu’ils ne veulent pas donner les caroubes et les glands qu’ils avaient en partage. C’est à ce moment-là que le fils se retrouve complètement démuni.

Alors que fait-il ? Il réalise qu’il s’est complètement déconsidéré vis-à-vis de sa famille, qu’il a été en-dessous de tout, qu’il est parti, qu’il a dilapidé la moitié de la fortune mais que les gens qui travaillent chez son père ont de quoi manger tous les jours, qu’ils vivent entre eux dans une situation de partage et de collaboration. Il décide de revenir mais n’est pas sûr de réussir. Et quand il arrive à la maison, avec surprise il voit son père qui l’attend sur le seuil de la maison. C’est là que le fils comprend vraiment qu’il est fils. Normalement, il aurait fallu qu’il aille frapper à la porte, qu’il attende et que le père vienne ouvrir après avoir regardé par l’œilleton pour voir qui arrivait. Non, le père va au-devant. Le jeu est ici tout à fait déséquilibré. Le père traite ce fils comme si rien ne s’était passé, et même pire que cela. Sachant ce qui s’est passé (le père n’est pas naïf et sait que son fils est impossible), sauf à imaginer que le fils a fait un vœu d’être désormais obéissant ce que je ne pense pas, il le reprend chez lui à ses risques et périls. Et quand il se retrouve en face du fils, il lui dit : « Tu remets tes chaussures – c’est-à-dire que tu peux aller où tu veux, je ne te retire pas ta liberté – et je te mets une robe – symbole même de la liberté et de la plénitude filiale que je te redonne –, et je te passe l’anneau au doigt – c’est celui du propriétaire ». C’est un retour sans condition, sans réclamation.

Cela diffère de notre vie où l’on doit tous les jours obéir à des conditions. Même l’Eglise n’a pas supporté cela puisque l’on inflige des comportements pénitentiels à ceux qui ont commis des péchés graves. Vous voyez que l’Eglise est un peu plus raide sur le sujet que Jésus.

L’autre fils revient alors et se met en rogne car il entend qu’il y a un groupe de musique et que l’on commence à danser et à taper dans les mains. Il se dit que ce n’est pas très normal car le fils aîné, lui, n’a jamais fêté ses anniversaires avec de la musique et n’a jamais invité des filles pour danser à la maison. Il est un fils modèle. Il se pose des questions face à cette fête organisée à la maison. Là commencent les réclamations. Il demande aux serviteurs ce qui s’est passé sans oser même le demander à son père. Mais de la même façon qu’il a couru au-devant du fils prodigue qui revenait, le père va au-devant de l’enfant aîné, car il ne fait pas de distinction entre celui qui a fait les 400 coups et celui qui a respecté toutes les normes de la vie familiale. Il se dit qu’il est leur père à tous les deux et qu’il ne veut pas leur imposer quelque chose. C’est comme saint Pierre : « Vous pouvez entrer ». Et le père aurait pu dire au fils aîné : « Je ne sais pas si ça te plaira ». Et de fait ça ne lui plaît pas. Et le père lui dit : « As-tu compris le sens de la vie humaine ? » La vie humaine est faite pour vivre et n’est pas faite pour s’ennuyer avec des normes.

Ce père paraît un peu libéral. Habituellement, ce sont plutôt les jeunes générations qui le sont. Si Dieu a créé l’homme avec une liberté, Il a pris tous les risques. C’est cela la foi. La seule différence entre notre Dieu et ceux des autres religions et j’ose le dire sans crainte de me tromper, c’est que les dieux de toutes les autres religions demandent toujours à l’homme des comptes, des sacrifices, des choses à faire... Et là, rien. Dieu a créé l’homme pour la liberté. Si ta liberté, tu l’as usée pour vivre comme quelqu’un qui veut vivre complètement selon les normes (c’est le fils aîné) et si tu ne veux pas ouvrir ton cœur à la joie de ton frère qui revient, que puis-je faire ? Si tu ne comprends pas que ton frère a besoin de vivre autrement, mieux que toi parce qu’il a peut-être un peu plus d’imagination, de souplesse, de proximité du mystère de la vie, que veux-tu que je te dise ?

Et à l’autre fils qui revient comme une sorte de petit gandin pas très fier de lui, mais qui dit au père : « C’est vrai, j’ai tout gâché », le père lui dit : « Non, tu n’as rien gâché et je peux te faire redémarrer d’une minute à l’autre ». C’est cela, la question du pardon. Le pardon, c’est l’attitude de Dieu qui ne pose pas de réclamations.

Frères et sœurs, c’est une magnifique attitude et tout à l’heure quand nous allons dire le Notre Père, « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés », c’est exactement cela que Dieu nous demande parce que nous n’avons rien d’autre à être et à faire que d’être les témoins du pardon de Dieu qui rend la vie à toute l’humanité.