LE PARDON AU-DELA DU DON

Am 8, 4-7 ; 1 Tm 2, 1-8 ; Lc 16, 1-13
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – année C (21 septembre 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Il y a des gens aujourd’hui, frères et sœurs, qui pensent que l’Évangile n’est pas d’actualité. Je ne suis pas sûr qu’on ait lu au Parlement la parabole du serviteur malhonnête pour régler le problème de la dette : il faut quand même dire que dans l’Évangile, les chiffres et les quantités financières envisagées sont nettement moindres que celles de la dette de l’État. C’est très curieux que ce problème de la dette soit considéré comme un problème fondamental par le Christ Lui-même, car cette histoire-là, comme toutes les histoires financières, circulait déjà à l’époque et on n’avait pas besoin de gazettes financières pour savoir que les scandales pouvaient se produire même dans la société juive, qui était assez rigoureuse sur la question. Cela veut bien nous dire que ce problème des dettes est toujours d’actualité depuis qu’on a inventé la monnaie, que d’ailleurs Jésus traite à la fin de « Mammon », un monstre, nom inventé à l’époque, et cela veut dire qu’il est très difficile de manipuler l’argent. Jésus a dû entendre parler de ce scandale et décide de l’utiliser pour montrer la difficulté.

Jésus prend cette histoire au vol, mais l’attrape pour lui faire dire autre chose de Lui. Ce que dit l’histoire, tout le monde le comprend : c’est un intendant malhonnête. Quand un intendant gérait les biens, il en profitait toujours pour, non pas faire une fausse facture, mais augmenter la facture de façon à pouvoir en tirer quelques profits : la facture augmentait, et tout ce qu’il avait ajouté, il n’était pas obligé d’en rendre compte au maître. Le fond de l’histoire est donc assez trouble. Surtout, cet intendant est très malin : il a gardé tous les papiers et il dit au débiteur à qui on a vendu l’huile ou le blé, d’inscrire une quantité moindre, si bien qu’il apparaît comme un bienfaiteur au débiteur qui pourra ainsi lui rendre des services quand il aura perdu son emploi, car s’il est très habile pour gérer les écritures et les factures, il n’est pas du tout doué pour se mettre au travail, faire le travail au jour le jour pour gagner sa vie et faire vivre les membres de sa famille. C’est un usurpateur, son poste lui sert à se débrouiller dans la vie et il cherche à en tirer profit même quand on dévoile la supercherie.

C’est là que se noue le problème : non seulement il est habile pour se faire des petites cagnottes, des revenus supplémentaires, mais quand il voit qu’il n’en aura plus, il s’arrange pour s’en ménager avec ceux qu’il a déjà favorisés. Je ne sais si vous voyez jusqu’où va la filouterie : non seulement il a été filou dans son travail d’intendant, qui est un métier de confiance, mais après, il va voir ceux qui ont été bénéficiaires de ses réductions de dettes en leur disant : maintenant que je vous ai fait une fleur, vous ne pouvez pas me priver de votre appui ni de votre soutien. Entre nous soit dit : si ceux à qui il fait la réduction étaient un tout petit peu lucides, ils se rendraient compte que ce type n’est pas du tout fréquentable : vu comme il a été intendant auparavant, comment être sûr de ce qu’il dit ? À mon avis, il ne se fait pas une publicité extraordinaire. L’histoire est un peu sordide : c’est vraiment un intendant très malhonnête.

Pourquoi Jésus le cite-t-Il ? Après avoir fait connaître l’histoire et la malhonnêteté de l’intendant, Jésus dit : « Le maître loua la malhonnêteté de son intendant ». Au fond, c’est celui qui a été le plus manipulé, le maître de la maison et du domaine, qui dit que finalement, il n’a fait pas si mal que cela. Vous pouvez presque vous dire que le maître ne l’a pas volé de se faire avoir par un type pareil si non seulement il lui accorde l’amnistie mais c’est tout juste s’il ne lui écrit pas une lettre de recommandation pour le prochain emploi. Ce qu’il faut bien comprendre dans cette affaire : je vous donne juste un point de réflexion et vous pourrez en discuter puisqu’il y a plein de sujets actuels qui tournent autour de cette question. Ce que Jésus veut dire, et c’est d’ailleurs la conclusion de l’histoire : « Faîtes-vous des amis avec le malhonnête argent ».

Qu’est-ce que Dieu nous a donné ? En fait, nous sommes très débiteurs, les uns et les autres, de ce que Dieu nous a donné la vie, et tout ce dont nous avons besoin pour nous débrouiller au plan social, familial, collectif. Or, on ne fait pas son examen de conscience devant sa feuille d’impôts tous les jours, mais de temps en temps, on tire des profits, on essaie de réduire les choses à notre profit. C’est la réalité. Cela veut dire que Dieu nous a donné une sorte de capacité de faire face à la vie avec des moyens très discutables, en l’occurrence ici : seul l’argent est envisagé. Mais on pourrait aussi parler de tous les talents que nous avons reçus : les avons-nous bien utilisés ? Cela, c’est pour le temps présent. C’est comme si Jésus, transposant à partir de la parabole dont Il se sert, disait : « Pour le temps présent, vous essayez de tirer un certain profit, mais vous n’êtes pas toujours très critiques vis-à-vis de vous-mêmes. Vous avez de temps en temps les moyens de tirer quelques marrons du feu. » Ici, à travers cette histoire, nous sommes remis au niveau non plus simplement des affaires courantes, mais au niveau de la destinée humaine de chacun d’entre nous. Comment voyons-nous notre propre destinée humaine ? Comment la voyons-nous comme destinée qui s’ouvre vers un avenir, ce qu’Il appelle les demeures éternelles ? C’est comme si le Christ disait : « Vis-à-vis de Dieu, vis-à-vis du Père, vous n’êtes pas toujours francs du collier. » De temps en temps, nous trouvons de petits arrangements pour que ça marche à notre profit et s’il faut regarder la gestion de sa vie et de ses projets, nous sommes tous des pécheurs, pas nécessairement dans le domaine de l’argent, mais dans celui de nous faire valoir. Mais, dit Jésus : « Dieu le sait. » Il sait qu’Il nous a donné une vie, qu’Il nous a donné des talents, que ce en quoi Il nous a constitués comme personnalité humaine, nous pouvons nous en servir à tort et à travers.

Jésus veut nous dire : « Essayez d’imaginer la réaction de mon Père quand Il vous voit : or le maître de maison loua l’intendant. » Cela veut dire que si au moment où nous reconnaissons notre péché, nous nous retournons vers Dieu et nous avouons que nous n’avons pas été à la hauteur, Dieu dit : « Tu ne t’es pas très bien servi de ce que Je t’ai donné, mais Je te l’ai donné et Je ne vais pas te demander de rendre des comptes ». C’est pour cela que le Christ nous dit : « Comment votre dette, votre insuffisance à répondre vraiment à l’amour de Dieu, seront-elles effacées ? » C’est là que Jésus introduit dans cette histoire la notion de pardon, car par le pardon, nous sommes touchés au plus intime de nous-mêmes. Dieu nous dit : « Je t’ai donné tout ce que Je t’ai donné, tu ne t’en es pas toujours très bien servi, mais même dans les moments où tu n’as pas été très brillant du point de vue des vertus morales, Je t’ouvrirai la porte du Paradis. »

C’est en réalité une parabole sur le pardon. Dieu est absolument lucide sur la manière dont nous nous servons dans notre vie de tout ce dont nous avons besoin pour vivre. Il sait que tantôt c’est bien, tantôt ce n’est pas bien, mais Il sait que s’Il l’a donné, Il l’a donné et par conséquent, Il ne va pas demander des comptes sur ce qu’Il a donné.

C’est un très beau commentaire de ce qui est le cœur même de notre foi. C’est formulé par saint Paul : les dons de Dieu sont sans repentance. Quand Il a donné, Il a donné, si on ne s’en sert pas bien, Il le sait. Si on ne s’en sert pas bien et qu’on essaie de trouver qu’on pourrait améliorer notre relation avec Dieu en reconnaissant les limites et le caractère insuffisant de notre réponse, il n’y a qu’une chose à faire : c’est qu’Il nous pardonne. Je dirai que cette parabole nous montre finalement que Dieu est acculé au pardon : Dieu donne, mais ce qui est le plus extraordinaire chez Lui, c’est qu’Il pardonne.