SERVIR EN PARTICIPANT AU PLAN DE DIEU
Sg 2, 12 + 17-20 ; Jc 3, 16 – 4, 3 ; Mc 9, 30-37
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – année B (22 septembre 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Si quelqu'un veut être le premier, qu'il se fasse le dernier et le serviteur de tous. »
Frères et sœurs, Jésus donne-t-Il là à ses disciples une clé pour la réussite sociale ? Dit-Il à ses disciples d'avoir les dents qui « rayent le plancher » pour pouvoir devenir prêtre, archiprêtre, évêque, archevêque, cardinal et aussi peut être pape ? Est-ce un cours de promotion sociale ? Si c'est cela, ce n’est pas très réussi parce que ça n’a jamais été écouté. C’est sûr, on peut toujours trouver qu’on s’humilie, qu’on prend des airs de chattemite pour dire que l’on est le plus humble, qu’on est le dernier mais en général quand on commence par ce genre de discours, il ne faut pas trop y prêter l’oreille : c’est souvent pour se placer. Mais alors, qu'est-ce que c'est ?
Vous l'avez remarqué : cet évangile est construit en trois petites séquences intéressantes. La première, c'est ce que Jésus rappelle pour la seconde fois (on l'a vu les dimanches précédents) à savoir que le Fils de l'homme va être livré, crucifié, moqué et réduit à rien. La seconde chose, sans transition, c’est quand Jésus dit qu'Il va passer par des moments terribles d'humiliation et être réduit à être le dernier, le serviteur de tous. Les disciples changent tout de suite de registre et discutent qui sera le plus grand, qui va être le premier. À ce moment-là, Jésus dit, avec ces petits apophtegmes dont Il a le secret, « que celui qui veut être le premier, qu'il se fasse le dernier et le serviteur de tous ». Il renverse l'ordre et presque aussitôt après, Il appelle un enfant et le présente au milieu d'eux en leur disant : « Tout le problème est d'accueillir les enfants comme Moi-même J'accueille cet enfant ». Vous remarquerez que dans ce geste-là, ce n’est pas l'enfant qui va spontanément auprès de Jésus, c'est Jésus qui l'appelle et qui le met près de Lui. C'est cela la vraie promotion.
Je crois que c'est très important de méditer avec vous sur ce qu’est le serviteur, le service ou plus simplement aujourd'hui, parce que cela nous est plus familier, ce qu’est le travail. En effet, dans le monde ancien, en Israël, on a une idée du travail et du service assez étonnante. Dans la tradition juive, quand on est de service, serviteur ou esclave, on ne perd pas son humanité, on est toujours homme. Et d'ailleurs, même dans les autres sociétés, on considère parfois que quand un esclave a été particulièrement méritant ou extraordinaire, on peut le promouvoir et l’affranchir. Serviteur, esclave ou dernier de tous, on a la même humanité.
Je vous signale que quand on reproche au christianisme de ne pas avoir aboli l'esclavage, ce qui est vrai, le reproche est tout à fait discutable puisque précisément le Christ n'a jamais douté que les esclaves soient des humains. Vous me direz que l’on aurait pu améliorer les choses et faire que les esclaves soient promus, libérés etc., mais le problème était que tout individu, qu’il soit esclave, maître, premier, troisième, quatrième degré, ou au sommet de la pyramide sociale, c'étaient des humains. Et cela devrait nous faire réfléchir : qu’est-ce que Jésus veut dire quand Il dit qu’il faut être serviteur ? Et surtout, Il dit que pour être le premier, il faut être le dernier et le serviteur de tous.
Pour nous aujourd'hui le service, c'est du travail. Il y a peut-être une nuance qui nous échappe souvent, c'est que nous avons réduit le travail à un service économique : à partir du moment où je fais ce travail et où je me donne de la peine, je vais être reconnu et rémunéré. À ce moment-là, que prend-on en compte d'abord ? On prend en compte le travail comme un moyen de maîtriser une situation où il y a des obstacles, des difficultés, des réalisations à faire et généralement le payer de notre sueur ou de la vitalité intellectuelle de notre cerveau.
Donc, le travail est envisagé comme le moment de résister à tout ce qui, d'une certaine manière, contraint l'homme : métro, boulot, dodo, une vision à peu près classique du travail. Travailler, c'est être soumis, limité, chargé de contraintes et avec des liens sociaux, on essaie de se sortir de cette situation. Autrement dit, le travail, pour ceux qui ont le souci de la théologie, c'est le pélagianisme par excellence, c'est l'effort que fait l'homme pour s'en sortir. C'est tout à fait méritoire et il faut essayer de faire en sorte que cela puisse se passer de la meilleure façon.
En raison de cela, et surtout dans la mentalité actuelle, le travail doit être rémunéré à cause de la peine et de la difficulté que cela m'a donnée. Je crois qu’un proverbe corse dit que le travail « ce n’est pas que ça fatigue, c'est le temps qu'on y perd ». Ici donc, le travail est envisagé uniquement sous l’aspect des heures faites à dédommager. Ça veut dire que l'homme est plongé dans un monde où tout ne va pas de soi, c'est la finitude. Il y a des difficultés pour pouvoir manger tous les jours et il faut travailler. La contrainte de survivre de jour en jour est effectivement le moteur même du travail. D'ailleurs dans le Nouveau Testament, saint Paul l’avait déjà bien remarqué puisqu'il disait que celui qui ne travaille pas ne mange pas. C'était quand même assez sévère mais c'était ce qu’il disait parce que la communauté à laquelle il s'adressait comportait beaucoup de gens pas très enchantés par le travail. Ils avaient tout lâché, se disant que de toute façon, Dieu allait bientôt revenir, que c'était bientôt la fin des temps, que ce n'était pas la peine de travailler, qu’on allait vivre sur le dos des voisins. Ainsi, vous voyez l'interprétation de la vie communautaire qui était derrière : « Ne nous cassons pas la tête, de toute façon, on s’en sortira et on verra bien ce qui se passera ».
Pour nous, le travail, c'est d’abord d’essayer de faire face à des contraintes et des difficultés qui marquent les limites de notre existence et de nos capacités à faire face ou non, mais c'est effectivement toujours le travail comme résistance. Comme ce qu'il y a de plus résistant, c'est ce qui est corporel ou ce qui est spatial et temporel, le travail est effectivement toujours considéré comme l'effort du corps ; ensuite on le transpose au niveau de l'effort intellectuel et c'est toujours l'idée que le monde ne va pas de soi et que le travail est cette manière que j'ai d'améliorer mon ordinaire et éventuellement celui du patron.
C'est une façon un peu schématique de voir les choses car en fait le véritable aspect du travail n’est pas de vaincre les difficultés ou d'améliorer les conditions de vie, le véritable but du travail, c'est de réaliser un plan qui est soit le nôtre soit la plupart du temps, pour qu'il y ait contrat de travail, le plan que nous propose un chef d'entreprise. À ce moment-là, on entre dans une dimension du travail qui est, je crois, assez importante et que l'on perd de vue de temps en temps : c'est le fait que par le travail, des hommes sont capables d'entrer en lien les uns avec les autres parce que le travail rentre dans la pensée et le projet des autres.
On ne peut pas dire alors que ce soit une sorte de soumission ou d'esclavage, c'est le service. C'est pour ça que dans la Bible le mot privilégié pour parler de toutes les activités humaines, c'est souvent le service et c'est même un service qui peut être tellement élaboré, profond et intelligent que dans certains livres de l'Ancien Testament, on parle de la « sagesse artisane ». Et que fait la sagesse ? Elle est au pied du Dieu de l'Ancien Testament et elle travaille mais son travail est un jeu. Je sais que quand vous partez tous les matins, ce n'est pas pour jouer mais ça n'empêche que dès le départ, quand on parle de la création divine, il y a Dieu qui crée mais aussi la sagesse artisane et c'est la sagesse divine, elle entre tellement bien dans le jeu qu'elle devient pratiquement celle qui siège aux côtés de Dieu. Et c'est un être tellement proche de Dieu qu’on a attribué le qualificatif de la sagesse au Fils de Dieu, à Jésus Lui-même. Jésus est le serviteur le plus humble et le plus total de la vie du monde.
Frères et sœurs, ce n’est pas une entourloupe, ce n’est pas pour nous tromper : quand Dieu a créé ce monde, voyant les limites et les difficultés que l'homme peut avoir à évoluer dans ce monde, Il a confié à la sagesse de pouvoir aider l'homme. On est là dans un tout autre registre, pas dans celui du chef qui fait marcher les esclaves, comme les Hébreux en Égypte qui sont les esclaves du pharaon. Au contraire, on est ici dans cette espèce de jeu subtil, qui fait que l’homme, petit à petit, se met au parfum de la pensée de Dieu.
Vous allez me dire que je vois le travail de façon très exaltante, peut-être de façon un peu trompeuse. Je ne le crois pas. Je pense que le vrai sens de l’existence humaine, c’est effectivement un service, qui peut avoir à faire face à des difficultés : il faut faire des routes, des métros, creuser des tunnels… Mais sur le fond, c'est la participation au plan de Dieu. C'est un tout petit peu ce qui manque à l'écologie contemporaine : au lieu de nous dire simplement qu'il faut préserver le monde, ne pas y toucher, la véritable sagesse c'est de savoir découvrir ce monde pour y voir qu’elle est l'intention que Dieu a voulue en le créant, ce qu'Il voulait nous apporter en nous rendant les cultivateurs de ce monde.
À ce moment-là, vous comprenez pourquoi il vient à l’esprit de Jésus de prendre l'enfant qui est là et de lui dire : « Tu viens là ». Et Jésus dit : « Celui qui accueille cet enfant, c'est Moi qu’il accueille et celui qui M'accueille, accueille Dieu ». Cela veut dire que si nous n'avons pas un cœur d'enfant pour entrer dans l'histoire et le devenir de ce monde, nous risquons d'en rester toujours au niveau du travail comme ce qui nous accable, ce qui nous diminue, ce qui nous fait manquer l'essentiel. Alors qu’au contraire, si nous essayons de voir d'abord la dimension du service, c'est-à-dire d'entrer dans la pensée de quelqu'un qui nous a donné la vie pour être ses collaborateurs, à partir de ce moment-là, je pense qu'il y a peut-être quelque chose de différent qui pourrait éveiller notre cœur et notre vie sociale qui en a tant besoin.