LE BONHEUR A TRAVAILLER DANS LA VIGNE DU SEIGNEUR
Is 55, 6-9 ; Ph 1, 20c-24 + 27a ; Mt 20, 1 -16a
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – année A (24 Septembre 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, je ne sais pas si vous avez remarqué hier soir à la messe, événement unique, planétaire et absolument au-dessus de tout ce qu’on peut imaginer, la messe au stade vélodrome, à la fin le cardinal Aveline a fait un petit mot dans lequel il a cité un évangile qui je crois n’a cours qu’à Marseille, c’est l’évangile selon l’OM et vous connaissez la phrase de l’OM : « Les premiers à jamais et toujours les seuls ». Donc, c’est non seulement le privilège des premiers mais c’est carrément l’exclusivité, il n’y a pas de clause de concurrence.
Nous y sommes : les premiers à jamais et toujours les seuls. « Toujours les seuls », c’est la glose d’un scribe, trente ans après, quand on n’y a été qu’une fois. Manifestement, c’est un évangile qui a cours surtout à Marseille mais nous, nous lisons l’évangile de tout le monde, l’un des quatre, et il se trouve aujourd’hui que la citation décisive qui nous est offerte est : « Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers ». Je ne sais pas si le cardinal Aveline va célébrer une messe ce matin mais en lisant cette phrase il va quand même sentir une sorte de décalage culturel entre le monde sémitique de Jésus et le monde marseillais des affaires et du sport.
Premièrement, cela veut dire que quand on veut toujours être le premier, ça se termine mal. Donc Marseille attention, être toujours le premier en quelque domaine que ce soit, c’est dangereux.
Deuxièmement, la catégorie de premier, même si dans l’Eglise on voit tout le déploiement des grandes dignités, les unes après les autres, qui se disputent la place au centimètre près, ne fait vraiment pas partie de la vision spirituelle de Jésus. Il n’a jamais défendu le fait d’essayer d’être les premiers. Il décrit toujours que quand on entre dans une salle de noce tout le monde se bouscule, il n’y a pas de repas placé, c’est l’improvisation totale. Donc on voit bien qu’ici ce n’est pas le culte du premier. C’est sûr que nos sociétés actuelles ont beaucoup le culte de la première place. Il faut réussir et cela fait partie de cette mentalité moderne, qui par certains côtés est terrible, de tout mesurer en le chiffrant, en le comparant : les meilleurs hôpitaux pour se faire opérer, les meilleurs fournisseurs de tel produit, les meilleurs prix pour des cures thermales. Tout est mesuré, tout est numéroté. Donc on pourrait se dire qu’il faut toujours être les premiers, avec la mentalité de vouloir s’imposer par le chiffre, par le nombre, par la supériorité.
Or Jésus bat en brèche radicalement cette attitude. Il n’y a rien dans l’évangile qui dise qu’il faut essayer d’entrer les premiers au Paradis. C’est une chose inventée par les prédicateurs pour édifier les foules et pour donner des bons points pour l’avenir pour pouvoir se placer là-haut car s’il y a un peu plus de place qu’au Vélodrome, il faut quand même se battre pour avoir sa place même s’il n’y a pas de droits à payer. Nous sommes là devant une affirmation de Jésus et non du cardinal Aveline : « Les premiers seront derniers et les derniers seront premiers » et ça, c’est la "vérité vraie" de l’évangile.
Il faut d’abord essayer de bien décaper toutes les interprétations ou les approximations qu’il peut y avoir autour de cette phrase. La première est une interprétation malveillante qui consiste à dire : « Dieu avec un apparent égalitarisme encourage en général la paresse, peu importe que vous alliez au boulot, le bon larron s’est converti trente secondes avant sa mort, donc ne nous faisons pas de souci, tout va bien et de toute façon Dieu est généreux et même si je suis absolument insupportable et si je mène une vie de patachon, je vais quand même gagner le ciel et même si j’arrive le dernier il y aura toujours une petite place pour moi ». C’est interpréter ce texte dans le sens de la paresse spirituelle, de la paresse de la charité, de la paresse de la foi. « C’est trop compliqué. Je ne vais pas m’escrimer à essayer de comprendre ce que Jésus a voulu dire quand Il a dit qu’Il avait un Père qui nous enverrait le Saint-Esprit, tout cela c’est de la théologie pour deux ou trois curés, les derniers des mohicans qui s’intéressent encore à ça. Donc si on est les derniers, on n’y comprend rien mais on se laisse porter par le flot qui nous emmène au Paradis. C’est la chanson, « On ira tous au Paradis ». Espérons que cela soit vrai mais est-ce le bon principe pour mener sa vie au fur et à mesure ? Ça n’est pas sûr. Ce n’est pas une parabole qui encourage la revendication du salaire égal pour tous, ce n’est pas une parabole qui nie la justice humaine.
Ceux qui ont travaillé toute la journée ont vraiment porté le poids du jour et de la chaleur. Quant à ceux qui n’ont travaillé qu’une heure, des prédicateurs disent que les derniers qui n’ont travaillé qu’une heure étaient tellement contents d’être appelés qu’ils ont abattu autant de boulot que ceux qui ont travaillé depuis le matin. Interprétation très bienveillante de l’évangile mais je ne pense pas que Jésus se faisait des illusions sur les conditions du salaire des vignerons.
Qu’est-ce donc ? Tout est dans les termes calculer et râler, c’est cela les premiers. Les premiers calculent et râlent, ils calculent car quand ils sont à la distribution et que de façon assez maligne le patron de la vigne les met à la fin pour leur donner leur salaire, immédiatement ils ont des pensées de jalousie. Ils sont jaloux car ils se disent que le patron va être obligé de reconnaître leur qualification professionnelle : « J’ai empli tant de hottes de raisin donc je vais être beaucoup plus payé que les autres ». Le calcul jaloux, l’œil mauvais. L’œil mauvais non seulement sur les autres mais aussi sur le maître : « Lui, qui m’a exploité pendant douze heures doit me payer les douze heures au même tarif que les derniers un peu paresseux et opportunistes qui sont arrivés au dernier moment ». Ça fausse les regards entre les humains et entre ceux qui se croient les premiers et qui regardent Dieu. Dieu n’a qu’à payer. Moi, j’ai mené une vie très vertueuse donc je vais au Paradis, je suis tranquille, ça baigne.
C’est le côté observateur jaloux. C’est vieux depuis l’origine du monde où s’est manifesté pour la première fois le péché à part ce péché très innocent de manger au paradis des pommes délicieuses, péché qui n’avait rien à voir avec la relation entre Caïn et Abel. Le premier péché, c’est vraiment la jalousie fraternelle. C’est Caïn qui ne supporte pas que son sacrifice ne soit pas reconnu comme plus valeureux que celui de son frère Abel.
Deuxièmement, la jalousie rend râleur. Quand vous voyez quelqu’un qui râle, vous pouvez analyser le problème sur tous les aspects mais il râle parce qu’il est jaloux. La jalousie engendre un discours de lamentation, de plainte, de mécontentement. C’est la qualification des premiers, pas des premiers de classe qui ne sont pas râleurs car ils sont contents d’eux, un peu comme à Marseille. C’est le côté : « Je peux me plaindre de mon sort et il faut même que je m’en plaigne pour que l’on comprenne bien que je suis souffrant et martyr ». Précisément au moment de paraître devant le maître qui est en train de faire les comptes avec son intendant, ils râlent et le maître ne supporte pas. Dieu supporte plein de choses mais il y en a une qu’Il ne supporte pas, c’est que les gens râlent. « Je t’ai créé, Je t’ai donné la terre, Je t’ai mis dans mon jardin, Je t’ai mis dans ma vigne, tu trouves que les raisins sont difficiles à cueillir, tu trouves que la récolte n’est pas assez abondante pour ce que tu voulais faire, tu renâcles sur la qualité du raisin que tu grignotes au fur et à mesure que tu cueilles les grappes. Si Je te mets là, c’est pour le bonheur ». Pourquoi le murmure est-il si terrible ? Parce que c’est la meilleure façon de détruire le bonheur. Il faudrait s’en souvenir tous les jours quand on se lève le matin. C’est le râle le plus fréquent. C’est terrible de ne pas pouvoir accepter que la vie soit donnée. Comme elle est donnée à chacun, on ne va pas commencer à commenter « oui, mais pourquoi moi j’ai mal aux doigts de pied et toi tu n’as pas mal et pourquoi moi j’ai des maux de tête et toi tu n’en as pas ? » Vous me direz qu’il faut être soumis, c’est Dieu qui m’envoie les maux de tête pour éprouver ma patience, c’est une mauvaise raison. Le vrai problème, c’est que dans cette parabole, le Seigneur nous dit qu’il faut apprendre le goût du bonheur et qu’on ne peut pas passer à côté comme si ce n’était rien du tout. Il faut l’apprendre pour le goûter, c’est tout sauf une école de critique et de râlerie pour dire à Dieu : « Je ne suis pas content de mon sort ». De nos jours cela commence à être quelque chose qui se répand. « Les médecins ne m’ont pas soigné pour que je dure aussi longtemps que le prévoit la moyenne d’âge ». Oui, les médecins ne sont pas Dieu, certains se croient Dieu mais pas tous. Jésus souligne cette attitude et dit : « Mon père ne peut pas supporter ça ».
Pourquoi Dieu nous ouvre-t-Il les bras ? Il nous ouvre les bras pour qu’on ouvre les nôtres. C’est cela le sens de la parabole. Quand on arrivera là-haut, on ne va pas raconter tout ce qu’on a fait. Il dira : « Je le savais mais Je savais surtout que tu t’en vantais beaucoup ». Il vaut mieux avoir un peu de réserve et de distance quand on arrive là-haut. Il faudrait plutôt dire à Dieu : « Je ne réclame rien, j’ai eu du plaisir à le faire ». C’est la clé de ce texte : il y a du bonheur à travailler dans la vigne du Seigneur, c’est ce qu’il y a de fondamental, de plus beau. C’est vrai, on a des talents inégaux, une puissance vitale inégale, on n’est pas tous pareils, mais tant mieux car dans cette diversité, au lieu d’y voir une source de revendications permanentes et de plaintes, c’est l’occasion de nous demander comment tout cela nous permet de vivre ensemble.
Je pense que c’est une des questions les plus profondes que le pape ait posée hier à plusieurs reprises. Comment recevons-nous la vie ? Si on la reçoit comme un cadeau, c’est un cadeau et puis c’est tout. L’attitude qu’il faut quand on reçoit un cadeau, c’est la reconnaissance, la joie et l’action de grâce. C’est surtout cela qu’il faut essayer de retenir.