LE FILS DE L'HOMME EST LIVRÉ

Sg 2, 12 + 17-20 ; Jc 3, 16 – 4, 3 ; Mc 9, 30-37
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – année B (19 septembre 2021)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le Fils de l’Homme va être livré aux mains des hommes.

Frères et sœurs aujourd’hui c’est un peu les circonstances qui nous y obligent, en tout cas qui nous le suggèrent, est-ce que vous savez d’où vient « ironman » ? Je suis sûr que vous n’avez jamais essayé d’étudier la question. Personnellement, pour mieux vous documenter et pour que nous ne mourrions pas idiots, je suis allé me documenter évidemment sur cette source incroyable qui s’appelle Wikipedia. J’ai compris quelque chose de très important qui va nous éclairer profondément sur l’évangile que nous venons d’entendre.

Premièrement ironman, dans sa configuration première, est une opération médicale organisée par un médecin qui voulait essayer de tester les réactions du corps face à trois compétitions qu’il considérait à la fois comme antinomiques, contradictoires, et qui poussaient à bout les possibilités du corps. La natation, qui développe surtout les muscles du haut du corps, la course qui développe plutôt l’aspect thoracique, le souffle, et puis la course à vélo qui développe les muscles du bas du corps, les jambes. Pour lui, c’était une sorte de désir de mettre l’homme dans toutes ses capacités musculaires, sur une sorte de terrain d’expérimentation. C’est déjà assez intéressant, non seulement qu’il ait pensé à cela, après tout on pourrait l’imaginer médicalement, mais que très vite en Californie cela ait remporté un réel succès, même s’il avait mis la barre très haut, puisque les performances étaient absolument incroyables au départ. C’était quarante-deux kilomètres de marche, je ne sais combien de kilomètres de natation, et également des épreuves de cyclisme… Bref, il y avait vraiment de quoi se « défoncer ».

On peut se demander quel était le but de l’affaire, pourquoi le médecin l’avait voulu, mais aussi pourquoi cela eut un tel succès. J’ai trouvé le résultat de l’enquête chez un philosophe qui pratique lui-même le triathlon, et par conséquent se livre à ce genre d’épreuve en réfléchissant comme un philosophe pour essayer de comprendre ce qui se passe. Voici le résultat : « Qu’est-ce que révèle l’ironman ? La domestication d’une souffrance et son dépassement jouissif ». Il n’est pas dit que tous ici nous serions dans le dépassement jouissif si nous le faisions… « ce qui est loin d’être toujours un plaisir », on le comprend. Ce qui est à l’origine de cette affaire, c’est le dépassement de soi par la souffrance. Il faut aller au-delà de soi-même, mais par des efforts musculaires qui font agir presque les uns contre les autres toutes nos possibilités de mobilité, d’effort, de course, de natation, de mouvements des bras et des jambes. C’est intéressant.

Certes, c’était dans les années 1970, début des années 1980, mais ensuite on est passé à la vitesse supérieure, c’est que ironman va devenir une sorte de prototype pour une série de bandes dessinées typiquement américaine, dans laquelle il y a un héros, l’héritier d’une fabrique d’armement qui va un jour en Afghanistan pour essayer de contrer les terroristes – on est en 2008 – et là cet ironman va avoir des démêlés incroyables avec les terroristes qu’il voudrait chasser et finalement avec des rivaux dans sa propre entreprise qui devrait fabriquer des armes, une histoire de fou. Le résultat, plus exactement le suspense, c’est que cet ironman n’est plus tout à fait un homme. C’est un humain certes, mais un humain armé, revêtu d’une sorte de carapace de fer, d’où son nom, ironman, qui va lui permettre de résister à tous les dangers, de se confronter aux pires formes de l'armement moderne et aux pires dangers de la guerre, plus que mondiale, une sorte de combat international, interstellaire, intersidéral dans lequel ironman va normalement arriver à vaincre.

Vous voyez ici le déplacement de la figure médicale et musculaire dans tous ses efforts pour passer, comme si ce n’était pas assez, à la figure d’une sorte de chevalier d’industrie de l’armement qui va, à travers toutes les péripéties qu’il doit traverser, faire de l’armement lui-même un deuxième aspect de sa personnalité. A la fois cela le rend invulnérable mais en même temps ça lui permet d’être le dominateur de tout le monde, et de servir une bonne cause puisque c’est la cause américaine. Nous sommes dans un monde qui dépasse de loin ce qui était simplement les possibilités d’un corps humain, maintenant nous sommes en face d’une situation de violence généralisée dans laquelle le héros est chargé de vaincre les ennemis, de remettre un peu d’ordre etc., le schéma classique des BD.

Cela donne beaucoup à réfléchir, parce que ces élaborations quasi mythologiques – quand on court l’ironman je suis sûr qu’on se place tout à coup au niveau d’un super héros qui va sauver la planète –, inversent d’une certaine façon le thème de l’évangile d’aujourd’hui. Le Fils de l’Homme va être livré aux mains des hommes. Le Fils de l’homme, c’est le Fils de Dieu, le Christ, qui va être livré aux mains des hommes. Le texte que nous avons entendu tout à l’heure, c’est Dieu livré aux mains des hommes, vous l’avez bien entendu comme cela. Ici nous avons une interprétation tout à fait classique, dès les débuts du message chrétien, nous avons le message que Dieu est livré aux mains des hommes.

Autrement dit, c’est l’inversion totale de tout ce que nous pouvions imaginer des rapports entre Dieu – ou les dieux – et l’humanité. Les dieux, par exemple pour les Grecs et même pour les Hébreux, ont la toute-puissance comme attribut premier. Pour Dieu ici, c’est l’inverse : le Fils de l’Homme va être livré aux mains des hommes, Dieu est livré aux mains des hommes. Et que vont-ils en faire ? Ils vont le tuer. Ici c’est quand même 1900 ans avant les réflexions de Nietzsche sur la mort de Dieu. Vous savez ce qu’a écrit Nietzsche, « Dieu est mort et nous l’avons tué ». Donc ici encore, l’évangile est assez troublant, Dieu tout à coup inverse tout ce qui constitue la relation entre le monde humain et le monde de Dieu. C’est très étonnant que l’annonce de l’évangile ait réussi dans le monde ancien parce que c’était vraiment le monde à l’envers. Et même s'il est très difficile de nous l’expliquer à nous-même et encore plus difficile aux autres, c’est pourtant ce qui est au cœur même de la foi. Dieu n’a pas trouvé d’autre moyen de manifester la puissance, la force ou la sagesse de son amour qu'en se livrant aux mains des hommes. Quand Jésus dit cela, les disciples se taisent, ils ne disent rien. Ils ont été échaudés par le fait que saint Pierre quelque lignes plus haut, quand le Christ a dit une première fois qu’Il allait être livré et qu’Il allait mourir, a protesté que cela n’arriverait pas, et Jésus lui a répondu : « Retire-toi Satan ». Cette fois donc, ils ont décidé de se taire pour ne pas être appelés Satan.

On le voit bien, dans la deuxième annonce de la Passion, c’est la prudence, la progression à pas mesurés, sans excès ni folie. A ce moment-là, Jésus comprend leur silence, et va leur poser la question : « Mais au fait, de quoi discutiez-vous en chemin ? » Et là, nous avons la manifestation à l’évidence qu’ils n’avaient rien compris. Car de l’annonce de la Passion par Jésus, on retourne à ironman. Qui est le plus grand ? Ici la puissance et la grandeur ne sont pas celles des figures de bandes dessinées américaines mais c’est simplement ce que pouvaient se figurer des hommes à cette époque : le plus grand est celui qui dirige, qui est au pouvoir, qui a des armées mais c’est quand même le même cinéma.

Frères et sœurs, nous sommes ici en présence d’un phénomène presque constant dans l’histoire de l’humanité. Au fond, je doute fort que s’il n’y avait pas eu l’évangile, on pourrait avoir des caricatures telles que celles d'ironman. Il y a comme une sorte d’entêtement de l’humanité à vouloir singer la question et le mystère du salut. Ce que Jésus a fait, quand Il a expliqué comment désamorcer cette tentation permanente de vouloir transformer, falsifier le sens de sa parole et le sens de son salut, c'est de donner un point de référence absolument incroyable : Il prend un enfant, l’embrasse, le met au milieu d’eux et dit que pour être le plus grand il faut être le serviteur, et pour être serviteur il faut être comme un enfant. Ce n’est pas que Jésus veuille infantiliser le groupe des disciples mais Il veut vraiment montrer que dans la construction même de ce qu'Il veut à travers son salut, à travers la grâce qu’Il veut nous donner, il n’y a pas de rêve ni de puissance, ni de violence, ni de domination.

Frères et sœurs, le mythe de la déformation du sens même de la parole de Jésus est toujours actif depuis fort longtemps et l'est encore dans le monde où nous vivons à travers des caricatures qu’on peut parfois trouver un peu ridicules – on en a le droit –, mais en même temps qui nous mettent vraiment au pied du mur. C’est-à-dire qu’il y a deux choses. La première, qu’est-ce qui sauve ? Est-ce l’homme qui se fait le plus grand, homme plus grand que les autres, super héros ? Est-ce cela la dynamique du salut pour les chrétiens ? Non. Et deuxièmement : où les chrétiens doivent-ils trouver la référence même du salut ? Dans la figure d’un enfant. Il faut bien dire que la figure de l'enfant telle que Jésus la prend et la propose à ses disciples, la figure du salut, ce n’est pas l’enfant naïf, l’enfant qui a besoin simplement qu’on soit là, qu’on s’occupe de lui, terriblement narcissique que nous avons tous été. Pour Jésus, l’enfant est celui qui est là et en qui Jésus manifeste toute sa confiance et tout son amour pour le faire grandir.

Frères et sœurs, la conception même que nous pouvons avoir du salut ne va pas de soi. Croire simplement en affirmant que Jésus est Sauveur, oui, bien sûr on peut le dire. Mais quand il s‘agit de réaliser comment cela se passe, Jésus dit à ses disciples : « Vous n’avez qu’une référence dans votre monde humain, non pas super héros, mais le visage d’un enfant ». C’est un véritable défi que Jésus nous adresse, Il ne nous dit pas que l’enfant par lui-même va nous sauver mais Il dit qu’il faut être comme des enfants, C’est-à-dire avoir ce sens de la vérité, de la confiance et de la foi, dont les enfants sont capables de nous instruire à condition qu’on veuille bien ouvrir les yeux et les oreilles.