LA SEULE RECOMPENSE, LE SEUL DENIER, C'EST LE CHRIST

Is 55, 6-9 ; Ph 1, 20c-24 + 27a ; Mt 20, 1-16a
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – année A (20 septembre 2020)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Faut-il que tu me regardes avec un œil mauvais parce que je suis bon ? »

Frères et sœurs, même sans avoir l’œil mauvais, nous l’avons un peu mauvaise ! Parce que, quand même, des journées de douze heures, payées au prix d’une heure, même si on avait convenu que douze heures c’était un denier, si la CGT savait ça, ce serait terrible, il y aurait des révolutions dans toutes les villes de France.

Or, précisément, Jésus fait de cette espèce d’injustice criante le pivot de son enseignement. Il ne faut pas se faire d’illusions, mais ces dernières paraboles, qui sont dans l’Evangile de saint Matthieu, sont les paraboles dans lesquelles Jésus révèle les lois profondes de son service du Royaume de Dieu. Comment cela va-t-il s’organiser ? C’est, d’une certaine façon, son programme social du Royaume de Dieu. Il a expliqué qu’il fallait le pardon, que les bons grains devaient pousser au milieu de l’ivraie, tous ces thèmes que nous avons vus durant ces deux derniers mois, c’est bien Jésus qui nous révèle la constitution fondamentale du Royaume de Dieu : comment ça fonctionne, comment on y entre, quelle place on a et qu’est-ce qu’on doit faire ?

Or là, littéralement, il casse la baraque ! Parce que (vous imaginez, nous pensons tous comme ça, il ne faut pas se faire d’illusions) si le nombre d’heures que l’on a passées n’ont aucune importance, alors c’est la destruction de l’Eglise : pourquoi aller prier tous les dimanches matin à l’église ? Ce n’est plus nécessaire. Il faudrait se lever tôt, mais Il a l’air de dire que ça n’a aucune importance si on n’y va que moyennement, et sans marquer beaucoup de zèle. C’est la démoralisation absolue du système. Tous les systèmes religieux, quels qu’ils soient, sont toujours basés sur le fait qu’il faut faire un certain nombre d’œuvres, de prières, de dévotions, qui finalement s’accumulent, et le jour où on arrive devant Dieu, on ne s’attend pas à ce qu’Il nous dise : « Je vais donner le même salaire à tout le monde », mais plutôt « Je vais calculer, untel, Je lui dois tant, tel autre, Je lui dois tant… »

Tout le problème est là. Dieu nous doit-Il quelque chose ? Considérons-nous Dieu comme quelqu’un qui nous doit quelque chose ? Sommes-nous tellement pénétrés par un esprit de revendication et de réclamation, que nous ayons envie de dire à Dieu : « Tu nous as mis sur terre, c’est Toi qui nous as créés, Tu veux qu’on Te serve, on va Te servir, mais il faut que ça paye ! »

Frères et sœurs, c’est terrible à dire, mais Dieu n’a jamais pensé à ça ! Dieu n’a jamais pensé à nous récompenser. Ou, si l’on peut envisager une récompense, Il n’a jamais pensé à cette manière-là de nous récompenser. Que se passe-t-il dans cette affaire ? Dieu promet aux premiers un salaire fixe : un denier. Aux suivants, Il ne précise pas, Il dit ; « Ce qui est juste ». Le suspens du récit est largement introduit. Ceux qui ont travaillé trois heures de moins que les premiers auront un salaire juste. Calculez, un denier c’est un franc-or, donc c’est un franc-or moins un quart de la somme : zéro soixante-quinze. Puis les suivants à midi, puis à trois heures de l’après-midi et puis les derniers à cinq heures. Ceux-là ont donc émargé à Pôle Emploi, mais de façon un tout petit peu violente. Donc, nous lisons la parabole en fonction du chiffre, et nous nous disons que le rapport entre ce que nous vivons ici-bas et ce que nous aurons de l’autre côté, c’est nous qui sommes capables de le maîtriser, de le calculer et finalement de le réclamer.

Mais est-ce que c’est comme ça que Dieu a pensé le fait de nous créer ? Est-ce qu’Il nous a mis déjà sur la terre en disant : « Je vais déjà voir ce que tu vaux comme assiduité au travail, puis Je te récompenserai en fonction » ? Si Dieu nous crée, est-ce pour nous tester, pour nous mettre à l’épreuve, comme on dit si volontiers ? Eh bien, pas du tout !

Que se passe-t-il alors ? C’est là où c’est assez extraordinaire : de fait, Dieu embauche. Le Cardinal Marty, un jour, s’était pris pour Dieu, il avait dit « J’embauche ! » Dieu embauche, c’est vrai. Quand il crée, Il embauche. Mais en même temps, Il embauche sans condition. Il fait entrer dans la vigne. Et pour Dieu, offrir de pouvoir travailler avec Lui et pour Lui, c’est quand même plutôt un cadeau. Donc, Dieu considère le denier qu’Il va donner comme une sorte de supplément gratuit. Je suis bon. Je suis débonnaire. Je vous donne ce que J’ai promis. Mais est-ce que, depuis ici jusqu’à l’autre côté, c’est nous qui sommes les critères de mesure de ce que nous devons gagner ? Non ! Parce que la récompense n’est pas du tout ce qu’on croit. La récompense, c’est simplement : « Je t’accueille et je te transforme ». C’est ça l’affaire. « Si Je t’accueille, Je t’accueille pour que tu rentres dans le monde de la résurrection. Ce qui fait le lien entre ton monde, ici-bas, sur la terre, que tu vis, et le monde dans lequel tu entres lorsque Je t’accueille à la fin de ta séance de travail, le lien, c’est Moi ».

Frères et Sœurs nous n’y pensons jamais. Nous disons que nous mourons. Et nous pensons que nous disparaissons. Mais en réalité, nous ressuscitons. Et entre moi, ici-bas, sur la terre, qui en bave, parce qu’il y a toujours des difficultés et des choses auxquelles il faut faire face, et le moment où j’entre dans le Royaume, qui fait le lien ? « Je suis la résurrection ; c’est Moi qui fais le lien entre ta vie ici-bas, et ta vie de ressuscité. Donc, si c’est Moi qui fais le lien, peux-tu, d’une façon ou d’une autre, réclamer sur la transformation ? Non ! Puisque c’est Moi qui te transfigure, et qui te fais vivre de ma vie ».

A partir de ce moment-là, le maître, sans être impitoyable, dit pourtant : « Si vous n’avez pas compris cela, vous n’avez même pas compris que Je vous faisais un cadeau. Et si vous n’avez pas compris qu’au moment même où vous entrez dans la mort, c’est Moi qui vous prends et qui vous transforme pour que vous viviez éternellement, c’est que vous ne M’avez pas cherché. Vous avez cherché simplement des moyens de prolonger votre vie. Mais vous n’avez pas cherché cette transformation profonde que Je vous propose parce que, dès le début, Je vous ai créés pour la résurrection. Je vous ai créés, pour que, si vous entrez dans la mort, Je sois là, au moment même, "maintenant, et à l’heure de notre mort" ». C’est-à-dire : « Je suis là au moment même où Je te ressuscite parce que tu meurs. Et donc, si tu ne veux pas accepter ce que Je te propose, si tu Me regardes avec un œil mauvais… Que veux-tu que Je te donne ? Va-t’en ! »

Frères et sœurs, cette parabole est quand même très subtile et extrêmement profonde. C’est la loi du rapport entre ce monde et l’autre monde. Si nous considérons qu’il y a des mathématiques, des lois économiques, des problèmes de rentabilité, qui s’établissent entre ce monde et l’autre monde, c’est-à-dire celui du Royaume, d’une certaine façon c’est que nous n’avons pas compris grand-chose. En fait, entre ce monde-ci et le monde à venir, qui fait le lien ? Il n’y a que le Christ : c’est notre foi.

C’est pour ça que la plupart du temps nous préférons croire à l’immortalité de l’âme, parce qu’on se dit : « Au moins, ce que j’ai acquis de ce côté, ça va tenir de l’autre ». Mais c’est encore une vision calculée de notre avenir dans les mains de Dieu. C’est une vision calculée parce que nous pensons qu’à ce moment-là, c’est nous qui allons dire à Dieu : « Voilà ce que je suis, alors, qu’est-ce que Tu me donnes ? » Mais à partir du moment où on meurt, au moment du plus grand abandon, on ne peut pas réclamer, on ne peut pas demander, on ne peut pas dire : « Je veux plus que le voisin, qui n’est jamais allé à la messe, et qui n’a jamais rien donné au denier du culte ! ».

Vous allez me dire que c’est désespérant : vidons les églises ! Nous faisons semblant de prendre des assurances, et en réalité nous n’en avons aucune. Mais précisément, nous n’en avons aucune ! Ou plus exactement, nous n’en avons qu’une : c’est le fait que Dieu nous dit : « Chaque homme, quel qu’il soit, Je l’accueillerai. Et la façon même dont Je lui donnerai d’entrer dans la vie éternelle, c’est Moi ». C’est peut-être pour cela qu’il nous est si difficile de penser le problème de notre avenir au-delà de la mort, car nous n’en avons pas les clefs. C’est le Christ qui en a la clef. Le grand transformateur entre ce monde-ci et le monde à venir, c’est Lui : « Je suis la résurrection et la vie ».

Frères et sœurs, c’est ça qui nous est livré à méditer aujourd’hui. Et c’est magnifique. Que voulez-vous, nous sommes tous ici pécheurs – pas la peine de penser que nous avons acquis des vertus incroyables qui font que nous sommes inspirés pour aller à la messe ! Le cœur même du problème : est-ce que nous sommes vraiment ouverts au plus intime de nous-mêmes, pour nous dire : « Ce que nous allons devenir, au-delà de la mort, nous n’y pouvons rien ; mais simplement, quand on tombe dans les mains de Dieu, un denier, un demi-denier, quinze deniers, peu importe, c’est Dieu qu’on reçoit ».

Tel est le secret de cette parabole. Tout le monde reçoit un denier, tout le monde reçoit le Christ dans le mystère de sa résurrection. Il n’y a qu’une vocation pour l’humanité tout entière, c’est d’entrer dans cette vie, ou dans ce mystère de la transformation de notre propre vie par le regard et la bonté de Celui qui nous a créés.