ANALYSE DE LA LIBERTÉ HUMAINE DEVANT DIEU
Nb 11, 25-29 ; Jc 5, 1-6 ; Mc 9, 38-43+45+47-48
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – B
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Un choix risqué !
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i ta main t'entraîne au péché, coupe-là, mieux vaut entrer manchot dans le Royaume de Dieu que de ne pas y aller. Si ton pied te conduit au péché, coup-le, il vaut mieux entrer estropié, claudiquant dans le Royaume de Dieu que d'aller avec tes deux pieds dans la Géhenne. Et si ton œil te conduit au péché il faut l'arracher parce que c'est mieux d'aller borgne dans le Royaume de Dieu, car un seul œil suffit pour voir la gloire de Dieu, que d'arriver avec tes deux yeux pour contempler le feu de l'enfer !
Frères et sœurs, je pense que vous avez eu une réaction immédiate que je comprends fort bien, vous avez dû vous dire : ça y est, encore ces textes du Proche Orient où on exagère tout le temps, où ce sont des punitions à n'en plus finir, c'est comme si Jésus était le parfait héritier des pires lois vindicatives de l'Ancien Testament, c'est un code pénal épouvantable, c'est absolument inadmissible de nos jours. En fait, c'est une incitation à la violence que de lire un évangile pareil en public aujourd'hui. A première vue, cela pourrait être vrai.
On connaît les exemples où l'on rencontre ce genre de comportement de châtiment, couper la main, couper le pied, éborgner, hélas. Mais, il faudrait quand même lire ce texte de très près car il mérite toute notre attention, et je prétends que c'est un immense progrès dans l'histoire de l'humanité que d'avoir osé dire des choses pareilles. Que Jésus-Christ ait fait faire des progrès à l'humanité à travers des paroles paradoxales, ce n'est pas la première fois que nous le constaterions. Mais là c'est particulièrement sensible.
Nous lisons ce texte comme un texte pénal. Nous comprenons spontanément (c'est faux), en disant : si j'ai fait un péché avec la main, on coupe la main. Cas classique du vol, la main du voleur sera coupée. Donc, couper la main, couper le pied, arracher l'œil, c'est la punition pour le fait d'avoir commis le mal. C'est comme cela que nous entendons spontanément ce texte. Or, il ne dit absolument pas cela. Il ne dit pas qu'il s'agit d'une punition par les autres pour un méfait commis, il dit : au moment même où ta main te pousse au mal, coupe-la; au moment même où ton pied te conduit au péché, coupe-le, au moment même où ton regard t'incite à la jalousie, la violence, arrache ton œil, réagis. Ce n'est pas un châtiment, c'est au contraire une vision extraordinaire de l'acte moral. Au moment même où tu commences à aller vers une action mauvaise, tu as encore en toi la possibilité de choisir, évidemment métaphorique, car on ne connaît pas beaucoup de chrétiens qui se sont coupés la main ou le pied avec la hache avant d'aller commettre un hold-up. C'est la possibilité au moment même où tu vas faire une bêtise, tu peux encore t'empêcher toi-même de faire cette bêtise. Ce n'est donc pas une punition, c'est au contraire l'affirmation absolue de ta liberté humaine.
La liberté humaine n'a pas besoin d'être châtiée, en tout cas, le Christ n'en parle pas dans ce texte, mais la liberté humaine est telle qu'au moment où je vais commettre quelque chose de mal, le Christ dit : tu peux t'empêcher de le faire. Cela veut donc dire que la liberté que tu as vis-à-vis de toi-même est capable de se réfréner au moment où elle penche vers le mal. Contrairement à ce qu'on pense, ce texte n'invite pas à la vengeance, à l'application pénale de je ne sais quelle chariah, cela n'a rien à voir. C'est une analyse de la liberté humaine devant Dieu : tu es toi, devant Dieu, et la réflexion est ouverte. Cela ne t'empêchera jamais de faire des bêtises, on commet tous des péchés. Il y a une certaine manière de se reprendre dans le moment même de l'acte mauvais qu'on va faire, qui peut effectivement signer la présence du salut. Peut-être qu'au niveau de ton désir tu seras frustré, qu'au niveau de tes tendances les pires de ton cœur tu ne seras pas très content, tu n'auras pas cet espèce d'épanouissement maximum que tu peux rêver, mais par ta liberté, tu as littéralement sauvé ton existence.
Frères et sœurs, c'est un texte extraordinaire. C'est là où l'on voit à travers des images, des symboles qui peuvent se correspondre dans une première lecture un peu naïve, que cela n'a rien à voir avec la chariah. C'est la différence entre l'islam et le christianisme. Dans l'islam on punit le coupable ici-bas, on ne le laisse pas s'auto punir, C'est la société, la communauté politico-religieuse qui punit. Ici, le Christ ne dit rien de tel. Il met l'homme face à sa liberté, à sa responsabilité, et il lui dit : quand tu es en face d'un choix, tu as des possibilités beaucoup plus grandes que celles que tu imagines pour rester fidèle. Peut-être que cela te coûtera, peut-être que ce sera difficile, peut-être que tu ne seras pas tout à fait content parce que c'est vrai que quand on n'arrive pas à vivre exactement ce qu'on désire on est souvent blessé, on est souvent amer, non seulement pour soi mais aussi pour les autres, ce qui rend la vie un peu pénible. Il n'empêche que la responsabilité de ta liberté ne t'est pas ôtée. Le Christ dit bien que le problème n'est pas d'abord le châtiment, mais la liberté.
Frères et sœurs, je crois que c'est un texte très moderne, car dans le monde actuel c'est souvent comme cela quand on est en face de son désir, on croit que parce que c'est ce qu'on désire, tant pis, on fonce ! Ce n'est pas si sûr. Surtout, la dynamique du désir n'est pas le seul critère. C'est le désir vers quoi, et surtout le désir comment ? un désir qui est soumis à notre liberté. D'une certaine manière, ce texte est la proclamation de la souveraineté de notre liberté. En face de tout choix, en face de toute décision, il y a une possibilité dans l'homme, même si elle est difficile à vivre, même si elle est "mutilante", mais vous devinez le côté exagéré de la formulation que Jésus a employé, il y a cette liberté qui est intouchable, car quand la liberté a compris les enjeux et a véritablement vu de quoi il était question, le Christ nous le dit, on a encore la capacité de réagir de façon à rester fidèle à ce qui est le plus profond pour nous.
Frères et sœurs, c'est sans doute une autre conception de la liberté qu'une certaine mentalité moderne nous propose. Evidemment, il y a chez chacun d'entre nous quand nous participons tous de cette mentalité, il ne faut pas se faire d'illusions, il y la liberté du style "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil", cela ne coûte pas cher, il paraît que c'est devenu tout normal. En réalité la liberté est le fait d'être situé par rapport à notre destinée fondamentale. C'est pour cela que la liberté est souveraine. Tant qu'on vit la liberté simplement comme celui qui choisit entre la glace à la fraise te la glace à la vanille, pardonnez-moi, mais cela ne mange pas de pain ! A partir du moment où la liberté est en face de la destinée fondamentale de l'existence de chacun d'entre nous, c'est tout autre chose.
Nous célébrons aujourd'hui deux baptêmes, nous célébrons aujourd'hui le premier dimanche de la catéchèse, je crois que cela nous met devant cette responsabilité-là. nous, les parents, les adultes, quand on met au monde des enfants, quand on les forme, quand on les accompagne sur le chemin de la vie, que devons-nous leur faire découvrir ? Simplement le fait de choisir la meilleure école ? Simplement le fait d'un beau diplôme à la fin pour échapper à la crise ? C'est très légitime, mais le fond, c'est l'éducation de leur liberté. C'est cela que nous avons en charge et c'est à cela que nous devons faire face non seulement pour nous-même, mais aussi pour eux.
Que ce texte nous accompagne et qu'il nous permette de retrouver le véritable sens de notre liberté humaine même si parfois elle est très coûteuse.
AMEN