SEUL DIEU NE CHANGE JAMAIS D'AVIS !
Ez 18, 25-28 ; Ph 2, 1-11 ; Mt 21, 28-32
Homélie du vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – Année A (25 septembre 2011)
Journée paroissiale à Sylvanès
Homélie du Frère Daniel Bourgeois

Le temps des vendanges approche
Vous voyez que c'est assez délicat que de changer d'avis. Or, précisément, c'est ce que nous montre la parabole d'aujourd'hui. Elle nous présente les deux fils qui ont changé d'avis tous les deux. Il y en a un qui a dit : "je vais travailler", et il n'y est pas allé. Et l'autre a dit : "je ne vais pas aller travailler", et il y est quand même allé. On peut tirer toutes les conclusions qu'on voudra au point de vue historique en disant que c'est une manière un peu caricaturale de la manière dont l'enseignement de Jésus a été reçu par le peuple juif qui normalement était choisi, alors que les païens eux, auraient du dire qu'ils ne voulaient pas y aller et que finalement, ce sont eux qui y sont allés, c'est eux qui ont adhéré à la parole de l'évangile. Je laisse ce souci-là aux exégètes et aux savants, quitte à savoir ce qui est toujours aussi vrai, aussi net et aussi tranché que cela.
Mais ce que Jésus nous a dit là est quand même un texte fondamental. Notre humanité est liée à une fragilité, et on ne peut percevoir la vérité du premier coup. Nous ne percevons pas l'importance des choses du premier coup, et pire que cela, nous sommes capables de nous habituer de telle façon que nous refusons des choses les plus essentielles et les plus importantes en essayant de trouver une sorte de porte de sortie. "Oui, oui, je vais aller travailler". C'est comme les enfants à qui vous dites : "viens vite manger", et ils n'arrivent jamais, ils continuent à regarder leurs vidéos et à continuer leurs jeux. Précisément, cette condition-là de la fragilité de l'existence humaine, c'est notre condition. Ce que le Christ veut nous dire c'est qu'il est bien obligé de travailler de cette manière-là avec nous, car nous sommes bâtis ainsi ! Vous êtes changeants. Vous pouvez changer d'avis. Alors que nous, la plupart du temps, nous essayons de nous construire une espèce de barrière et des catégories mentales d'une fixité incroyable, quitte après à dire que ce n'est que la théorie, qu'on n'y arrive pas. En fait, Jésus nous dit : non, la quête de la vérité fondamentale qui est le mystère de la rencontre avec Dieu, que vous le vouliez ou non, de temps en temps c'est quand vous dites que vous n'irez pas et que vous y allez, et l'inverse.
Autrement dit, on n'y peut rien ! Les chemins de Dieu sont toujours des chemins de traverse. Il y a des avancées, des reculades, des progrès, des marches en avant, et des reculs. Dans un premier temps, cela peut être humiliant. On peut se dire que ce n'est plus la peine de vouloir avoir des opinions bien tranchées, de vouloir adhérer à une dogmatique bien définie, de vouloir être sûr de soi et d'annoncer aux autres comment il faut vivre. Il faut bien reconnaître que pendant un certain temps, les chrétiens et l'Église ont vécu dans une certaine assurance. De fait, Jésus nous remet là devant l'âme des hommes, l'âme profonde. Et l'âme est désarmée parce qu'elle n'est pas à la hauteur du mystère qu'elle est appelée à annoncer. Cela est vrai de tout homme, y compris du chrétien, même avec la grâce et tous les secours de la religion nous ne sommes jamais exactement au diapason du mystère que nous annonçons. Si nous n'avons pas mesuré une fois dans notre vie ce décalage, qu'on le veuille ou non, on retombe sans arrêt dans le piège de la suffisance, de la récupération de certaines idées que nous aménageons à notre profit et finalement, d'une certaine dureté de cœur et d'une certaine indifférence.
Pour cela, la parabole de Jésus semble diviser la société, le monde religieux en deux, ceux qui y vont et qui disent qu'ils n'y ont pas, ceux qui n'y vont pas et qui disent qu'ils y vont, mais c'est en chacun de nous, au plus intime de nous-même que passe cette ligne de démarcation. Sans arrêt, nous sommes en train de dire : j'y vais et nous n'y allons pas, je n'y vais pas et nous y allons. C'est ce paradoxe dont il nous faudrait aujourd'hui comme chrétien d'abord, mais pas exclusivement, en être les témoins, car effectivement, Dieu écrit droit dans des lignes courbes que nous sommes. Il n'y a pas une sorte d'itinéraire tout tracé. Il n'y a pas des chemins balisés, c'est la mentalité moderne, sécuritaire, qui invente le parapluie qui nous fait croire qu'on peut faire des parcours sans faute. Je suis désolé, nous, les chrétiens, nous avons le devoir de manifester que nous faisons des parcours avec fautes, avec erreurs. De temps en temps, on s'enfonce dans un arbre, de temps en temps, on va au ravin, de temps en temps on va au fossé. Mais précisément ce qui balise l'itinéraire de notre rencontre avec Dieu ce ne sont pas les changements d'annonce que nous essaierions d'aménager pour avoir toujours raison, comme le mari de tout à l'heure, mais c'est plutôt l'inverse. Nous savons que nous ne tenons pas la profondeur d'assurance avec laquelle nous avançons vers Dieu et que nous découvrons son mystère, que nous ne la tenons pas de nous.
Ce qui fait le cadrage de notre recherche du Christ, de notre recherche du mystère de Dieu, de notre adhésion à son mystère, c'est la miséricorde. Car la miséricorde de Dieu enveloppe aussi bien le mensonge de celui qui a dit : j'y vais, et qui n'y va pas, que celui qui a dit, je n'y vais pas et qui y va ! Car celui-là aussi, aucun des deux, tout fils qu'ils sont, n'était véritablement adapté à la vocation profonde et à l'appel qu'il avait reçu. Même celui qui a fini par y aller ne peut pas aller voir l'autre après en lui disant : tu vois, tu es un lâche, tu as dit que tu voulais bien y aller et tu n'y es pas allé ! Eh non ! nous sommes tous logés dans le mystère de notre relation avec Dieu à l'enseigne de la miséricorde de Dieu. Vous allez me dire que c'est un peu facile, qu'à ce moment-là on peut toujours dire, j'y vais, j'y vais, et Dieu pardonnera toujours notre revirement. On peut toujours reprendre la formule qu'on utilisait pour définir la Marseillaise de Rude sur les panneaux de l'Arc de Triomphe : "Armons-nous et partez". Evidemment, cela ne mangeait pas de pain …
Non, car la miséricorde est un chemin beaucoup plus difficile et exigeant. La miséricorde, c'est non seulement le regard de tendresse et de compassion que pose Dieu sur notre être de pécheur, mais c'est aussi le regard de tendresse et de compassion qu'il nous donne de porter les uns sur les autres. Si nous ne commençons pas par mesurer que tous, nous sommes sous la miséricorde de Dieu (c'est du saint Paul pur jus), si nous ne commençons pas par mesurer que tous nous avons besoin de cette miséricorde, car nous sommes toujours dans un certain décalage, dans un certain mensonge vis-à-vis de notre vocation, même quand on y va, il y a toujours des moments dans la vie où l'on n'y va pas ! parce que c'est trop difficile, trop compliqué, n'importe quoi. Mais en réalité il faut reconnaître que nous sommes d'abord sous la miséricorde. Alors, on peut comprendre la parole du prophète Isaïe : "Est-ce ma conduite qui est étrange ? n'est-ce pas plutôt la vôtre ?"
C'est vrai que la conduite des deux fils est étrange, il y a quelque chose qui ne colle pas, c'est en décalage profond, qu'avait-il de si important à faire pour ne pas y aller et pour mentir devant son père ? Aucun intérêt, nous sommes comme lui, ce n'est pas Dieu qui est compliqué, c'est nous. Notre conduite est étrange parce que nous pouvons nous détourner de notre vocation, nous sommes fondamentalement fragiles. Et si aujourd'hui, dans un monde où tout change, si nous sommes d'emblée dans une attitude de condamnés parce que cela change, alors nous sommes comme le fils qui dit : j'y vais, mais je ne supporte pas le changement, nous nous mentons. Si au contraire, je dis que je veux me laisser porter par le changement du monde, je vais réfléchir, et je surfe, non plus sur internet mais sur mon existence, en essayant de faire le mieux possible, là aussi, nous nous trompons, nous nous mentons à nous-mêmes.
Il n'y en a qu'un qui ne change pas d'avis, c'est Dieu, parce que la plus grande définition du Dieu des chrétiens c'est qu'il est têtu avec l'humanité. Il ne veut pas lâcher le morceau. Et Dieu dit : j'y vais, et il y va ! c'est le mystère de la croix. Il n'y a pas eu de différence entre la Parole et le pas qui le faisait avancer au cœur de sa création pour y vivre le drame de la croix et de la résurrection.
C'est pour cela qu'aujourd'hui encore, qui que nous soyons, à quelle que soit l'étape de notre rencontre avec Dieu que nous soyons, même pécheurs, il faut nous souvenir de ceci : ce n'est pas nous qui gérerons le rapport entre nos projets, nos idées, nos bonnes intentions et la réalité de nos actes. On ne le maîtrise pas. On a beau être très courageux, on a beau essayer de faire le maximum, il y a toujours un certain décalage entre les deux. Mais ce qui fait tenir, c'est le fait que Dieu nous dit : de temps en temps, tu feras la tête de mule, de temps en temps, tu laisseras tomber les bras, dans les deux cas, je sais à quoi m'en tenir, je ne m'en tiendrai qu'à ma miséricorde et à l'entêtement de ma tendresse.
AMEN