L'INDIFFÉRENCE CREUSE UN ABÎME INFRANCHISSABLE
Am 6, 1+4-7 ; 1 Tm 6, 11-16 ; Lc 16, 19-31
Vint-sixième dimanche du temps ordinaire ; année C (26 septembre 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Les gens heureux n'ont pas d'histoire …
Frères et sœurs, cet évangile nous le connaissons plutôt bien. D'un côté ce riche dont on ne connaît même pas le prénom, et de l'autre côté, ce pauvre dont on connaît le nom : il s'appelle Lazare. Mais je trouve qu'aujourd'hui cet évangile résonne étrangement grâce à la première lecture qui peut nous permettre de renouveler notre regard sur ce riche et ce pauvre.
Il est vrai que généralement, cet évangile est pour nous l'occasion de méditer sur ce que nous ne voudrions pas qu'il arrive, à savoir cette rétribution très terrible : j'ai été malheureusement été heureux sur terre, je serai malheureusement très malheureux dans l'au-delà et inversement si heureusement j'ai accumulé tous les problèmes sur terre, je suis sûr d'être heureux auprès de Dieu. Il est évident que ce genre de considération est plutôt dangereuse, parce que nous aurions quelquefois tendance à chercher les problèmes espérant nous construire notre propre paradis.
Laissons de côté ce premier écueil. Le deuxième écueil, c'est celui qui vient à l'esprit à la lecture du livre d'Amos, dans lequel il y a cette charge, elle aussi terrible, contre les riches avec les lits d'ivoire, les vins sirupeux, les bonnes chères, etc … En fait, je crois que mis ensemble, ces deux textes, la lecture d'Amos et l'évangile, pointent vers un autre problème qui est d'un côté l'autonomie, et de l'autre, encore ce fameux problème de l'argent. On en a entendu parler la semaine dernière avec cette personne peu recommandable qui s'est fait beaucoup d'amis grâce au malhonnête argent. Aujourd'hui les deux lectures ont tendance plutôt à nous faire réfléchir sur notre désir d'autonomie qui, poussé à l'extrême, arrive à la solitude la plus terrible.
Dans la première lecture, dans le livre d'Amos, bien sûr, les riches sont attirés par les lits d'ivoire, les bons vins, etc … mais ce que dénonce Amos, c'est le fait que ces gens ne se préoccupent pas du sort de ceux qui sont en train de tomber sous les coups des armées étrangères. Ils sont là, se sentent bien à Samarie, dans leur maison, ils ne manquent pas de pain ni de vin, ils dorment bien, et s'amusent, demain est un autre jour. Les pauvres, il leur arrive des tas de problèmes, cela ne me regarde pas et pourvu que cela dure ! C'est cette situation que dénonce Amos. Ces gens considèrent que l'histoire des autres ce n'est pas leur histoire.
Dans l'évangile, c'est un peu la même chose. L'absence totale de relation entre le riche et le pauvre se dit par la pauvreté et l'indigence de l'histoire entre le pauvre et le riche avant leur mort. C'est un quart de l'évangile, et vient après ce long développement dans le sein d'Abraham d'une part et le fond de l'enfer d'autre part. Ce qui est reproché ici au riche, ce n'est pas le fait qu'il se serait fait de l'argent sur le dos du pauvre, qu'il aurait extorqué de l'argent, qu'il aurait fait des manipulations financières frauduleuses. Non, c'est l'indifférence. Ce qui est dénoncé ici, comme dans la première lecture, c'est ce que nous faisons assez souvent : pas d'histoires, si je commence à m'intéresser ou à me pencher vers telle ou telle personne, je ne sais pas jusqu'où cela va m'emmener, et je ne veux pas.
C'est le bon vieux péché originel qui est ici remis à l'honneur : l'autonomie absolue que nous cherchons, le désir de contrôler tout type de relation. C'est pour cette raison que l'argent pose problème. L'argent est ambigu parce que l'argent en soi on peut l'utiliser comme on l'a vu la semaine dernière, même s'il a été malhonnêtement gagné, on peut l'utiliser pour tisser des relations avec les autres. Malheureusement la grande tentation, c'est que l'argent pour nous, qu'est-ce que c'est ? c'est d'acheter des biens, c'est-à-dire que de ces biens, nous en faisons ce que nous en voulons, nous construisons notre patrimoine. De temps en temps je veux bien, cela dérape non pas à cause du patrimoine mais à cause des autres, d'hommes ou de femmes qui ont fait telle ou telle action. L'argent me permet de contrôler les choses, et on le sait aussi, l'argent sert même à acheter des gens autrement dit, à aller jusqu'à contrôler ce qui devrait rester incontrôlable, c'est la relation avec l'autre.
Pour moi, c'est cela le problème évoqué dans la première lecture et dans l'évangile. Et ce qui est malheureux, c'est qu'en définitive, ces gens creusent véritablement cet abîme. Il y a dans Isaïe au chapitre cinquante neuvième, tout au début, une référence qui fait écho à cet abîme dont il est question dans l'évangile de Luc. Il y est bien dit que ce n'est pas Dieu qui construit cet abîme, mais que c'est l'œuvre de l'homme. Et comment l'homme creuse-t-il cet abîme ? En refusant simplement de lier sa vie avec la vie des autres, en refusant de lier son histoire avec l'histoire des autres. Comme on le dit, je ne veux pas d'histoires, on peut le dire autrement : je ne veux pas de problèmes. Il vaut mieux (et cela aussi on le dit), pour vivre heureux, vivons cachés, et Amos et Luc vous disent : NON. Pour vivre heureux il ne faut surtout pas vivre cachés, il ne faut surtout pas imaginer qu'il faut construire un abîme entre moi et le prochain, comme ça je serai bien tranquille sur ma petite île déserte. C'est la catastrophe, nous construisons notre propre tombe, notre propre abîme.
Quand nous mourons, nous mourons nus. Nous laissons tous les biens que nous avons pu acquérir sur cette terre, mais nous montons au ciel, habillés de nos propres histoires et de ce que nous avons vécu, et de ce que nous avons tissé les uns avec les autres. Tout le reste, demeure sur terre et ce qui monte dans le cœur de Dieu avec nous, ce sont toutes les histoires que nous aurons vécues. Et par conséquent, imaginer que nous pouvons traverser la vie, et imaginer même que la religion serait un moyen parmi d'autres pour vivre cachés, heureux le plus longtemps possible sans aucun problème, c'est là aussi courir à la catastrophe car c'est arriver devant Dieu les mains vides. En fait, le pauvre riche y est arrivé et il n'avait rien à raconter. Il a bien vécu, il a usé sans aucun problème de nombreuses richesses, peut-être je le redis, avec de l'argent très bien gagné, mais il n'a pas d'histoires à raconter. Il n'a pas voulu, il est resté solitaire jusqu'au bout.
Frères et sœurs, que là aussi quand on dit que les gens heureux n'ont pas d'histoire, ce n'est pas vrai. Les gens heureux ont une histoire. C'est justement cette histoire pleine et entière de toute une vie, c'est cette histoire que nous aurons à raconter quand nous serons face à face avec Dieu. Je crois que Dieu aime à se délecter d'histoires et de ce que nous aurons vécu les uns avec les autres. Oui, le grand risque c'est de croire que pour vivre et traverser la vie sans aucun problème, nous avons à nous couper des autres, nous avons à vivre d'une manière solitaire, sans avoir le souci pour ce qui se passe à côté de nous.
Je ne sais pas si vous connaissez cette histoire de pasteur luthérien qui raconte cela par rapport à la seconde guerre mondiale et à l'extermination des juifs. Il dit : les nazis ont commencé à arrêter les communistes, je n'étais pas communiste, je n'ai rien fait. Et puis ils ont continué en arrêtant les juifs, je n'étais pas juif, je n'ai rien fait ! Ensuite, on a arrêté des catholiques, je n'étais pas catholique, je n'ai rien fait. Et quand on est venu m'arrêter, il n'y avait plus personne pour protester. Je crois que là on a une autre manière de dire ce qui se révèle au cœur même de l'évangile : cet abîme que nous sommes capables de construire tout seul, sans aucune aide de Dieu qui serait comme un monstre, un méchant qui aime à nous punir. En fait, nous nous faisons du mal tout seul.
Frères et sœurs, le plus beau trésor que nous pouvons nous offrir, dès maintenant, sur terre les uns les autres, le plus beau trésor que nous pouvons offrir à Dieu qui nous attend avec impatience, ce sont de bonnes histoires, tous ces moments que nous aurons vécus les uns avec les autres, parfois les moments les plus beaux, mais aussi les moments les plus difficiles.
AMEN