MOÏSE, LES PROPHÈTES, UNE PAROLE QUI CONVERTIT

Am 6, 1+4-7 ; 1 Tm 6, 11-16 ; Lc 16, 19-31
Vint-sixième dimanche du temps ordinaire ; année C (30 septembre 2007)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Et si la religion n'était pas que des mots ? Frères et soeurs, vous le savez, la société à l'heure actuelle connaît une grande crise. Certainement une crise sans précédent puis que tout peut être dit, tout peut être fait, et un grand nombre de personnes peu à peu perdent leurs repères, vivant de plus en plus dans un monde individualiste. Il est vrai qu'on réfléchit beaucoup et très longuement, notamment chez les chrétiens, plus particulièrement chez les catholiques, sur la crise de la foi. On ne cesse de lire, et pour ceux qui un jour auraient la vocation et qui voudraient être prêtre, il leur faudrait un certain courage, on ne cesse de lire que de toute façon, on ne croit plus, que la religion n'a plus de pouvoir et que l'homme désormais déculpabilisé peut enfin vivre, être libre, agir par lui-même.

C'est donc de manière authentique la chronique de la mort annoncée du catholicisme.

Cela dit, ne restons pas non plus dans notre petit univers franco-français, car contrairement à ce que l'on pense, la France n'est pas le nombril du monde et le catholicisme non plus. Le phénomène religieux, la foi existent de par le monde. Contrairement à ce qui peut se passer si ce n'est dans notre civilisation occidentale ou en France, la foi se développe dans toutes les autres parties du monde. Il est vrai que ce n'est pas forcément notre foi, car tout le monde ne devient pas catholique et c'est ce qui nous gêne ! On commence à avoir conscience qu'il y a d'autres religions, surtout quand c'est le voisin qui n'a pas la même religion que moi, et à ce moment-là je me pose moi-même des questions sur ma propre religion. Je peux y répondre de manière très simple, on va retrouver quelques bases, quelques assurances, ce que dans l'agir chrétien on appelle : retrouver des valeurs. Il semble que le catholicisme (c'est d'ailleurs certainement de sa faute) ne se réduise qu'à avoir de valeurs, comme si les valeurs catholiques étaient cotées en bourse ! Si on en met quelques-unes dans son escarcelle, on peut éventuellement s'assurer le Paradis.

C'est en tout cas ce que voudrait faire ce riche de l'évangile pour ses cinq frères. Il vit dans le luxe, dans l'assurance, vautré, si on mettait tout cela à la sauce moderne, ce serait le riche de notre société de consommation, au milieu de tous les biens et qui en redemande. Et que se passe-t-il ? Le jour où il meurt, il se rend compte qu'il est malheureux. Vous me direz qu'il aurait pu s'en rendre compte avant. Est-ce que notre société française se rend compte qu'elle est malheureuse ? Est-ce que le monde moderne se rend compte qu'il est malheureux ? Toujours est-il que face à l'éternité les vraies questions se posent. Voyant ses cinq frères et voyant enfin Lazare, ce pauvre qui est maintenant dans le sein d'Abraham, le riche qui ne s'était jamais soucié de Lazare demande à Abraham que Lazare vienne lui donner un peu d'eau. Comme ce n'est pas possible, il suggère que Lazare aille voir ses cinq frères. Et quoi encore ? lui répond le Seigneur. Tu as eu tout ce que tu voulais pendant ta vie, tu étais satisfait, tu étais repu, cela ne te posait aucun problème ? Eh bien maintenant, continue sur cette lancée, tu as créé toi-même l'abîme dans lequel tu es plongé et cet abîme est infranchissable entre toi et moi.

Autrement dit, cette histoire que l'on rencontre dans toutes les civilisations anciennes, elle est d'ailleurs tirée de l'antique Égypte, cette histoire d'un abîme dans l'éternité entre ceux qui ont fait le bien et ceux qui ont fait le mal est une histoire assez courante. Que se passe-t-il ? Si le riche avait fait le bien, s'il avait partagé ses richesses, sa vie en aurait été transformée. Mais ce qui est intéressant, c'est ce à quoi renvoie le Seigneur, non plus seulement les morts, mais d'abord les vivants. A la demande du riche, le Seigneur dit par deux fois : "ils ont Moïse et les prophètes, qu'ils les écoutent". C'est la pointe de l'histoire et de la parabole, car dans la deuxième affirmation, Jésus insiste : "Même si quelqu'un ressuscite d'entre les morts ils ne croiront pas". Le Seigneur pense qu'il n'y a que Moïse et les prophètes.

Il est bien sûr question d'une conversion, on ne se convertit pas à des valeurs, on ne se convertit pas parce qu'un mort ressuscite. Si c'était le cas, il y a beaucoup de gens dans l'évangile qui auraient pu se convertir en voyant tous les miracles que Jésus faisait. Or malgré (ou à cause peut-être) des miracles, certains qui ne croient pas vont même vouloir se débarrasser de Jésus. Nous ne pouvons pas être dispensés de l'acte de foi qui est d'abord un acte d'écoute. Cet "Écoute Israël" du Dieu qui s'adresse à Moïse dans les dix commandements, c'est aussi cet "Écoute Israël" qu'on retrouve dans les prophètes puisqu'ils ne vont jamais cesser de redire au peuple : "Reviens au Seigneur ton Dieu, écoute Israël". Ce ne sont pas des artifices extérieurs, ce ne sont pas des actes extérieurs, mais c'est par la parole que l'homme se convertit. L'évangile nous le montre également. Qu'est-ce qui est changé dans le cœur de la Samaritaine ? C'est toute sa vie, parce qu'elle a écouté un homme fatigué, assis sur le bord du puits et qui lui a dit : "Donne-moi un peu d'eau ?" Elle l'a entendu, elle l'a écouté. C'est parce qu'un homme qui en avait déjà vu pas mal, Nicodème, dans un long entretien comment naître à nouveau : "Il faut naître de l'eau et de l'Esprit". Le cœur de Nicodème, le cœur de la Samaritaine se sont convertis, et Jésus n'a fait aucun miracle. Il s'est simplement entretenu avec les hommes.

"Ils ont Moïse et les prophètes, qu'ils les écoutent". Il est vrai que dans le judaïsme la Parole est essentielle. Malgré quelques tentatives, il n'y a pas de statue dans le temple, il n'y a pas de veau d'or. Dans le judaïsme il n'y a pas d'images, pas de saints sur les autels. Il n'y a que l'art de la Parole, l'art du poème, l'art du Psaume, l'art du Cantique des Cantiques, c'est-à-dire un entretien, un dialogue entre deux personnes qui évoquent toujours et systématiquement la Parole échangée entre Dieu et l'homme.

Oui, si la religion était plus que des mots. Frères et sœurs, cela me fait penser à une chose que j'ai entendu récemment. Un spécialiste du bouddhisme qui connaît parfaitement le Japon, racontait l'histoire suivante : lorsque ses amis venaient au Japon, il leur faisait visiter par un de ses amis, une maison japonaise, une vraie de vraie, pas celle réservée aux touristes. Tous étaient saisis par la beauté de la maison japonaise. Et la parole qu'il ne voulait pas entendre vient toujours sur les lèvres d'au moins la moitié de ses amis : mais, où est la table pour manger ? La beauté de la maison japonaise, c'est justement qu'il n'y a rien ou presque rien. Cela signifie une chose, ces amis-là malgré la beauté de la maison, n'étaient pas saisis par ce qui la constituait. Ils venaient là avec leurs schémas, leur culture, ils venaient avec leur table occidentale pour l'intégrer dans une maison japonaise.

Avec Dieu c'est la même chose. Ne mettons pas nos tables dans le paysage de Dieu. Il a sa Parole qu'Il donne, et c'est une Parole de Salut dont la beauté réside dans la simplicité. Ils ont Moïse : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur". Ils ont les prophètes : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même". C'est simple et c'est beau. Ce qui veut dire que si la religion n'était pas que des mots, elle serait entretien avec le Christ, elle serait dialogue, elle serait échange, car l'écoute doit provoquer la réponse. Si Dieu est le Dieu de la révélation et qu'Il nous parle, Il attend donc notre réponse. Et notre réponse c'est déjà notre conversion, c'est déjà l'acte de foi car on répond à quelqu'un qui existe.

On le voit bien, si la religion n'était pas que des mots, elle serait dialogue, et du coup, il n'y aurait plus d'abîme entre moi et l'autre, le Tout-Autre, Dieu, entre moi et tous les autres. Il n'y aurait plus d'abîme, seulement il faut écouter et ne pas mettre nos mots dans la bouche de l'Autre, ni vouloir lui faire dire ce que nous pensons. Pas de table dans la maison japonaise, pas de nos principes dans la pensée de Dieu, pas de notre bla-bla dans l'Écriture et la manifestation d'un Dieu qui se révèle.

 

AMEN