ENTRE PLAISIR ET RÉALITÉ, UN ÉQUILIBRE FRAGILE !
Ez 18, 25-28 ; Ph 2, 1-11 ; Mt 21, 28-32
Homélie du vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – Année A (25 septembre 2005)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Encore cette histoire de publicains et de prostituées. Un certain monsieur Onfray a déclaré la guerre à l'Église récemment dans un traité d'a-théologie, et il écrit dans ce traité : "Les trois monothéismes, animés par une pulsion généalogique, partagent une sorte de mépris identique : la haine de la raison et de l'intelligence, la haine de la liberté, la haine de la vie". Déclaration de guerre ? On assume ! on a l'habitude dans l'Église, on a été critiqués à droite, à gauche, en dessous, au-dessus, on est assez habitués à ce que régulièrement l'Église sous ses formes, dans sa mission presque impossible, d'annoncer l'évangile, puisqu'elle n'est jamais en accord avec l'évangile, elle dit une chose qu'elle ne vit pas encore, comme les parents d'ailleurs. Elle a une position pédagogique, elle est toujours en deçà, on peut toujours l'accuser de ne pas être à la hauteur de la Parole qu'elle voudrait transmettre. Le problème, c'est qu'en toute intelligence, il manque un élément dans cette déclaration de guerre, qui fait qu'il y a une lacune dans son raisonnement, donc on ne va pas l'accuser d'être dans la haine, il est dedans, mais il manque l'intelligence. Il manque la désignation de l'ennemi, de l'adversaire, de ce dont on nous accuse. Nous avons de temps en temps des tristes mines, des âmes grises, comme le dit un certain écrivain en ce moment, c'est parce que nous sommes lucides face au combat que nous devons mener dans cette vie. Il y a un ennemi caché, sournois, qui sans arrêt, sape le projet de la rencontre de chaque homme avec son Dieu.
C'est pourquoi hier, au cours des préparations de baptêmes que nous avons fait, une première onction, a été faite l'onction d'huile catéchuménale, qui engageait l'enfant et les parents, au combat. Le prêtre a dit à ce moment-là : comme les athlètes eux-mêmes dans l'arène, oignaient leur corps pour échapper à l'adversaire et pour se rendre plus fort, je te oins, etc … afin de préparer le combat que tu vas mener avec le Christ et non plus seul. Mais, il y a un ennemi, quelqu'un qui a l'intention de nous ennuyer fondamentalement sous toutes les formes. Et là, Monsieur Onfray qui veut aussi nous contrarier, oublie qu'il se met du côté de l'adversaire, et que nous sommes confrontés à un adversaire invisible. Ce serait trop facile de savoir où il est et à quoi il ressemble. C'est pourquoi dans les siècles anciens, on le dessinait avec des cornes, des sabots, et tout son attirail, non pas parce qu'on était plus naïf qu'aujourd'hui, mais si on lui donnait ces formes aussi caricaturales, avec ses pieds fourchus et son air méchant, c'était pour le désigner, pour le reconnaître, pour qu'on ne se trompe pas. Le principe, c'est qu'il s'insinue, nous avons un ennemi qui vit dans la place, au cœur de l'homme et qui a l'intention de nous empêcher de rencontrer Dieu. Sachons bien que nous ne l'intéressons pas tellement, nous, microbes, mais c'est Dieu qui l'intéresse, qu'il vise, toujours ! Ce qu'il cherche, c'est agacer Dieu, et comme Dieu a l'intention de rencontrer l'homme, c'est comme quand on attaque son petit frère ou sa petite sœur, c'est pour agacer le père. On ne s'attaque pas à la puissance mais à ce qui est le plus faible, et la partie la plus faible de Dieu, c'est nous.
Le problème c'est qu'il y a quelque chose qui n'est pas passé dans le langage de l'Église, et qui a fait qu'il considère, Onfray et d'autres, que nous sommes une barrière morale au grand dieu actuel qui s'appelle "le progrès". C'est cela l'histoire, c'est que nos tristes mines de chrétiens conscients et lucides (de temps en temps on se réjouit quand même, on va en parler), c'est que nous sommes une sorte d'inertie permanente, agaçante, une sorte de barrière contre ce fameux progrès qui devrait être l'avènement de l'homme de demain et de son plaisir.
J'ai passé quelque temps en famille cet été. Mon frère a voulu convaincre mes nièces qui sont de cette génération-là, à aller en montagne, et elles ont râlé pendant toute la montée. Evidemment, nous les adultes, nous savons que pour accepter d'avoir un beau point de vue, ineffable, merveilleux (ce qu'on avait dit aux enfants), il fallait souffrir un peu sur le chemin. Evidemment, cela ne les a pas empêchés de râler pendant toute la promenade : "Est-ce que c'est encore loin ?" C'est la grande question, mais elle est valable pour nous tous. Est-ce que le plaisir, ce lieu où je peux me déposer et enfin me reposer, nous les adultes, nous en avons parfois cette vieille nostalgie. Si j'avais quelqu'un auprès de qui je pourrais me reposer, quelqu'un qui me prendrait en charge, qui me ferait goûter comme par avance les prémices définitives du Paradis, dont on nous rabâche les oreilles mais qui au fond, comme disait ma nièce : c'est vachement loin ! Elle me le disait en soufflant moins que moi, parce que je suis plus âgé qu'elle. Oui, c'est vachement loin, et nous avons tous une nostalgie de voir le combat diminuer d'intensité, pour que nous puissions quand même trouver quelque refuge sur le chemin de montagne, sur le chemin qui monte vers l'arrivée.
Quelque chose du discours de l'Église a été incompris. Il y a deux manières de le dire, parce qu'il y a deux principes qui s'opposent et qui sont à équilibrer. Ma nièce, c'était plutôt sur le principe du plaisir, être tranquille et bénéficier d'emblée du point de vie, c'est ce dont vivent les enfants, l'immédiateté du plaisir, et mon frère et moi, les adultes, on est plutôt sur le principe de réalité. L'opposition, la maturité d'un individu normal dans cette humanité, c'est d'essayer d'équilibrer et le principe de plaisir et le principe de réalité. C'est très intéressant, parce que dans l'Église nous ne sommes pas au même pas. Il y en a pour qui ce principe de plaisir n'est pas encore gagné, et pour d'autres, plus sérieux et pessimistes sont en plein dans le principe de réalité : passe ton bac, on verra après ! C'est vrai que l'homme se mesure à la manière dont il accepte cette confrontation, ce conflit qu'il y a entre le principe de plaisir et le principe de réalité, et celui qui ne prend que le principe de réalité … c'est ennuyeux. Mais celui qui se contente du principe de plaisir, c'est égoïste.
L'humanité a toujours été confrontée à la difficulté d'exprimer et de faire passer une réflexion sur cette articulation entre la réalité et le plaisir. C'est vrai qu'il faut éprouver du plaisir à ce qu'on fait, que le plaisir que nous prenons à faire, à dire, à vivre ensemble, nous permet de compenser la réalité à laquelle nous sommes confrontés. Les contes de fées, et l'Église parle un peu ce langage symbolique, c'est par exemple, comme les trois petits cochons que vous connaissez tous : maison de paille, maison de bois, maison de pierre. C'est la fable, et le loup est désigné comme l'adversaire. Et que dit le conte de fées ? Il faut passer moins de temps à t'amuser dans la journée pour passer davantage de temps à construire ta maison qui sera plus efficace contre les assauts du loup. Je vous renvoie à vos lectures d'enfants : les trois petits cochons, trois petites maisons, et à la fin le loup tombe dans la marmite par la cheminée ! Le principe est simple : on annonce sans confondre l'autre la nécessité de la prise en compte du principe de réalité. Les fables des hommes, et La Fontaine a repris cela, dans sa fable La cigale et la fourmi qui traite du même sujet, la fin est différente : puisque tu as chanté tout l'été, danse maintenant ! Fable morale : si tu ne fais pas ce qu'il faut, tu seras puni, tu seras dans l'illusion.
C'est une autre manière de raconter les choses, ce n'est pas un conte, cette fable s'articule sur une leçon de morale, illustrée par une fable pour pouvoir faire comprendre ce qu'il faut faire. C'est la fable. Or, nous sommes dans l'Église toujours pris pour des gens qui font la morale, jouent la vertu acquise contre ceux qui ne l'ont pas encore. Contrairement au conte de fées qui va puiser autrement et proposer une autre lecture, une lecture progressive. Nous avons le droit d'être le premier petit cochon, le deuxième petit cochon, etc … Le conte de fées ne va pas me confronter à ma faiblesse, mais il propose par contre un changement possible dans ma vie. Qu'est-ce que c'est qu'un chrétien ? Ce n'est pas quelqu'un qui est confronté au principe de réalité et qui tout d'un coup change d'opinion et construit sa maison en pierre, ou ramasse tout ce dont il a besoin pendant l'été pour pouvoir tenir pendant l'hiver, mais c'est quelqu'un qui sait qu'il y a un changement proposé dans sa vie. C'est exactement ce que savent les publicains et les prostituées. Ce n'est pas parce qu'ils sont publicains et prostituées qu'ils arrivent avant nous, c'est parce que dans leur vie, ils ont entendu à un moment donné, l'appel d'un renversement, d'une conversion, d'une autre manière d'être. Comme le dit le psaume, seul le cœur brisé comprend la miséricorde de Dieu. Nous pouvons comprendre conceptuellement ou théoriquement cette miséricorde de Dieu qui est une proposition non pas immédiate, n'allons pas trop vite. C'est une proposition pour que, quand dans notre vie, un certain échec se dessine, pour que dans cet échec nous nous retournions vers celui qui devient notre secours, et que nous continuions le chemin à faire, chemin de montagne, de montée, d'effort, certes, mais où de plaisir d'être secouru, joie du salut, et qu'à ce moment-là, nous changions notre vie. Notre vie non plus basée sur le plaisir que nous pouvions en tirer, plaisir personnel, mais sur un autre plaisir, une réalité aussi qui est d'être aimé par quelqu'un. C'est cela le langage de l'Église. Ce n'est pas : tu as mal fait et tu vas faire mieux, mais c'est qu'il faut faire l'expérience de la nécessité d'un renversement. C'est indiqué dans l'oraison du jour. Qu'est-ce que c'est que la toute-puissance de Dieu ? "Dieu, tu donnes la preuve suprême de ta puissance, lorsque tu patientes et prends pitié". La preuve même de la puissance de Dieu n'est pas d'intervenir immédiatement, mais de développer une pédagogie, une attente, un appel et donc une patience que l'homme, à un certain moment dans sa vie, change de registre. Ce n'est pas grave si vous ne l'avez pas encore fait, on le vit de changement partiel en changement partiel. Le changement total sera fait au terme de notre vie. Nous n'avons pas d'emblée, pour faire plaisir à je ne sais qui, à changer notre vie, il y aurait une sorte d'artifice, d'hypocrisie, une partie de nous-même tournerait, mais le reste resterait encore accordé à d'autres principes. C'est comme aimer quelqu'un, il y a une sorte d'imprégnation progressive qui nous permet de tourner élément après élément tout ce que nous sommes, pour que nous nous ouvrions progressivement à la lumière de Dieu et l'accueille avec cet aveu d'impuissance d'y arriver tout seul, et cet accueil total et amoureux que nous avons en disant : maintenant, c'est toi qui compte.
C'est cela la vie chrétienne, ce n'est pas celui qui va vouloir à la force du poignet, par orgueil, prouver les capacités de sa propre conversion, mais c'est celui qui entend cet appel de Dieu progressivement, pour changer. Seulement, si cet aveu d'impuissance que nous pouvons découvrir par nous-même a été l'occasion de faute ou de mal trop grave, il arrive que ce ne sont plus des hommes blessés mais des hommes cassés que nous avons devant nous. C'est vrai que trop de péchés, trop de fautes, ou trop d'échecs peuvent finir par enfermer et boucher la possibilité d'une rencontre avec Dieu.
C'est pourquoi Dieu a laissé une parole pour que dans cette parole qu'est la Bible que nous lisons, que nous commentons, il y ait une sorte de proposition de lecture de la manière dont on peut mener son combat avec Dieu. Nous étions hier aux quarante ans de la librairie Siloë, et autour de ces quarante ans, il y avait une réflexion sur "lire", et en l'occurrence, la proposition de lire la Bible. Quelqu'un racontait cette proposition : quand nous lisons ensemble la Bible, nous continuons ensemble à déchiffrer l'énigme de notre vie. Notre vie est sur un fond d'énigme, et la Bible à travers son désordre apparent, à travers son absence de morale, à travers cette profusion d'expériences multiples, l'énigme dans laquelle notre vie est plongée. Et c'est dans cette énigme que se dessine, en des traits assez faibles au début, la présence de Celui qui ne nous a pas dit simplement : toi, viens vers moi, mais Celui qui est venu nous chercher là où nous sommes, nous prenant par la main pour nous ramener au Père. C'est exactement ce que nous allons faire avec ces trois enfants : Dieu vient dans leur vie, dans leur chair (le Verbe s'est fait chair), pour les prendre par la main, sans jamais les lâcher, pour les mettre dans le grand troupeau de l'Église et les ramener dans le Royaume de Dieu, plus haut, plus grand tout au long de leur vie.
AMEN