L'ABÎME OU L'AMOUR
Am 6, 1+4-7 ; 1 Tm 6, 11-16 ; Lc 16, 19-31
Vint-sixième dimanche du temps ordinaire ; année C (26 septembre 2004)
Retraite paroissiale à Notre-Dame du Laus
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Il faut bien reconnaître que dans une certaine prédication, dans un certain enseignement, on a parfois appuyé fort sur cet aspect, et l'on a dit aux pauvres gens : surtout, ne vous en faites pas, de l'autre côté, ça ira mieux ! Je ne suis pas sûr que ce soit le meilleur de ce qu'on peut appeler la morale catholique, parce que tenir les gens simplement avec la carotte du paradis, cela marche un moment, mais comme par exemple à l'époque actuelle, quand on commence à pouvoir toutefois à peu près pour tout le monde un bonheur démocratique au souhait et à la mesure de chacun, c'est très difficile de dire : attention, de l'autre côté cela ira mal si cela va trop bien ici, et d'autre part, si cela va très mal ici, si vous avez faim, si vous avez soif, vous serez contents de l'autre côté. Il y a longtemps que les phénomènes modernes des révolutions et des révoltes sociales ont trouvé une autre solution à ce problème.
En fait, je ne suis pas sûr que ce soit tout à fait la pointe de la parabole. Vous avez remarqué, au moment où le riche se plaint dans les tourments de l'enfer, Abraham lui répond : "On ne peut rien pour toi, parce qu'il y a un grand abîme entre vous qui êtes là-bas, et nous, tous ceux qui sont rassemblés dans mon sein, à moi, Abraham". Or, ce qu'il est intéressant de voir, c'est que cet abîme avait commencé bien avant. Cet abîme avait commencé le jour où le riche avait décidé de ne pas regarder plus loin que l'horizon de sa salle à manger et de ses appartements de luxe, et par conséquent de franchir l'escalier comme s'il y avait un abîme entre lui et le pauvre Lazare qui était à l'entrée de sa maison. En fait, ce n'est pas Dieu qui a créé l'abîme, c'est le mauvais riche. C'est lui qui a créé cet énorme fossé entre lui et Lazare, c'est lui qui l'a laissé vivre dehors, avec les chiens qui léchaient ses ulcères. En réalité, ce n'est pas l'inversion : ici-bas cela va bien, de l'autre côté cela va mal, et l'inverse, plus ça change, et plus c'est la même chose ! C'est la même chose, parce que la rupture qui a été faire ici-bas, par le mauvais riche, dans la fermeture de son cœur au pauvre, cette rupture ne fait que grandir s'approfondir, et devenir un fossé irrémédiable au moment de la mort.
Je crois que c'est une chose extrêmement importante à réaliser. Quand nous paraîtrons devant le Seigneur, ce que nous verrons d'abord, ce sont les abîmes que nous avons creusé, et à commencer par cet abîme que trop souvent nous avons creusé avec Dieu, et ensuite tous les abîmes que nous avons créé avec nos frères. Le grand danger de paraître devant le Seigneur, ce n'est pas Lui, c'est nous. Si effectivement nous avons bâti des fortifications, nous avons creusé des douves, et nous avons rempli d'eau tout cela pour défendre nos richesses, nos coffres-forts, nos idées, nos avantages et tout cela, on ne se retrouvera plus qu'avec cela. C'est cela l'enfer. L'enfer, ce n'est pas les autres, c'est une certaine manière de nous privilégier nous-mêmes.
Dans ce récit il y a une deuxième chose sur laquelle je veux attirer brièvement votre attention. Au moment même où le riche s'aperçoit de la situation dans laquelle il est, il a une sorte de sursaut. Il a au moins envie, parce que je pense que cela faisait partie de son petit univers bien fermé, de sauver ses cinq frères. Il dit à Abraham, dans une sorte d'immense élan de générosité : "Envoie Lazare, qu'il les avertisse, qu'il leur dise qu'il faut se tenir à carreaux, souffrir, jeûner, faire des pénitences, manger du poisson le vendredi, et que peut-être de ce point de vue-là, ils arriveront à obtenir quelques faveurs. Moi, tant pis, les carottes sont cuites, mais que mes frères au moins soient sauvés, qu'un peu de ma famille soit sauvée". Abraham répond de façon assez radicale, et pour nous chrétiens, cette réponse devrait être choquante, parce que nous, les chrétiens, nous croyons à la résurrection, nous croyons à la résurrection de Jésus, et la réponse d'Abraham qui est en réalité celle de Jésus, est celle-ci : "Si vous n'avez pas écouté la Loi et les prophètes, cela ne sert absolument à rien de vous faire apparaître des gens qui ressuscitent". Sous-entendez : "le malheur du riche, ce n'est pas de ne pas croire à la résurrection, c'est le fait de ne pas avoir tout simplement reconnu la profondeur et la validité de la Loi de Moïse pour lui".
Ceci nous amène à considérer la Loi sous un autre regard. Qu'est-ce que c'est que la Loi ? Ce n'est pas d'abord une suite de commandements. La Loi de Moïse, c'est ce que fait l'unité d'un peuple. Si les frères, si le mauvais riche avaient écouté la Loi, la Loi leur aurait révélé la communion qu'ils ont avec tous leurs frères humains. La Loi leur aurait révélé la destinée commune qu'ils ont avec les pauvres, avec les amis, et avec n'importe qui qu'on rencontre sur la terre : "Tu aimeras ton prochain". La Loi, c'est ce qui révèle l'homme en face de moi comme proche. Alors, évidemment, si on n'écoute plus la Loi, le frère devient lointain, séparé par un profond abîme. Et c'est seulement dans le moment même où je reconnais cette proximité du frère, qu'alors effectivement peut jouer la résurrection, mais pas avant. C'est dans le mystère même de cette proximité, de cette communauté d'humanité que traduit la Loi, qu'on se reconnaît comme étant tous liés par le même pacte, par le même contrat, qu'on soit beau ou moche, cela n'a pas d'importance. Et à partir de ce moment-là, dans cette première communion de la Loi, Dieu peut agir par la puissance de la résurrection de son Fils.
Frères et sœurs, je n'ai pas besoin de vous donner des indications pour retraduire cela dans la vie de chacun d'entre nous. Nous avons tous nos barricades, nos fossés, et nos systèmes de fortifications intérieures. Ce qu'il faut simplement, c'est relire la Loi. Et là, encore ne pas la relire n'importe comment, non pas comme un discours qui nous assure sur nos positions, mais comme une Parole qui nous ouvre à la proximité du frère. Alors, et alors seulement, le Christ commencera en nous son œuvre de résurrection.
AMEN