Ezéchiel 18, 25-28 ; Philippiens 2, 1-11 ; Matthieu 21, 28-32
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – A
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ar bonheur, il n'y a pas de dinosaures dans les psaumes. Il arrive que de temps à autre, dans les psaumes, il y ait de très bonnes pensées. Je dirais presque de trop bonnes. C'est le cas de celui que nous avons chanté tout à l'heure. C'est un psaume tout simple, oserai-je dire, tout bête ! Il est question de construction, c'est Dieu qui construit les maisons. Si on essaie de construire les maisons tout seul, cela ne marche pas. Ce n'est pas la peine de faire des plans de réarmement, de vigilance, de vigie-pirate, si Dieu ne veille pas Lui-même, ce n'est pas la peine de s'en faire, tout l'effort qu'on déploiera ne servira à rien. Ce n'est pas la peine de se lever le matin. Pourquoi faites-vous des choses pareilles ? Si vous retardez votre coucher et que vous veillez tard, cela ne sert à rien, parce que vous mangez du pain de douleur, c'est-à-dire que vous travaillez comme des forcenés, tandis que celui qui est au lit, est comblé par le Seigneur, parce qu'il est son bien-aimé.
Donc, la morale de l'histoire c'est ceci : ne nous en faisons pas, tout va bien, pour le mieux, dans le meilleur des mondes. Dieu nous dit : ne vous en faites pas, je m'occupe de tout. Et cette sollicitude de Dieu est extraordinaire, puisqu'Il donne des fils, et que ces fils vont perpétuer la famille, accomplir le travail, multiplier les richesses. Donc le meilleur moyen c'est d'avoir beaucoup d'enfants. C'est une raison pour laquelle il y a eu une très forte politique de natalité pendant toute l'antiquité, et qui a continué encore longtemps par après. Enfin, si on a une nombreuse famille, cela permet encore de se défendre contre ceux qui pourraient vous vouloir du mal, les autres n'ont qu'à bien se tenir. Dieu nous a manifesté sa bénédiction par une grande famille, donc, nous sommes inattaquables.
Nous avons là une des expressions les plus pures de ce que l'on peut appeler un psaume de sagesse, car il y a effectivement dans le psautier une tradition de sagesse. Elle n'est pas d'ailleurs que dans le psautier, car la figure du sage dans le Moyen-Orient, et qui dépasse d'ailleurs largement le contexte biblique, c'est la réaction spirituelle et religieuse au fatalisme oriental. Avoir ou ne pas avoir des enfants, dans la pratique, on n'y peut rien, c'est donné, ou ce n'est pas donné. Etre riche ou être pauvre, dans une civilisation où c'est l'héritage qui fait les choses, on n'y peut rien. Donc si on a de l'héritage c'est que Dieu en a donné, si on n'en a pas, c'est que Dieu n'en a pas donné ! Cette conception de la sagesse est extraordinaire parce qu'elle a le sens de Dieu, c'est-à-dire que ce que tu es, tu ne le dois qu'à personne d'autre qu'à Dieu. C'est ainsi que la réflexion de sagesse concerne non seulement le destin individuel et familial des gens dans le pays d'Israël, mais cela concerne aussi toute la collectivité. Quand le Deutéronome, peut-être avant, peut-être après, on n'en sait rien, essaie de relire l'histoire d'Israël, que dit-on aux israélites par la bouche de Moïse ? "Garde-toi Israël, de dire en ton cœur : c'est ma force, c'est la vigueur de ma main qui m'ont procuré ce pouvoir. Souviens-toi du Seigneur ton Dieu, c'est Lui qui t'a donné cette force, c'est Lui qui t'a procuré ce pouvoir, gardant ainsi comme aujourd'hui, l'Alliance donnée à tes pères. Certes, si tu oublies le Seigneur ton Dieu, si tu suis d'autres dieux, si tu les sers et te prosternes devant eux, j'en témoigne aujourd'hui contre vous, Il vous fera périr" (Deutéronome 8, 17-19). Et quand on voit quelqu'un d'aussi désabusé que Qohélet, et Dieu sait qu'à certains moments, il est désabusé, "vanité des vanités, tout est vanité", ce qui veut dire rien de rien, et encore rien ! et cependant, il dit aussi : "Il n'y a de bonheur humain que dans le manger et le boire et le bon temps dans le travail. (C'est arriver à assimiler les tente-cinq heures à du loisir !) "Et je regarde cela comme venant de la main de Dieu. Donc, la retraite au Roucas, c'est un don de la main de Dieu, c'est le loisir, il n'y a rien d'autre à faire, car c'est Dieu qui bénit, c'est Dieu qui enrichit, c'est Dieu qui est la source de tout bien. "Il donne à qui lui plaît la sagesse et le savoir et le plaisir, et Il charge le pécheur de recueillir et d'amasser pour celui qui plaît à Dieu"(Ecclésiaste 2, 24-26). S'il y a des pauvres gens qui travaillent ce sont des pécheurs, mais ceux qui se la coulent douce, ceux-là ce sont des justes, des sages devant Dieu.
On a même l'impression que ce courant de sagesse est tellement fort qu'il est rentré aussi dans certaines paroles du Christ. Quand le Christ dans l'évangile de Matthieu dit :"Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez, la vie n'est-elle pas plus que la nourriture, le corps plus que le vêtement ? Voyez les oiseaux du ciel, voyez les lis des champs. Pourquoi vous inquiéter du vêtement ? Regardez les lis des champs, et voyez comment ils poussent. Ils ne peinent ni ne filent et Salomon lui-même dans toute sa gloire n'a pas été vêtu comme l'un d'eux" (Matthieu 6, 25-29). Donc, ce n'est pas la peine de s'acheter des tailleurs Chanel. Si nous nous laissions simplement revêtir par Dieu, nous serions tous splendides.
Ce courant de sagesse a toujours suscité une sorte de suspicion. Par certains côtés, il est très important, il apprend l'attitude d'action de grâces, il apprend à accueillir tout ce qui vient de bon dans notre vie et dans note existence comme un don de Dieu. Et de ce point de vue-là, ce n'est déjà pas si mal. Ce qu'il y a au moins de bien dans la sagesse, c'est de ne pas envisager l'existence comme une revendication permanente. Dieu sait combien aujourd'hui à quel point un certain mode de revendication devient le style même de l'enfant gâté qui veut tout sans qu'il se fatigue pour quoi que ce soit, et finalement, dans ce conflit permanent de revendication devant Dieu, au lieu d'être sage, nos revendications effectivement deviennent de plus en plus folles et insensées. Il peut y avoir des moments où lorsqu'on ne reconnaît pas que le bien vient de Dieu, si le bien est notre propre propriété, si le bien est le résultat de notre seul effort, tout est faussé. Entre nous soit dit, c'est quand même bien le point où nous en sommes actuellement dans notre civilisation. Nous avons vraiment cru qu'en organisant tout au plan financier, au plan économique, au plan des échanges, au plan du travail, de la rémunération, de l'équilibre du justice par les salaires, nous avons cru que nous allions enfin créer un monde juste et équitable, dans lequel tout le monde pourrait vivre heureux au service les uns des autres. Il faut bien le dire, c'est une utopie.
Par conséquent, les textes de la sagesse, si primitifs qu'ils paraissent, comme ce psaume qui est primitif, ils mettent quand même le doigt (c'est pour cela qu'on les entend si mal), sur le problème le plus terrible de nos jours : ce n'est pas la peine de croire qu'il y a une fragilité du bien, ne vous en faites pas, nous nous occupons de tout. C'est une revendication humaine qui, dans un premier temps, paraît efficace, car si on prend les choses en main, c'est vrai qu'on peut arriver à faire du développement. C'est vrai qu'on peut décider de travailler. Mais alors, et le chômage ? Et la juste répartition des richesses ? Il faut cependant bien reconnaître que ce courant de sagesse que l'Orient a élaboré pendant des siècles, et dont il a vécu et qui a influencé bien des peuples, l'attitude inverse qui consiste à dire qu'il faut se débrouiller par soi-même, et qu'il faut tout faire pour qu'on s'en sorte par nos propres forces, c'est vrai aussi que cela a ses limites.
Un psaume de sagesse comme celui-là a l'avantage de nous ouvrir des perspectives de réflexion. Mais peut-être que la solution, parce qu'il y a beaucoup de gens qui n'ont pas abondance de biens, qui ont des problèmes devant les tribunaux, et qui sont dans des villes qui ne sont pas bien tenues, qui ont essayé de construire leur maison, et qui après un tremblement de terre se retrouvent démunis. Mais cela n'empêche que sur le but, la visée profonde de cette sagesse qui a parcouru tout l'Ancien Testament, reste bien que le fait de précarité de notre condition terrestre, humaine, met en lumière la réalité que nous ne sommes pas les maîtres de tout, et que le monde ne se construit pas tout seul.
Si on s'en tenait là, cela n'irait pas très loin. C'est pourquoi, il y a comme une sorte de diptyque avec l'évangile. Cette parabole présente deux fils, l'un dit : oui, j'y vais, je vais travailler. Mais, c'est trop compliqué, il ne veut pas faire d'effort. Peut-être même qu'il se dit dans sa tête : ce n'est pas la peine de se fatiguer, puisque Dieu s'occupe de tout. Tandis que l'autre qui, dans un premier temps, prend une attitude tranchée et dit : je n'y vais pas. C'est dire au maître de la vigne : ton affaire ne m'intéresse pas. Mais le premier se reprend, et réfléchissant, il se dit : est-ce que je prends mon destin en main en agissant de la sorte ? Dieu m'offre une chose, le maître de la vigne m'offre une chose, qu'et-ce que j'en fais ? C'est précisément là-dessus que le Nouveau Testament apporte une lumière nouvelle à la fois complémentaire et déconcertante. Complémentaire pourquoi ? Parce que par rapport à l'ancienne perspective qui disait : pas la peine de s'en faire, quand ça vient, ça vient, et quand ça ne vient, ça ne vient pas, le Christ dit : attention, quand ça arrive, comment le recevez-vous ? Quand les événements de la vie arrivent, comment réagissons-nous ? De deux choses, l'une. Ou bien on les accueille vraiment les événements, ou bien on les repousse. Mais un événement, c'est ce qui arrive effectivement, et c'est toujours une provocation de la liberté. C'est peut-être cela que la sagesse ne voyait pas toujours La sagesse était tellement obnubilée dans la défense de la générosité de Dieu qu'elle disait : Dieu est tellement bon, que ce n'est pas la peine de s'en faire, tout va s'arranger, tout va baigner ! Ici, le Christ est plus sage que Salomon, Il dit : comment accueillez-vous ? Comment réagissez-vous ? Et donc, chaque fois qu'il y a événement, chaque fois qu'il y a venue de quelque chose, il y a une modalité nouvelle de la présence ce Dieu. Comment est-ce que je réponds à cette venue ? Et la deuxième chose, déconcertante, car la manière d'être dont on accueille déjà nous situe. Dans la parabole, personne ne dit : j'y vais, et il y va. C'est quand même un peu fort. Mais à l'inverse, il n'y a personne dans la parabole qui dit : je n'y vais pas et il n'y va pas ! Tout est mélangé, et c'est cela le risque. Nous croyons en un Dieu qui intervient à ses risques et périls. Le fait même, et c'est cela cette histoire de parabole, c'est cela le message de la sagesse. Ce n'est pas l'immutabilité des décisions divines qui planent au-dessus de nos têtes et qui de temps en temps nous envoie un bonheur. La vraie sagesse que le Christ annonce, c'est le risque que Dieu prend d'offrir à l'homme un choix de liberté dans sa capacité d'accueil. Cela ne veut pas dire que la liberté soit la maîtrise de soi, non, la liberté c'est la réponse. Et si Dieu prend le risque des réponses, et qu'apparemment les bonnes réponses qui au niveau de la liberté capitulent, j'y vais, et puis finalement, c'est trop lourd, je n'y vais pas, mais Il prend aussi le risque des mauvaises réponses : je n'y vais pas, et finalement, j'ai bien réfléchi, même si ce n'est pas très facile, j'y vais quand même.
C'est là l'originalité même de la conception du message chrétien sur le mystère de Dieu. A travers cette petite parabole, Jésus veut montrer que ceux qui apparemment on plutôt tendance à dire : on n'y va pas, cela ne nous intéresse pas, en réalité il peut toujours y avoir ce moment où ils réalisent que l'invitation qui leur était offerte, était une grâce. C'est là-dessus que tout se joue. Ou bien la grâce est simplement l'accumulation des cadeaux de Dieu sans qu'on fasse rien, et l'on a trouvé un mot savant en théologie pour désigner cela : le quiétisme, c'est-à-dire plus je me la coule douce, et plus Dieu me sauve. Or à ce moment-là, il ne se passe rien. C'est le paradoxe de Dieu de vouloir faire passer son action, son amour par la fragilité de la liberté humaine. Si maintenant, continuant sur la lancée de cette retraite, vous lisez les psaumes comme la réponse à tous vos problèmes, comme une espèce de système complètement clos qui devrait vous faire avoir petit à petit les attitudes nécessaires pour affiner votre degré de perfection spirituelle, vous faites fausse route. Mais lisez les psaumes comme cette histoire d'amour ente Dieu et vous, qui veut tisser des liens d'Alliance toujours renouvelée, dans la liberté d'un accueil regardant vers ce Dieu qui ne cesse jamais de proposer sa grâce.
AMEN