MOI OU L'AUTRE !

Am 6, 1+4-7 ; 1 Tm 6, 11-16 ; Lc 16, 19-31
Vint-sixième dimanche du temps ordinaire ; année C (30 septembre 2001)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Frères et sœurs, dimanche dernier l'évangile nous proposait la parabole du débiteur mal­honnête, mais avez-vous remarqué la finale de cette page que nous lisions ? Je vous la relis parce qu'elle est en continuité avec la lecture d'aujourd'hui : "Faites-vous des amis avec le malhonnête argent... Nul ne peut servir deux maîtres, où il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'argent" ( Luc 16, 9-13). Voilà un problème très concret : quel rap­port entre notre vie chrétienne et le problème de l'ar­gent ? Ces paroles de Jésus telles que nous les rap­porte saint Luc semblent sans appel : on ne peut pas à la fois s'intéresser à Dieu et à l'argent. D'ailleurs ce même saint Luc quand il nous rapporte les béatitudes n'emploie pas les circonlocutions que saint Matthieu y met. Saint Matthieu met dans la bouche du Christ cette parole : "Bienheureux les pauvres en esprit" (Matthieu 5, 3 a). Luc dit brutalement : "Heureux vous les pauvres" (Luc 6, 20 b). Et pour que les cho­ses soient bien claires, il continue : "Malheur à vous les riches, car vous avez votre consolation. Malheur à vous qui êtes repus maintenant, car vous aurez faim " (Luc 6, 24-25 a). Souvenons-nous aussi de cet épi­sode de l'évangile où Jésus rencontre un jeune homme riche qui cherche à faire le bien, et Jésus lui propose de vendre tout ce qu'il possède pour le suivre : "Et le jeune homme s'en alla tout triste parce qu'il avait beaucoup de biens" (Luc 18, 23).

Si nous parcourons ces textes, les choses semblent à la fois très simples et très violemment carrées : il n'y a aucune compromission possible entre la recherche de l'argent et la recherche de Dieu. Sommes-nous, chrétiens, condamnés au paupérisme ? Quelle est la signification de ces paroles si violentes, de ces condamnations si brutales ?

Reprenons la parabole qui nous est proposée aujourd'hui. Au premier abord, elle s'inscrit tout à fait dans le contexte que je viens d'évoquer. On ne nous dit pas que le riche a fait des péchés, de mauvaises choses. Il n'a pas maltraité Lazare, il n'a pas manqué d'honnêteté. Simplement, il a été repu, il s'est étendu sur des divans moelleux, il a bu des vins doux, moyennant quoi il se retrouve en enfer, et le pauvre, dont on ne nous dit pas qu'il ait été vertueux, se re­trouve au Paradis. Juste retour des choses : c'est ce qu'Abraham dit : "Souviens-toi, dans sa vie, Lazare n'a rien eu et donc maintenant il est consolé. Toi tu as reçu tes biens pendant ta vie, donc maintenant, tu es tourmenté". Donc, malheur aux riches parce qu'ils seront dépouillés, et bonheur aux pauvres, parce qu'ils seront comblés, simplement parce que les uns ont déjà eu leur bien sur terre et les autres l'attendent toujours.

En réalité, nous allons lire un peu plus pro­fondément cette parabole et elle va sans doute nous aider à mieux comprendre. Je reviens d'abord au jeune homme riche. Jésus lui a dit : "Si tu veux être parfait, observe les commandements. - Je fais cela depuis mon enfance, depuis ma jeunesse. - Alors Jésus l'aima". C'est déjà important. Jésus peut aimer un jeune homme même s'il est riche, donc il n'est pas condamné dès le départ par sa richesse. Jésus l'aima et Il lui propose d'aller plus loin que les simples com­mandements : "Va, vends tout et suis-Moi !"(Luc 18, 22). Le plus important, c'est : "suis-Moi", comme si pour suivre Jésus, pour marcher avec Lui, pour entrer en compagnonnage avec Jésus, il fallait d'abord se dépouiller des biens, des richesses. Au fond, ce qui empêche le jeune homme de suivre Jésus, ce sont ses richesses. Les richesses sont comme un écran, un obstacle qui semble empêcher ce jeune homme de bonne volonté de pouvoir être le compagnon, le disci­ple, l'ami, l'intime de Jésus. La relation que Jésus lui propose, cette relation qui n'est plus morale, faite d'observance des commandements, mais qui est une relation personnelle, "suis-Moi, marche avec Moi, sois mon compagnon", cette relation, les richesses du jeune homme semblent s'y opposer.

Au fond, c'est ce qui se passe ici, car certes, le riche n'a pas maltraité Lazare, on ne nous dit même pas que le riche ait volé, ait été malhonnête ou quoi que ce soit, mais il y a tout de même quelque chose d'important, c'est que ce riche mangeait, buvait, dor­mait, s'accordait tous les plaisirs, et devant sa porte à portée de sa main, se trouvait Lazare qui n'avait rien à manger, qui était dévoré d'ulcères. On nous dit que Lazare aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche, il aurait bien voulu, mais il n'a pas pu le faire car personne ne lui a donné, même les morceaux tombés à terre. Ainsi, le riche n'a peut-être pas tué, volé, ou commis un crime, mais il ne s'est pas soucié du pauvre, il ne l'a pas vu, il ne s'est pas inté­ressé à lui. Sa richesse, là encore, a empêché que s'établisse une relation de fraternité, d'entraide, d'ami­tié avec ce pauvre qui était pourtant là sous ses yeux.

Peut-être est-ce là le danger propre des ri­chesses. Comprenons bien que l'argent, les richesses sont là comme un symbole, comme un cas typique. Ce qui est grave ce n'est pas l'argent en soi, c'est l'at­tachement à l'argent, la possession de l'argent, la pos­sessivité, c'est cela qui est grave. L'argent est le sym­bole de tous les attachements et de toutes les posses­sions dont nous sommes capables car nous pouvons aussi posséder notre science, notre beauté, notre sa­voir, notre honorabilité, notre rang social, il y a des tas de choses que nous pouvons posséder, il n'y a pas que l'argent. Enfin l'argent est ce qu'il y a de plus vi­sible, c'est probablement aussi ce qui provoque en nous le plus d'attachement, c'est pourquoi c'est pris comme un symbole, ce qui est grave, c'est cet atta­chement unilatéral. Pourquoi ? Parce qu'il s'agit de "mon" savoir, de "mes" richesses, de "mon" bonheur, de "ma" respectabilité, tout cela est au fond un atta­chement qui ne fait que gonfler, augmenter, agrandir mon "moi". Etre attaché à ses richesses, c'est prolon­ger l'attachement à moi-même, cet attachement qui va prendre des proportions de plus en plus considérables et qui m'empêchera de voir l'existence de l'autre, que cet autre soit Dieu comme pour le jeune homme riche, que cet autre soit le pauvre Lazare comme dans la parabole d'aujourd'hui. Je ne vois plus l'autre, je ne suis plus capable de relation parce que je suis entiè­rement enfermé dans mon univers, dans mon "moi", et dans tous ces prolongements que je m'invente jour après jour à mon "moi" et qui remplissent tout l'es­pace, toute ma vie.

D'ailleurs, ce péché n'est pas simplement mon péché à moi, c'est la pente destructrice et désas­treuse de l'humanité tout entière, car si nous regardons bien autour de nous ce culte illimité du profit qui de­vient la seule valeur, qui nous conduit à détruire les forêts, la planète, qui nous conduit à laisser dans un état de misère la moitié de l'humanité, qui fait que certains pays sont ravagés par le sida alors que d'au­tres ont quand même des médicaments pour essayer d'y pallier, tout cela ne s'explique que par une chose : c'est la hantise du profit, de cette accumulation de biens qui n'a pas de limite, car quand un pays comme un individu est riche, il désire être toujours plus riche, parce que ses besoins se développent à mesure que se développent ses moyens d'y subvenir. Il n'y a pas de raison de s'arrêter, cela produit une sorte de paralysie et d'aveuglement complet. L'humanité actuelle est complètement aveuglée, elle ne se rend pas compte qu'elle creuse sa propre tombe et qu'on est en train de préparer les catastrophes et les désastres de demain, exactement comme nous avons préparé hier les catas­trophes qui viennent de se produire. Tout cela, ce n'est pas un aérolithe qui tomberait du ciel et nous surpren­drait. On sait bien que la haine est partout, que ceux qui ont ne pensent pas à ceux qui n'ont pas, et que ceux qui n'ont pas sont obsédés par la haine de ceux qui ont. On sait bien que la possessivité remplit le cœur des riches et aussi des pauvres, sous forme de jalousie, sous forme de volonté de s'approprier ce qu'on n'a pas.

Nous sommes tous entraînés dans une sorte de course infernale vers l'expansion du "moi" au dé­triment de l'autre. Il faut que nous découvrions que nous ne pouvons être nous-mêmes que dans la rela­tion avec l'autre. Il n'y a que dans la relation avec les autres, ceux que nous ne voyons pas, et qu'il faut ap­prendre à voir, ceux que nous côtoyons tous les jours sans nous soucier d'eux, ceux qui font partie de notre entourage, comme aussi ceux qui sont plus lointains, mais qui en fait dépendent de notre façon de vivre. Il faut que nous apprenions à comprendre que seule cette relation à l'autre peut nous conduire à résoudre le problème de notre propre vie individuelle et com­mune. Cette relation à l'autre quotidien, côtoyé sans cesse, cette relation peut seule nous conduire à cette relation à l'Autre par excellence, qui est Dieu. Car comment pourrions-nous ouvrir notre vie à l'irruption de Dieu si nous ne sommes même pas capables de l'ouvrir à la vue de celui qui est là assis à côté de nous et que nous croisons tous les jours.

Frères et sœurs les richesses, les biens et tou­tes les qualifications que nous pouvons avoir, qu'elles soient de l'ordre de l'esprit, de l'intelligence, du cœur, des dons artistiques, ou bien tout simplement de l'ar­gent, rien de tout cela n'est mauvais. Ce qui est mau­vais c'est de replier notre vie sur nous-mêmes et de faire de toutes ces choses des prolongements de nous-mêmes jusqu'à refuser aux autres la place pour qu'ils existent, jusqu'à ne même pas nous rendre compte que les autres existent.

 

 

AMEN