ÉTRANGE ? COMME C'EST ÉTRANGE !
Ez 18, 25-28 ; Ph 2, 1-11 ; Mt 21, 28-32
Homélie du vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – Année A (26 septembre 1999)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
Vous dites : "La conduite du Seigneur est étrange". Frères et sœurs, j’ai l’impression d’entendre tel ou telle parmi vous, je ne citerai personne, qui me dit régulièrement ou occasionnellement : "Le Seigneur est étrange !" Je ne m’appesantirai pas sur la traduction qui à mon avis sous-entend le même propos quand on dit : "Le Seigneur n’est pas juste", ou "le Seigneur n’est pas équitable". Lorsqu’on dit : "Le Seigneur est étrange", c’est à peu près ce que l’on veut dire. Je crois que cette parole du prophète Ezéchiel n’est pas une parole du passé, vous savez que j’aime bien qu’on prenne l’Écriture parfois au pied de la lettre, c’est-à-dire que si nous avons la foi, nous pouvons croire que cette Parole s’adresse à nous aujourd’hui, et que le Seigneur dit à notre assemblée : "Vous dites que le Seigneur est étrange, vous dites de moi que je suis étrange". Et le Seigneur fait cette réponse : "Est-ce ma conduite qui est étrange ? N’est-ce pas plutôt la vôtre ?"
Frères et sœurs, le Seigneur nous pose une question : "N’est-ce pas plutôt votre conduite qui est étrange ?" Aux yeux des hommes, vu sous notre petit regard, très souvent, nous trouvons Dieu injuste, nous trouvons qu’il ne correspond pas à l’idée que nous nous faisons de Dieu. Mais n’est-ce pas justement là que le bât blesse ? Pourquoi à priori, les choses et en l’occurrence pas n’importe quelle chose puisque c’est Dieu lui-même, l’action de Dieu nous semble-t-elle très étrange ? Nous avons une très haute opinion de ce que doit être la justice de Dieu. Nous avons une très grande idée de ce que devrait être la pensée de Dieu, nous savons très certainement ce qu’il conviendrait que Dieu fasse pour que tout aille mieux, qui n’a jamais pensé que Dieu pourrait dire telle chose, pourrait faire telle autre, pourrait récompenser telle ou telle personne si possible sans m’oublier, pour que sa justice soit une justice équitable, sa volonté une volonté bien faite, qui correspondrait à un Dieu parfait, et son action, une action vraiment de salut qui rend à chacun selon ses oeuvres ? Oui, frères et sœurs, aucun problème, Dieu est étrange puisqu’il n’agit pas ainsi, Dieu ne correspond pas à ce que devrait être Dieu, Dieu est un imposteur, Dieu ne fait pas ce qu’il doit faire, ne dit pas ce qu’il doit dire et n’est pas juste comme il devrait l’être. Donc si vous venez voir quelqu’un en lui disant que Dieu est étrange, il ne m’a pas rendu justice, il ne veut pas ma place, il ne fait pas, vous avez raison. J’espère que cela vous console d’ailleurs d’avoir raison ? Mais, à vous entendre parler, hélas, cela ne vous console pas quand vous avez dit : " Dieu est étrange ".
Alors, puisque que Dieu daigne bien s’adresser à nous, il nous faut répondre à la question qu’il nous pose : "Mais, n’est-ce pas vous qui êtes étrange ?" Je crois en effet, que si pour nous, Dieu est étrange, il faudrait peut-être aussi penser que Dieu peut nous trouver étranges. D’abord, nous sommes plus nombreux que lui, un peu plus différents, tous plus bizarres les uns que les autres, tous avec notre petite mentalité, tous avec nos maladies mentales, nos façons de voir particulières, nos façons de faire, bref chacun de nous est en soi un monde, chacun est en soi quasiment un dieu, un dieu qui a d’ailleurs sa justice, sa manière de vouloir ou de ne pas vouloir, et du coup, sa manière d’agir. Ne serait-ce que si l’on reprend l’évangile : "Jésus dit cette parabole : il y en a un qui dit : je n’irai pas travailler à ta vigne, et puis finalement, il y va, (celui-là on l’aime bien parce qu’on s’y reconnaît, c’est un peu nous parfois on a dit effectivement, non, non, je ne le ferai pas, et puis, on a bon cœur, on le fait quand même !) et puis, il y a l’autre qui dit : oui je le ferai, mais il n’y va pas". Il ressemble un peu plus à nos hommes politiques celui-là, ils disent et ne font pas, ou quand ils font, on aurait aimé qu’ils s’abstiennent.
Moi, si j’étais Dieu je trouverais l’attitude des hommes bizarre, étrange. Mais en somme, pourquoi agissent-ils comme ça, quelle est leur justice ? Est-ce une justice en soi, transcendante, ne parlons pas des problèmes de la justice, mais simplement à notre regard, ce que nous estimons juste et ce que nous estimons injuste, c’est simple, cela ne regarde que notre ego, autant dire : je considère juste quand cela m’a fait du bien, quand cela ne m’ennuie pas, et injuste tous les autres que je ne peux pas voir en peinture. Qu’est-ce que le Seigneur peut trouver de bon et de parfait ne serait-ce que dans notre manière de vouloir? En effet, nous avons tendance à être des girouettes de première catégorie, selon que nous pensons telle chose, que nous sommes dans telle situation, nous voulons, nous ne voulons pas, et là, peu importe qu’un jour, nous ayons été des docteurs en morale, ou qu’on ait dit le christianisme c’est bon pour les bigots. Quelle est notre manière d’agir ? Est-ce que nous avons fait, en disant que nous ne voudrions pas faire, ou vice-versa et en somme, quel est le résultat de nos oeuvres ? Pour les chrétiens les plus âgés et les plus avancés, je pense que lorsqu'ils se retournent sur leurs actions et sur leurs œuvres, même si aux yeux des autres, elles ont été parfaites, peut-être qu’ils se posent avec plus d’humilité un regard qui leur fera trouver comme dit saint Paul, les autres supérieurs à eux-mêmes.
Frères et sœurs, Dieu est étrange, parce qu’il a suivi ce conseil que saint Paul donne aux chrétiens, il leur demande de vivre en communion les uns avec les autres, (je résume) et leur donne ce conseil : "Considérez et ayez assez d’humilité pour regarder les autres comme supérieurs à vous". Voilà, je crois frères et sœurs, que nous cesserions de trouver Dieu étrange si nous considérions les autres comme supérieurs à nous-mêmes. Regardez votre voisin ; avez-vous déjà pensé que votre voisin était supérieur à vous ? Certains disent oui, d’autres n’osent pas regarder le voisin de peur de porter un jugement. En général, on ne considère pas souvent les autres comme supérieurs à soi, moi le premier, je suis souvent comme ce personnage de l’évangile qui est à peu près sûr de son droit, lorsqu’à la prière il dit : "Je ne suis pas comme ce publicain, moi je jeûne, moi je prie, moi je fais telle et telle chose, et je me pense effectivement bien supérieur à tel ou tel autre". Mais c’est vrai pour chacun d’entre nous, du moins je le pense. Donc considérer que l’autre est supérieur à nous qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire simplement comme le dit saint Paul, nous revêtons ce que le Christ a voulu être et faire pour les hommes, revêtir les sentiments du Christ, et là, il y a un chant qui explose, une magnifique hymne : "Le Seigneur Jésus ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, mais il s’est anéanti et il est devenu semblable aux hommes, et il est allé jusqu’à la mort, et la mort de la croix". Qu’est-ce à dire ? Tout simplement que Dieu n’en est pas resté à ce qu’il était, il ne s’est pas dit : "Bon sang, je suis Dieu, ce n’est pas mal, je vais faire le Dieu, je vais être le Dieu". Non, cela aurait correspondu trop bien aux pensées des hommes. Or, les pensées des hommes ne sont pas celles de Dieu. Et Dieu a considéré que l’humanité, que chacun d’entre nous nous étions supérieurs à lui, que ce qui avait le plus de prix, ce qui était le plus important, c’était chacun d’entre nous, et c’est pourquoi Dieu s’est abaissé, et il a été plus bas que nous, jusqu’à la mort sur la croix, là où on ne devrait pas trouver Dieu, dans la mort, on ne peut trouver Dieu que dans la vie, puisque c’est un Dieu de vie, il a été jusque-là pourtant, afin de rejoindre l’homme au plus bas, sachant que l’homme était ce qu’il avait fait de plus beau, c’est ce qui a le plus de prix et le plus d’importance. Revêtez-vous des sentiments qui furent ceux du Christ.
Alors, frères et sœurs, peut-être que dans ces cas-là, si l’autre est supérieur à nous, si nous découvrons le visage du Ressuscité derrière le visage de l’autre, si nous considérons que sa vie est plus importante, nous saurons dépasser notre justice, notre volonté ou nos velléités et même nos actions, tout simplement parce que nous aurons compris que le chemin de Dieu et que nous aurons pris le chemin de l’amour, l’autre est plus important que moi-même. Et faisons attention, que mon amour ne soit pas l’occasion de me replier sur moi-même en voulant pour l’autre une justice, une volonté ou faire des actions que la personne dite aimée n’a jamais demandé, ce serait encore retomber dans notre Dieu étrange, parce que finalement l’autre serait toujours pour nous un étranger.
Ainsi, nous sommes revêtus des sentiments qui furent ceux du Christ, et nous comprendrons alors peut-être que Dieu n’est plus étrange, et nous comprendrons peut-être sa justice, sa volonté et son action. Et nous verrons qu’il entre exactement dans ce que les philosophes appellerons le "langage performatif" : il dit et il fait, son dire et son action sont d’ailleurs ensemble la même réalité, si Dieu est simplement Dieu, il aime, il est amour et il ne cesse de nous aimer.
Alors, dans ces cas-là, nous ne serons plus des prêtres, nous ne serons plus des anciens et des pharisiens, du moins je l’espère, notre justice dépassera celle des pharisiens, nous comprendrons que les publicains et les prostituées nous précèdent au Royaume des cieux, ce que nous avons entendu dans l’évangile, quelle parole étrange pour des prêtres et des anciens de s’entendre dire que le plus petit, l’autre, l’étranger, l’exclus est celui qui nous précède au Royaume des cieux.
Ainsi, nous comprendrons peut-être que Dieu n’est pas si étrange que ça lorsqu’il préfère la samaritaine, la cananéenne et Marie-Madeleine comme compagnie féminine à toutes les autres femmes (qui est ma mère, qui est ma sœur) qui auraient pu se targuer d’une certaine justice et parenté à son égard. Alors, peut-être que nous ne trouverons plus étrange l’attitude d’un Dieu qui préfère Matthieu le publicain, le bon larron, et Zachée pour compagnons dans son Royaume. Alors peut-être que nous comprendrons que Dieu n’est pas si étrange que ça, lorsque nous qui sommes pécheurs et petits, il nous préfère à tout homme juste, équitable et qui semble avoir fait parfaitement sa volonté. Nous comprendrons peut-être ce que c’est d’aimer et surtout, nous comprendrons peut-être que Dieu n’est plus un étranger, et que lui, sait aimer.
AMEN