NE LAISSONS PAS NOTRE CŒUR S'USER

Am 6, 1+4-7 ; 1 Tm 6, 11-16 ; Lc 16, 19-31
Vint-sixième dimanche du temps ordinaire ; année C (27 septembre 1998)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Frères et sœurs, voilà une parabole qui nous parle d'un sujet passionnant : "la vie après la mort ", elle nous parle donc du paradis, sous l'image un peu archaïque du sein d'Abraham, et puis de l'enfer où se trouve le riche. Et l'eschatologie, c'est-à-dire la connaissance du monde à venir, de cette pa­rabole est au premier abord un peu simple, presque simpliste, c'est une eschatologie de compensation : Lazare a souffert ici-bas, donc il sera heureux, le riche a été heureux ici-bas, alors il sera puni. S'il ne s'agis­sait que de cela, l'Évangile ne nous apporterait pas grand-chose de bien intéressant. Selon les lectures qu'on pourrait en avoir, ce pourrait être la valorisation des pauvres et des va-nu-pieds d'une manière exces­sive, il suffirait d'être malheureux pour qu'on soit récompensé, ou bien, comme le dirait Marx, c'est "l'opium du peuple" : l'illusion d'être heureux plus tard permet de dire : "tenez-vous tranquilles ici-bas, même si vous êtes malheureux".

Mais peut-être pouvons-nous aller un peu plus loin dans la lecture de cette parabole. Et je vais pour cela m'intéresser à ce passage du texte où il est question de ce "grand abîme "qui se trouve entre le riche au fond de son tombeau, (l'enfer qui prolonge la fosse du tombeau) entre le riche donc et le sein d'Abraham. Qu'est-ce donc que cet abîme ? Évidem­ment nous pourrions prendre ça au sens premier et immédiat, un peu comme quand on parle du feu de l'enfer où l'on imagine une rôtissoire qui fait souffrir ceux qui le méritent. On peut imaginer aussi que ce grand abîme manifeste la condamnation portée par Dieu qui punit de façon définitive, irrévocable ce ri­che : il n'y a pas de possibilité de revenir en arrière.

Mais, il me semble que le récit même de cette parabole nous invite à autre chose. Cet abîme, si nous y réfléchissons, ce n'est pas Dieu qui l'a placé entre l'enfer et le sein d'Abraham, le paradis, pour éviter que l'on puisse voyager de l'un à l'autre, cet abîme au fond, c'est le riche lui-même qui l'a creusé, il l'a creusé par sa vie sur la terre. L'abîme c'est d'abord cet abîme qui séparait la villa ou le château du riche, les banquets du riche, et puis le portail où il y avait ce pauvre Lazare couvert d'ulcères, léché par les chiens, ce Lazare que le riche n'a jamais vu. Il était tellement préoccupé de faire fructifier ses actions, il était telle­ment préoccupé d'engranger tous ses biens et d'en profiter et de faire bonne chère et de s'habiller de fa­çon somptueuse qu'il n'a même pas vu le pauvre qui était là. Il ne s'en est pas rendu compte. Et il a ainsi creusé entre lui et Lazare un abîme d'indifférence. Car, frères et sœurs, on peut pécher contre l'amour non seulement par la haine, mais aussi par l'indiffé­rence. Et il n'est pas si sûr que ça que l'indifférence ne soit pas aussi grave, peut-être même dans certains cas plus grave que la haine. En tout cas toute sa vie, le riche l'a vécue en ignorant l'existence de Lazare. Et le passage au-delà de cette vie n'est que la mise en évi­dence de ce qui s'est petit à petit établi tout au long de la vie terrestre, c'est-à-dire l'incommunicabilité abso­lue entre le cœur de ce riche et la personne de ce frère pauvre qu'était Lazare. Et si le riche ne peut ni rejoin­dre le sein d'Abraham ni même demander que Lazare vienne, comme un esclave, lui rafraîchir la langue dans son supplice, ce n'est pas parce que Dieu refuse, ce n'est pas parce que Dieu a arbitrairement établi une règle infranchissable, c'est parce que l'abîme que le riche a creusé tout au long de sa vie empêche mainte­nant de façon évidente, visible, tangible toute com­munication. Il n'est plus capable de relation, ce riche a tué l'amour dans son cœur, il a tué toute communion possible entre Lazare et lui parce qu'il ne l'a même pas vu.

Alors je crois que cela nous invite peut-être à comprendre que la fin de notre vie ne sera pas comme on se le représente un peu facilement, à la manière des païens, (parce que c'est le Grecs qui ont imaginé le jugement, vous vous souvenez avec Rhadamanthe, Minos et tous ces gens-là qui vous soupèsent, et puis les Égyptiens aussi d'ailleurs, une balance où il y a le bien, le mal, etc ...) Ce ne sera pas un jugement où Dieu nous dira "tu as fait le bien, Je te récompense, tu as fait le mal, Je te punis". Ce n'est pas exactement cela, le Dieu de l'évangile, le Père de la parabole de l'enfant prodigue qui est dans le même évangile de saint Luc. Il faut que nous ayons un peu de cohérence dans notre théologie. Si le Père, quand son fils est parti pour dilapider l'héritage dans le péché, a passé tout son temps à l'attendre sur le bord de la route, ce n'est pas pour le punir en lui disant : "tu as fait mal, je t'envoie en enfer pour le restant de l'éternité". Qu'est-ce que c'est que ce Père-là, ce n'est pas celui de l'évangile. Donc ce n'est pas un Dieu juge qui nous dira : "tu as fait le bien, tant mieux, je te récompense. Tu as fait le mal, tant pis, je te mets à la torture".

Le Père, Dieu, au moment de notre mort, nous proposera ce pourquoi Il nous a créés, ce qui est le dessein de son Cœur à notre sujet, au sujet de chacun d'entre nous, Il nous proposera son bonheur, le bon­heur, car Dieu nous a faits pour ça. Seulement ce bonheur, ce n'est pas de faire bonne chère, ce n'est pas d'avoir des habits somptueux, ce n'est pas d'habiter un château, ce n'est pas de se la couler douce. Ce n'est pas ça le bonheur. Le bonheur de Dieu, le seul bon­heur qui existe, celui que Dieu nous proposera parce qu'il n'y en a pas d'autre de toute façon, ce bonheur, c'est celui d'aimer c'est-à-dire, comme Dieu, de don­ner tout ce qu'on est, tout ce qu'on a, comme Dieu le donne à son Fils, de toute éternité, comme Il le donne à chacune de ses créatures, depuis le moment, l'instant où Il l'a fait sortir du néant. Dieu ne cesse de donner, Il ne fait que cela, tout le bonheur de Dieu consiste en ce don par lequel, je ne dis pas qu'II s'oublie, mais Il s'accomplit dans ce don, Il est Lui-même parce qu'II se donne. Et Dieu nous proposera d'entrer dans ce mystère de don qui est le bonheur. Seulement quand Dieu nous proposera cela, ou bien nous aurons déjà pendant notre vie expérimenté, tant bien que mal, de façon plus ou moins parfaite, temporaire, passagère, que sais-je ? nous aurons expérimenté la joie de se donner, la joie d'aimer, et nous saurons que c'est cela le bonheur, et nous nous jetterons dans les bras de Dieu pour qu'II accomplisse en nous ce bonheur qu'Il nous propose et dont nous pressentons, parce que nous ne pouvons pas dire que nous le saurons, mais nous pressentons que c'est l'accomplissement de toute vie et de notre vie. Et alors peut-être dans quelques cas rares, nous serons aptes à entrer de plain-pied dans ce bonheur, c'est cela la sainteté, la sainteté c'est, au cours de sa vie, avoir suffisamment aimé pour être capable de dire "oui "quand Dieu nous propose de vivre uniquement d'amour et de don. Ou bien il faudra un apprentissage, c'est ce qu'on appelle le purgatoire, et vous voyez bien que c'est indispensable à l'équilibre même du plan de Dieu, car entre notre pauvre vie où nous avons médiocrement essayé d'aimer un tout petit peu et puis l'infini bonheur de Dieu qu'Il nous proposera, la distance est telle qu'il faudra une mise au point, il faudra qu'un ascenseur nous fasse monter les étages qui manquent, ou bien que Dieu déchire un peu toutes les carapaces que nous avons mises autour de notre cœur et qui nous empêchent de nous dilater à la mesure de son Amour. Mais il y a aussi cette possibilité, rare je l'espère, mais qui est réelle d'être comme ce riche, c'est-à-dire d'avoir tellement oublié d'aimer, tellement refusé d'aimer, d'avoir si constamment, de façon aussi permanente, recherché notre plaisir, notre intérêt, notre jouissance, de nous être recherchés nous-mêmes en oubliant nos frères que, quand Dieu nous proposera ce bonheur, nous saurons bien que c'est le seul bonheur, nous le verrons de nos yeux, mais nous ne pourrons pas, nous ne serons pas capables d'y adhérer. Et l'enfer, c'est ça, ce n'est pas une punition décidée par Dieu, c'est une constatation dont Dieu souffre le premier parce que, plus que nous encore, Il nous aime au point de ne pas pouvoir se consoler de notre malheur. Et pour Dieu ce sera une souffrance, c'est un grand mystère d'ailleurs, une souffrance éternelle de savoir que tel ou tel de ses enfants ne sera pas apte à entrer dans le bonheur qu'II avait rêvé pour lui, qu'Il avait préparé pour lui, pour lequel Il l'avait créé. Et nous constaterons nous-mêmes que nous devons admettre que nous ne sommes plus capables d'aimer.

Alors, vous me direz : "C'est invraisemblable ce que vous dites. Comment peut-on à ce point laisser son cœur en friche, de ne plus être capable d'aimer ?". Je sais bien, j'espère que c'est rare, j'espère que c'est un cas limite et que ça n'arrivera qu'à très peu des hommes, mais cela n'est pas impossible. Alors je vous demande pardon si vous m'avez déjà entendu raconter cette histoire parce que j'aime bien la donner comme exemple, mais quand j'étais au noviciat chez les do­minicains, il y a déjà bien longtemps, c'était une épo­que beaucoup plus austère que maintenant et Christo­phe n'a pas d'éducation analogue à celle-là, au début de mon noviciat, le Père Maître a pris ma montre parce que cela faisait partie des choses futiles et par­faitement inutiles, et comme j'étais chargé de sonner la cloche, il m'en avait donné une où il n'y avait que l'aiguille des minutes, comme ça je ne risquais pas de m'attacher exagérément, et l'autre montre, celle qu'il m'avait prise est restée dans le tiroir pendant le temps du noviciat, moyennant quoi, quand il me l'a rendue à la fin, elle était restée inoccupée si longtemps qu'elle ne marchait plus.

Vous voyez donc qu'il est tout à fait possible que notre cœur, comme une montre, cesse d'être ca­pable de fonctionner parce que les ressorts se sont distendus. Et voici une autre anecdote analogue que j'ai vécue aussi, des voisins pendant la dernière guerre, vous vous souvenez qu'on manquait d'essence, des voisins qui avaient une magnifique voiture une "Dedion-Bouton", je ne sais pas si vous vous souve­nez de ça, c'était une marque très chic. Quand tout le monde a mis des gazogènes avec ces espèces d'énor­mes tuyaux, chaudières, etc... qu'on mettait sur le dos des voitures comme sur une locomotive, ils n'ont pas voulu mettre de gazogène à une Dedion-Bouton parce que c'était incompatible avec l'esthétique de leur voi­ture, ils l'ont donc mis au garage en attendant des jours meilleurs, et puis cinq ans après, quand la paix est revenue, on a sorti la Dedion-Bouton, mais elle n'est jamais sortie parce qu'elle ne marchait plus, le moteur avait cessé d'être capable de répondre à une sollicitation technique. Eh bien, par ces exemples, peut-être un peu simplistes, je veux simplement mon­trer que notre cœur peut aussi s'user, s'user à ne pas fonctionner. Justement, comme la montre ou le mo­teur de la voiture, c'est en marchant, c'est-à-dire en fonctionnant, en aimant que le cœur s'entretient. Et quand on ne s'en sert pas, il tombe en panne, il tombe dans le néant.

Alors faisons attention qu'à force de ne pas aimer ou d'appeler amour ce qui n'est qu'une recher­che déguisée de nous-mêmes, nous ne nous n trou­vions un jour comme ce riche en face d'un abîme de néant, incapable de dire "oui" au bonheur que Dieu nous proposera. Frères et sœurs, que nous ne cessions dans toutes les petites choses de notre vie d'exercer notre cœur à l'amour parce que c'est la seule réalité, la seule réalité qui traverse cette vie et l'autre et qui nous fait entrer dans le mystère de Dieu.

 

 

AMEN