ÉLOGE DE L'IRONIE
Nb 11, 25-29 ; Jc 5, 1-6 ; Mc 9, 38-43+45+47-48
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – année B (28 septembre 1997)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
La chance que nous avons, c'est que nous n'écoutons pas vraiment l'Écriture, nous l'écoutons avec attention et application, comme il se doit, mais nous l'écoutons en la laissant à sa place, personne de vous ne s'est levé pour couper sa main, son pied ou arracher un œil", ou même se mettre autour du cou une meule pour se jeter dans la mer. Vous êtes restés bien sagement où vous êtes, heureusement d'ailleurs, sinon vous seriez tous partis, et moi le premier. Et nous serions tous borgnes ou manchots. C'est-à-dire que nous ne pouvons pas appliquer l'Écriture telle quelle, c'est pour cela d'ailleurs que nous l'écoutons avec une "sorte de distance" qui fait que le message est perçu comme fort mais inapplicable. L'Écriture reste à sa place, là où elle est proclamée, devant l'autel. En fait elle n'est pas vraiment entendue, elle n'est pas entendue comme une parole qui donnerait la vie, puisqu'il y a quelque chose qui dépasse l'entendement, quelque chose qui vous empêche vraiment de la recevoir comme une parole qui donnerait la vie.
C'est l'histoire d'une grenouille et d'un scorpion, c'est une fable ancienne, je ne sais pas si c'est La Fontaine ou Esope, mais les gens cultivés de cette paroisse me le diront à la fin. Donc la grenouille rencontre un scorpion, et le scorpion supplie la grenouille de l'aider à traverser le lac, et la grenouille dit : "Écoute, si je te monte sur mes épaules, tu vas évidemment me piquer". Et le scorpion dit : "Je ne suis pas si bête que ça, si je te pique nous mourrons tous les deux". La grenouille satisfaite de cette explication emmène sur son dos le scorpion. Et en plein milieu du lac, le scorpion pique la grenouille. La grenouille, avant de mourir, se retourne vers le scorpion en disant : "Tu m'avais promis que tu ne me piquerais pas", et le scorpion de répondre : "C'est plus fort que moi, c'est ma nature". Je vois les scorpions qui rient, les grenouilles, elles, sont mortes. C'est plus fort que vous, c'est votre nature, c'est votre pied, enfin notre pied, notre œil, notre main.
Ces deux histoires que je vais essayer de mettre en parallèle nous invitent à un troisième élément qui est ce que je vais appeler "l'ironie". Je lisais ce matin que le mot "ironie" vient d'un mot grec, je dis ce matin parce que je ne le savais pas avant, qui veut dire "interroger". Ne confondons pas avec le sarcasme qui sent le vinaigre, ne confondons pas l'ironie avec le cynisme qui pue l'idéalisme déçu et qui reproche à l'autre son propre désespoir. L'ironie, c'est cette manière qui nous permet de rester libres par rapport à ce qui nous entoure et par rapport à nous-mêmes. C'est une sorte de façon de jeter une lumière nouvelle sur les choses cent fois vues, mille fois vécues et qui peuvent s'éclairer différemment. L'ironie, c'est cette distance que je vais opérer avec moi, avec les autres, avec le monde, avec ma propre main, mon oeil et mon pied pour qu'ils cessent d'être plus fort que moi. L'ironie, c'est cette place que je vais attribuer à la pensée, à mon langage, à mon regard, pour que, cessant d'en être victime, j'en découvre un aspect inédit. L'ironie, c'est ma façon de ne pas recevoir les choses telles quelles et de les subir, mais c'est de les interroger, et ainsi de rester libre. L'ironie, et encore, je le répète, ce n'est ni du sarcasme, ni du cynisme, c'est une façon de recevoir le monde comme si je le découvrais à nouveau, les autres, moi-même. C'est une façon d'exercer en moi cette distance qui me permet d'interroger les choses, de leur donner un nom, bref de les penser.
Et quand le Christ parle dans l'évangile qu'il faut nous couper la main ou le pied, ou nous arracher l'œil, il y a une part d'ironie dans la parole du Christ, c'est-à-dire qu'Il dit : "Ce qui ne va pas ne vient pas de soi". Premièrement, c'est très important, ce qui ne va pas dans le monde ne vient pas de Dieu, mais vient de l'homme. Seulement quand on dit cela à l'homme, l'homme se dit : " ça y est, c'est encore de ma faute, c'est encore ce marasme, culpabilité, péché dans lequel je suis enfermé, moi je n'y suis pour rien, c'est plus fort que moi". Et la manière, on est des scorpions à ce moment-là, dont le Christ parle pour essayer d'opérer une distance, de nous libérer de ce que nous croyons, à laquelle nous sommes attachés avec des liens indissolubles, mais nous ne sommes attachés à rien fondamentalement, si ce n'est qu'à Lui d'ailleurs. Nous sommes attachés bien plus à Dieu qu'à nos proches, les vrais liens indestructibles que la mort n'abîmera pas, ce sont ceux que nous avons avec Dieu, pas ceux que nous avons avec le monde, ni même avec ceux que nous aimons.
Comme le disait si justement une mariée hier, j'ai trouvé cela si beau : "Je n'ai pas d'autre moyen de dire à cet homme que j'aime, que de le dire à Dieu", moi je n'y ai jamais pensé. C'est extraordinaire, elle a découvert que le lien qu'elle avait avec Dieu était le lien le plus puissant qu'elle puisse avoir avec un homme et qu'il ne pouvait passer que par Dieu, non pas qu'il prenne un détour mais il devient solide parce qu'il passe par Dieu. Et quand on passe par Dieu, les choses prennent une consistance, une couleur nouvelle, intéressante qui nous interroge. Plutôt que d'être soumis à l'immédiat, à nos passions, là où notre oeil nous mène, là où notre oeil nous oblige à voir, là où notre pied nous emmène, là où notre main agit contre nous au point que nous allons en mourir puisqu'en piquant la grenouille, nous allons mourir. C'est bien ça le problème du dard du scorpion. Et est-ce qu'il fallait que le scorpion se coupe le dard ? mais il n'aurait plus été un scorpion. Mais il fallait simplement qu'il ait une distance, si possible, avec ce qu'il voulait, c'est-à-dire traverser cette vie, traverser le lac pour empêcher de piquer la grenouille Et nous-mêmes, avec ce que nous sommes, sommes invités à avoir une sorte de distance intérieure avec ce que nous sommes pour nous empêcher de dire ou de faire "c'est plus fort que moi, c'est ma nature", il n'y a pas de fatalité en ce qui me concerne. La fatalité, s'il y en a une, c'est que je suis un fils de Dieu et que j'appartiens à Dieu, ça c'est définitif, c'est certain, c'est éternel, c'est ce qu'on dira pour Camille et Marine, c'est même peut-être plus fort que les liens d'enfant à parents, c'est parce que des liens avec Dieu sont totaux, éternels, mais sans contrainte, nous avons toute notre vie pour les reconnaître, toute notre vie pour nous y faire, toute notre vie pour nous apprivoiser avec l'idée que nous appartenons à Celui qui, pour l'instant, ne dit pas trop sa Présence pour que nous ayons la liberté, le loisir, la pensée de le découvrir petit à petit, une sorte d'apprivoisement progressif, une très longue et très douce pédagogie qui nous permet de découvrir dans ma vie que Dieu finalement est ce qui me maintient, ce qui est moteur pour moi, mais sans s'imposer.
C'est merveilleux, c'est merveilleux d'imaginer que nous avons en cette vie humaine capacité de prendre notre temps pour nous orienter vers Dieu, pour que notre main finalement n'agisse pas contre nous, comme le dard du scorpion, mais agisse vers Dieu, que nous ne soyons pas en tuant l'autre, mais en soulevant vers le ciel, que nos pieds ne nous mènent pas sur des chemins tordus qui nous fassent trébucher, mais nous emmènent vers les chemins vers l'autre et vers Dieu, de même pour notre oeil et tout ce qui nous constitue. C'est-à-dire que nous avons toute cette vie pour tenter d'ordonner, comme je l'ai fait hier pour Camille et Marine en signant leurs yeux, leurs oreilles, leurs pieds, leurs mains, etc ... pour que tout ce qu'elles sont progressivement, dans une démarche d'harmonie progressive s'ordonne à Dieu dans leur liberté, dans la vôtre et dans leur liberté. Mais ceci suppose une sorte de décrispation de nous-mêmes sur notre vie, sur ce que nous pensons être nécessaire pour nous, sur ce que nous pensons être dans notre nature incontournable, il n'y a rien d'incontournable, finalement comme je le disais souvent, c'est la peur qui nous oblige à nous crisper sur notre vie. Mais si nous nous tournons vers Lui comme nous le faisons aujourd'hui, tranquillement, paisiblement, avec confiance, en disant : "finalement c'est Toi que je cherche, c'est toi que j'ai toujours cherché, c'est Toi que nous reconnaîtrons lorsque nous verrons face à face", nous dirons : "mais c'est vraiment cette lumière-là que je cherchais, c'est vraiment cette douceur-là, ce visage-là".
Alors, frères et sœurs, ne prenons pas l'évangile au pied de la lettre, car nous sommes invités à ce que cet évangile dans son ironie qui a ce côté tranchant, c'est le cas de le dire, nous incite nous-mêmes à interroger ce que nous n'avons pas encore interrogé, à ne pas laisser pour évident les choses qui nous entourent, les gens qui nous entourent, mais à reprendre de nouveau en nous-mêmes, en notre âme, en notre cœur, ces choses évidentes et qui ne le sont pas pour que nous puissions les voir différemment, pour que nous puissions renouveler notre cœur et lui donner l'occasion d'un nouveau chemin, d'une nouvelle conversion. Car qu'est-ce que tous ces instants que nous avons à vivre les uns avec les autres? si ce n'est que la façon dont Dieu reprend à zéro : "maintenant tu peux commencer à pardonner, tu peux commencer à aimer, ce n'est jamais trop tard, c'est dans l'instant présent que tu peux recommencer cette vie qui mène à Moi".
Et nous faisons par la prière, par le chant, par les sacrements, par de l'eau, par de l'huile, du pain, du vin et par notre détachement progressif, pas des biens de ce monde, mais de la façon dont nous vivons, dont nous vivons notre vie pour que cette vie soit ensemencée et transformée par Lui, réellement parce que nous le laissons faire et qu'ainsi nous n'ayons pas à couper pied, main ou à arracher un œil, mais que ce que nous sommes l'œil, la main, le pied, découvre, s'enrichisse de Dieu.
Frères et sœurs, que l'évangile, que la Parole, que ce que nous faisons ensemble en ce moment dans la prière agrandisse, apaise notre cœur, qu'il découvre la présence ineffaçable, j'allais dire têtue, de Dieu qui nous attend et qui repropose aujourd'hui un chemin qui mène à Lui, qui est le chemin d'amour.
AMEN