LA PETITE MORSURE
Ez 18, 25-28 ; Ph 2, 1-11 ; Mt 21, 28-32
Homélie du vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – Année A (28 septembre 1996)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Si nous sommes là dans la vie sacramentelle, face à Dieu, régulièrement, c'est que nous reconnaissons en nous-mêmes, en une partie de nous-mêmes, que Celui que nous venons voir et visiter est bon et qu'Il va nous éveiller à une parole différente, inédite, surprenante, qui va provoquer en nous un certain remords, point de départ du changement.
Je sais que le remords n'a pas bonne presse, car il est souvent, j'allais dire, accouplé avec la culpabilité. Mais le remords reste ce point positif d'une sorte d'insatisfaction que nous éprouvons quant à nous et qui nous permet de reprendre élan, non pas sur nos propres paroles à nous ou sur nos propres engagements personnels, mais sur la façon dont l'Autre, Dieu, nous attire et nous fait découvrir son propre désir. C'est pourquoi dans ces deux fils de cet Évangile, nous n'aimons pas celui qui dit et qui ne fait pas. Nous préférons celui qui ne dit pas et qui fait. Mais nous sommes à la fois l'un et l'autre évidemment, comme à chaque fois dans chaque Évangile. Et nous sommes ces deux fils rassemblés, nous nous arrangeons pour dire un peu, pour que ça ait l'apparence de..., et en même temps nous nous arrangeons pour ne pas avoir à faire. Ces deux positions très caricaturales de ces deux fils, nous les avons nous-mêmes dans tous nos propos.
La sainteté que Dieu nous demande n'est pas brillante, elle n'est pas apparente, c'est la chose la plus difficile à accepter pour nous, c'est que nous n'avons aucune consolation à avancer dans la sainteté. Cela ne se voit pas, même pas de nous. Des autres, on reconnaîtrait le péché d'orgueil qui s'y mêlera, mais quant à nous, aucune consolation n'est possible quant-à la sainteté qui nous conduit vers Dieu puisque nous ne pouvons même pas en éprouver quelque satisfaction. C'est comme un travail qui se fait à notre insu et en notre secret, mais nous sommes simplement responsables de l'amorçage de cette sainteté, et l'amorçage prend racine par le remords, acceptant ainsi que cette légère douleur, cette légère morsure de l'exhortation divine, de l'exhortation de l'Église nous atteigne, j'allais dire, nous agrippe suffisamment pour nous permettre d'avancer un peu. Évidemment quand nous cessons d'éprouver le remords, quand nous avons fait taire en nous tous les remords et que, jour après jour, année après année, les sédiments de nos satisfactions ou de nos craintes ou de nos peurs, ont cimenté notre propre cœur, il n'est plus accessible au remords.
Vous comprenez bien que pour que le remords nous atteigne, il faut qu'il y ait une sorte de sensibilité du cœur, une sorte de sensibilité à vouloir changer, à vouloir aller plus loin. Si nous cessons de maintenir en nous cette jeunesse du cœur qui consiste à dire : "Je ne suis encore qu'un enfant fondamentalement égoïste par rapport à Dieu, alors nous ne laissons pas notre cœur aux prises du remords et donc nous l'empêchons peut-être d'avancer, de se transformer, de se retourner".
Le remords, comprenez bien, c'est cette façon dont nous prenons tout à coup conscience dans une journée que nous croyons lumineuse, que cette journée était finalement pleine de ténèbres, détournée de Dieu. Je ne fais pas là l'éloge d'une sorte de masochisme permanent qui consisterait à prendre plaisir, car c'est bien là l'œuvre du masochiste, à prendre plaisir à ne pas être bon, en accord. J'allais dire le remords est, contrairement à la culpabilité qui est souvent plus inconsciente, plus secrète, plus profonde, même parfois ignorée de nous, le remords a ce quelque chose de positif, a ce quelque chose de vital, a ce quelque chose de l'élan du changement.
Je suis toujours étonné de la façon dont, lorsque avec nos enfants, c'était le cas ce matin pour les Baptêmes, avant qu'ils n'apparaissent, avant qu'ils n'arrivent dans une famille, ils sont tout inconnus. Et pourtant le jour où elle, il est là, tout ce qu'il est, non seulement d'ailleurs ce qu'il est à un mois, trois mois, six mois, mais potentiellement tout ce qu'il est, prend place de façon irréversible, ineffaçable dans la vie des parents et des frères et sœurs. Dieu est ainsi avec nous. Il est né en nous quelque chose d'imprévisible, que même Dieu ne pouvait prévoir. Et Dieu est toujours surpris potentiellement par ce que nous sommes, non par ce que nous sommes aujourd'hui, mais par l'immensité des richesses que nous pourrions donner et Il ne se lasse pas, comme le dit très bien l'oraison du jour, de patienter pour que nous fortifiions et donnions par notre humanité quelque chose de meilleur.
J'ai déjà fait mention de cette phrase de Jean-Paul II, il me semble que dans son voyage en France, il a repris cette idée qui est d'avoir toujours un regard non pas immédiat des difficultés de la société, des difficultés de l'Église en ce monde, mais il a cette espèce que je pense prophétique et c'est en cela qu'il est le pasteur de l'Église, il a ce regard qui va au-delà et qui va plus loin, comme s'il puisait par-delà les racines de l'Église de notre pays et qu'il envoyait les potentialités et les richesses possibles même si elles sont gâchées, même si pour l'instant elles sont mises de côté. Il y a en lui, et c'est cela que je voudrais souligner, une espérance, non pas un espoir, une espérance, un élan qui fait qu'il voit toujours au-delà de ce que nous sommes.
Et les évêques, quand ils rapportent leur rencontre avec le saint Père et qu'ils font état de leurs difficultés, de la difficulté des vocations dans l'Église de France, se heurtent toujours à cette espérance massive, solide, j'allais dire indestructible du saint Père qui, parce qu'il est mû par Dieu, par un autre désir que lui-même, non pas par son désir uniquement d'homme, mais parce qu'il est mû par le désir de Dieu qu'il reconnaît comme bon pour nous et pour l'Église, qu'il croit que l'Église de France et d'ailleurs peut aller plus loin, que l'Église est promesse réellement de la vie de Dieu.
Vous comprenez bien que nous ne serons jamais totalement porteurs du message divin. Nous portons d'infimes parties de Dieu, nous portons quelques paroles qui ont fructifié dans notre cœur. Si nous résumions en quelque sorte ce qui nous fait vivre, ce qui nous fait tenir, nous serions étonnés du peu de mots. Pour beaucoup d'ailleurs, la parole centrale du commandement de l'amour suffirait à combler. Nous sommes très vite rassasiés par ce qu'est Dieu. Mais peut-être que ce rassasiement, le fait d'être rassasiés si rapidement ne nous permet pas de nous ouvrir à quelque chose de plus inconnu, de plus imprévisible qui nous permettrait de changer. Comprenons bien. Quand nous éprouvons du remords, c'est par rapport à une chose que nous n'aimons pas nous-mêmes en nous.
J'allais dire le remords en Dieu est à la fois plus simples et plus beau. Le véritable remords dans l'évangile, ce n'est pas qu'il fasse mal, c'est qu'il n'est pas conforme à la volonté de Dieu, c'est qu'il ne fait pas la volonté de Dieu. Cette volonté de Dieu, je ne la connais pas, par contre nous Lui demandons, sinon une fois, sinon trois fois par jour dans le "Notre Père". Et il faut qu'il y ait dans cette phrase : "que ta Volonté soit faite", le don spontané, enthousiaste, amoureux de la personne, lorsque je le prononce. Et je vous confie le début de la prière de Charles de Foucauld qui résume ce qui me semble être l'essence même de la vie chrétienne : "Père, je m'abandonne à Toi". Ces mots-là, je les dis à moi comme à vous, sont les mots miracles de la prière, sont les mots miracles de notre relation à Dieu, sont les mots miracles de la qualité de notre cœur. Après Dieu fera ce qu'Il veut et il saura bien mieux que nous ce qui nous convient.
Ainsi que dans le Notre Père et dans l'ensemble de l'eucharistie, désarmés pour un moment des soucis qui sont les nôtres, désarmés même du projet que nous avons d'être quelqu'un, nous nous laissons toucher en reformulant devant Dieu, un moment donné, dans le secret de notre cœur, le désir fondamental de s'abandonner à Lui parce que nous avons confiance et que nous croyons qu'Il est bon pour nous et que nous voulons nous conformer à sa volonté.
AMEN