LA FRACTURE DU REGARD
Am 6, 1+4-7 ; 1 Tm 6, 11-16 ; Lc 16, 19-31
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – Année C (1er octobre 1995)
Homélie du Frère Yves HABERT
Frères et sœurs, nous pouvons être heureux car ce matin le Seigneur nous gâte. Il nous donne en effet une parabole où il y a de multiples entrées possibles, une parabole très riche de sens. Elle offre pour le prédicateur de multiples entrées et tout cela soutenu par une intense progression dramatique.
La première entrée possible pour cette parabole, ce serait d'insister sur la précarité, ce drame de la précarité vécu par tant de nos frères. Et parler de la fracture sociale : du drame d'un riche qui s'en va avec sa richesse et d'un pauvre qui est devant son portail avec la seule compagnie des chiens. Premier accent possible.
Deuxième accent possible : c'est celui de l'enfer parce qu'on ne parle pas beaucoup de l'enfer dans l'évangile. En tout cas il y a assez peu de représentations de l'enfer dans l'évangile, et cet évangile du riche et de Lazare nous en offre une. Cet évangile va nourrir les représentations que l'on se fera de l'enfer au cours des siècles, car il est difficile de se représenter un lieu pareil.
C'est donc une autre piste possible, tentante parce que c'est un thème assez porteur. Un thème dont on n'a pas beaucoup parlé en notre siècle. Vous savez notre siècle a plus vécu à travers des génocides, à travers les guerres, à travers les camps, à travers toutes ces choses horribles, notre siècle a plus vécu l'enfer que parlé sur l'enfer. Mais je ne parlerai pas non plus d'enfer ce matin.
Car je veux parler de ce qui, en fait, est au cœur de ce débat : le regard ou plutôt l'absence de regard, et envisager ensuite une éducation possible de ce regard à la lumière de cette parabole. Alors revenons sur cette parabole, sur ce riche qui n'est même pas nommé, comme le jeune homme riche qui lui aussi vient voir Jésus, il est l'innommé, l'anonyme, celui qui n'a pas de nom. Mais attention pas l'innommable car Abraham l'appelle son enfant. Cet "innomé", au fait, il nous ressemble tous un peu. Ce riche a deux préoccupations : la première c'est de paraître, alors il va s'habiller avec des vêtements de pourpre et de lin fin, la seconde, c'est la nourriture, une nourriture fine également.
Voyez le symbolisme du paraître et de l'accaparer, retenir, ramener à soi. Il est, ce riche, satisfait, comblé. La vie le comble, on n'a pas "prise sur lui", mais il lui manque un certain détachement. Exactement comme si vous découvriez une ville à travers les vitres fumées d'un car de grand tourisme ou sac au dos, à pied, à la rencontre des gens. Exactement deux démarches inverses, car le riche est beaucoup trop encombré pour aller à la rencontre de quelqu'un. Il va donc passer à côté de ce pauvre sans le voir. Cette parabole souligne encore quelque chose qui est assez terrible, c'est que l'échange de regard qui n'a pas été possible sur la terre, est devenu impossible au ciel. Comme s'il y avait un lien très mystérieux entre les regards échangés sur la terre et ceux que nous échangerons au ciel. Ils n'ont pas fait connaissance, ils ne sont pas devenus des amis sur la terre, et donc ce fossé qui a été commencé sur la terre s'accroît encore vertigineusement. Si loin, si proche, si loin maintenant en enfer où le riche voit de très loin Abraham et Lazare, si proche avant. Mystère.
Mais la chose la plus terrible, c'est sans doute que le riche a privé le pauvre du nécessaire. Il a privé le pauvre d'un regard. Le pauvre n'est plus personne : il n'est pas considéré comme une personne. Il n'avait plus la santé puisqu'il est couvert d'ulcères que les chiens venaient lécher. Il n'avait plus les vêtements, il n'avait plus le toit, mais il avait encore cette dignité royale d'enfant de Dieu, cette dignité royale de personne. Et il n'a pas été regardé comme une personne, il aurait voulu être considéré comme un être humain et ne pas avoir seulement la compagnie des chiens. Terrible langage de la parabole. Le problème ici, c'est bien cette absence de regard.
Vous allez me dire : il y a des regards qui tuent, des regards-mitraillettes, des yeux revolvers. Il y a des yeux, des regards qui étiquettent, jugent, condamnent, mais là le problème est à la racine. Déjà il n'y a même pas eu ce regard fondamental.
Aujourd'hui, dans notre paroisse nous célébrons le dimanche des familles, le premier de l'année. Et puis c'est aussi la rentrée des catéchismes, enfin il n'y a pas si longtemps que tout le monde est rentré en classe. C'est le moment où l'on se remet dans le bain. Alors qu'est-ce que cette parabole peut nous dire sur l'éducation, parce qu'on entend souvent dire : la famille, le catéchisme, les éducateurs ne servent plus à rien. J'ai entendu dire cela. Pourquoi ? parce qu'ils n'ont plus réponse à tout et qu'aujourd'hui l'ordinateur peut donner des réponses, la télévision peut donner des réponses, mais son papa, sa maman, son maître d'école, son catéchiste ne peut plus avoir réponse à tout.
Aujourd'hui nous assistons à une espèce de formidable poussée dans le domaine de la connaissance. Je pense par exemple à tout ce système qu'on appelle : Internet. Ce réseau mondial absolument extraordinaire dont on dit que d'ici l'an 2000, donc d'ici quatre ans, de huit cents millions à un milliard de personnes profiteront. Cela va permettre un échange de connaissances, d'informations. On dit aussi par exemple que trois cent mille personnes pourront virtuellement, consulter le même livre en même temps. Alors qu'on en était resté à la bibliothèque d'Alexandrie : quand on prête un livre sur une semaine, il n'y a jamais que cinquante deux personnes dans l'année, à pouvoir consulter ce livre. Aujourd'hui la connaissance va circuler d'une façon neuve, et tout le monde profitera de cette connaissance.
Alors est-ce que les éducateurs, est-ce que les parents, est-ce que les catéchistes ne servent plus à rien ? Ils ne serviraient plus à rien si l'éducation était uniquement une affaire de connaissances, mais l'éducation c'est autre chose. Je crois que l'éducation est entre autres chose une affaire d'apprentissage du regard. Il s'agit d'apprendre aux enfants à regarder, et apprendre aux enfants à regarder ce n'est pas démodé.
Il s'agit donc d'apprendre aux enfants à regarder. A la lumière de cette parabole, je voudrais insister sur deux choses. La première c'est d'éveiller chez les enfants leur capacité d'émerveillement. Et donc de devenir un être jamais satisfait. On a l'impression que ce riche est inatteignable. Il n'a pas cette capacité à accueillir, cette capacité à recueillir, à recevoir. On a l'impression que plus rien ne peut le satisfaire. Il a tout, les vêtements, la bonne chère, et rien ne peut aller au-delà de ce désir. C'est un homme comblé. Et cette capacité à s'émerveiller, c'est la capacité du pauvre, c'est la capacité de celui qui n'a pas grand-chose et qui va recueillir. Et cette capacité à s'émerveiller, je crois qu'elle est inséparable aussi d'une éducation à la beauté, pour justement fasciner les enfants par cette beauté, leur apprendre à goûter cette beauté qu'ils goûteront au ciel.
La deuxième chose, après l'émerveillement, c'est la compassion, c'est avoir un regard qui compatit. En fait la compassion, je crois que c'est assez simple. C'est exactement la même chose que pour l'émerveillement, c'est une certaine manière d'être qui ne peut pas se satisfaire de la détresse de l'autre. C'est refuser cette détresse. C'est se dire que jamais je ne pourrai être satisfait tant que mon frère le plus proche souffre. La compassion est un regard qui évite la démission et les compromissions La compassion, c'est cette ouverture du cœur, c'est regarder l'autre comme une personne. Et je voudrais vous inviter à ces deux regards : ce regard d'émerveillement et ce regard de compassion. Et aussi à privilégier l'immédiateté, au sens étymologique, c'est-à-dire sans média, sans intermédiaire.
Peut-être que le riche de la parabole regardait les informations de vingt heures et voyait des pauvres sur son petit écran. Mais jamais, jamais, regarder un pauvre sur le petit écran n'a donné à la personne qui est en face le sentiment d'exister pour quelqu'un et de ne pas compter uniquement que pour les chiens. Je reprends ce terme de la parabole, je n'invente rien, ce terme de chien est terrible.
Regarder et privilégier le regard immédiat de personne à personne. Alors comme le riche, je suis ici et je supplie Lazare, je supplie le pauvre de convertir notre regard à la compassion et à cet émerveillement. A apprendre à regarder comme Dieu qui s'émerveille sans cesse de sa créature et d'avoir aussi pour nos frères qui souffrent ce même regard de compassion. C'est assez bouleversant de voir que le riche appelle, du fond des enfers, pour dire : "Va dire à mes frères". Et à ce moment-là Abraham va manquer de confiance en l'homme. Abraham va dire : "Ils ont Moïse et les prophètes", le texte d'Amos que nous avons lu tout à l'heure, tellement redoutable aussi. J'aurais pu parler "des vautrés", la parole que nous propose la liturgie est forte aujourd'hui. Dieu a envoyé les prophètes qu'ils les écoutent. Mais Abraham manque de confiance. Abraham dit : non, car même si quelqu'un ressuscite, ils ne le croiront pas non plus.
Et nous qui sommes ici pour fêter la Pâque tous les dimanches, nous savons qu'Il est ressuscité. Et donc nous pouvons aussi demander au Seigneur de nous apprendre à regarder comme Lui, puisque nous savons qu'Il nous entraîne aussi dans sa Résurrection et qu'un jour nous le verrons. Car si nous avons reconnu, de regard à regard, la présence du Christ dans nos frères les plus pauvres, nous pourrons contempler cette lumière inaccessible dont parle l'apôtre Paul à Timothée.
AMEN