QUI N'EST PAS CONTRE NOUS EST POUR NOUS

Nb 11, 25-29 ; Jc 5, 1-6 ; Mc 9, 38-43+45+47-48
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – année B (25 septembre 1994)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Qui n'est pas contre nous est pour nous". Frères et sœurs, vous me permettrez d'aborder au­jourd'hui dans cette assemblée un sujet diffi­cile, délicat et je dirai même dangereux, je vais vous expliquer pourquoi, qui consiste à expliquer ce qu'est l'Église et ce qu'elle n'est pas.

C'est sûrement très dangereux parce qu'un frère de notre fraternité de saint Jean, ici-même dans cette église, il y a neuf mois environ, avait abordé un sujet analogue en essayant de montrer qu'on pouvait très bien ne pas passer par l'économie des sacrements et être sauvé quand même. Cela nous a valu une délation à la nonciature de Paris : comme quoi, c'étaient là des propos dangereux pour la foi. Je crois que le nonce ne s'est pas laissé trop émouvoir, d'une part parce que je pense qu'il a suffisamment de théo­logie pour savoir la gravité et la subtilité du problème et puis surtout parce que je crois qu'il a compris que le délateur de notre communauté n'avait pas suivi la voie ecclésiale normale, car celui qui est responsable de l'annonce de la Parole de Dieu dans un diocèse, c'est l'évêque, ce n'est pas le nonce. Donc s'il faut pratiquer la délation, il vaut mieux la pratiquer bien.

Revenons à notre sujet. "Qui n'est pas contre nous est pour nous". C'est un problème très difficile. Car vous l'avez remarqué, les deux textes que nous avons entendus, celui du Livre des Nombres et celui de l'évangile de Marc qui rapporte cette réaction de Jésus, vont tous les deux dans le même sens.

De quoi s'agit-il ? Autour de Moïse il y a soixante-dix anciens, un bon groupe bien constitué qui a tous les pouvoirs, l'imposition des mains, la réception de l'Esprit, etc ... toutes garanties données. Et surtout évidemment ils prophétisent à l'intérieur du camp, on dirait aujourd'hui à l'intérieur de l'Église. Or, il y en a deux qui apparemment font bande à part, ils sont en dehors du camp, ils prophétisent en-dehors de l'assemblée. Evidemment ça ne rentre pas dans les critères et les règles liturgiques. En plus, ils prophéti­sent à des moments où les autres ne prophétisent pas et leur prophétie semble plus développée, ce qui ne rentre donc pas dans les canons traditionnels. Immé­diatement, il y a une bonne âme qui va auprès de la nonciature de Moïse et qui dit : "mais il faut les faire taire". Et Josué, dans ce cas-là, renchérit auprès de Moïse : "Monseigneur, arrête-les!" Et Moïse a cette réaction merveilleuse : "Mais vous ne vous rendez pas compte, vous ne comprenez donc pas. Ah ! si tout le peuple pouvait être prophète". Bien sûr que Moïse est le prophète par excellence, mais pourquoi être pro­phète sinon pour permettre aux autres de devenir pro­phètes à leur tour? Pourquoi être prophète sinon pour favoriser cet énorme mouvement, cette grande mou­vance, cette espèce de raz-de-marée de la Parole de Dieu à travers le monde ? Et pour Moïse, le seul désir qu'il éprouve, c'est de voir tout son peuple devenir prophète, héraut et le proclamateur de la beauté, de la grandeur et de la vérité de l'évangile.

Celui donc qui n'a jamais éprouvé cela dans son cœur n'est pas vraiment chrétien. Celui qui a ima­giné que la Parole de Dieu doit être immédiatement mise en formules dogmatiques, l'ordinateur, celui-là n'a rien compris à la Parole de Dieu. Si on est parent, père ou mère et que l'on vit un tant soit peu de la Pa­role de Dieu, on se réjouira de ce que son fils soit plus avancé dans la foi que les parents eux-mêmes. Et l'on sera heureux de ce que toute la vie familiale soit ce lieu de la transmission du courant et de la puissance de la Parole de Dieu, même à travers les tout-petits. Et si on vit dans une communauté paroissiale et qu'on voit l'un ou l'autre plus doué pour faire de la caté­chèse, pour annoncer la Parole de Dieu, pour évangé­liser, on sera heureux de voir que Dieu, par l'Esprit Saint, suscite diversité de dons, diversité de capacités de prophétie et d'annonce de la vérité de Dieu. Tel est bien l'enseignement de l'Ancien Testament.

Mais il semble que Jésus Lui-même, avec l'autorité qu'on ne peut pas Lui retirer, est allé plus loin encore. En effet, lorsqu'Il se promène avec ses disciples sur les chemins de Galilée et qu'Il leur donne le pouvoir d'exorciser les démons, de combattre le mal, les disciples tout fiers de leur pouvoir voient quelqu'un qui, au nom de Jésus Lui-même, et alors qu'il ne fait pas partie de l'institution puisqu'il n'a pas été appelé explicitement par Jésus, quelqu'un donc qui, au nom de Jésus, commence à pratiquer des exor­cismes, à combattre le mal dans le monde ou dans le cœur de l'homme. Et ils ont la même réaction que le jeune homme qui voit Eldad et Médad prophétiser. Immédiatement les apôtres vont recourir à l'autorité compétente, à savoir Jésus, en Lui disant : "Maître, Tu as vu, cet homme utilise ton nom pour exorciser, il y a fraude, il y a contrefaçon, ton label, cet homme se l'est attribué alors qu'il n'y a pas droit. Par consé­quent, il faut le faire taire et l'empêcher d'agir". Or Jésus répond : "Il n'est personne, personne, Jésus parle aussi bien d'Israël et en dehors d'Israël, de l'Église et en dehors de l'Église, peu importe, il n'est personne qui puisse faire un miracle en invoquant mon Nom et sitôt après parler mal de Moi". Autre­ment dit Jésus met en garde contre une interprétation trop étroite du critère de l'appartenance. En fait Jésus affirme ici, si vous croyez que c'est uniquement parce que je vous ai appelés, vous, si vous croyez que c'est uniquement parce que vous faites partie explicitement du groupe que j'ai convoqué, que vous avez le pou­voir d'exorciser. Si vous pensez que c'est là la condi­tion indispensable pour que j'agisse, que je combatte contre le mal, que je chasse les démons ou que j'en­seigne les foules, vous vous trompez ! Autrement dit, si nécessaire que soit l'appartenance, c'est notre cas puisque nous appartenons tous au Christ par le baptême, nous ne pouvons pas nous prévaloir de cette appartenance pour limiter l'action de Dieu et l'empêcher d'agir en dehors du groupe ecclésial qui Lui appartient explicitement. C'est le sens de la phrase : "qui n'est pas contre nous est pour nous". En clair, il y a des gens qui ne sont pas avec nous, ils ne font pas partie de l'Église, mais ils ne sont pas contre nous, ils ne se sont pas prononcés contre l'Église. Et Jésus af­firme, "ils sont pour nous", c'est-à-dire ils sont déjà dans l'ordre même d'une certaine appartenance, d'une sorte de collaboration dans le même sens, dans la même œuvre, dans le même souci.

Vous remarquerez comme c'est important, car lorsqu'on annonce : "pour nous les hommes et pour notre salut, Il descendit du ciel, Il a pris chair de la Vierge Marie, Il est mort, Il est ressuscité pour nous, Il nous a sauvés". Le Credo dit bien : " pour nous les hommes et pour notre salut". Il ne dit pas : "pour nous les chrétiens plus ou moins pratiquants et pour nous réserver l'entrée du paradis, Il descendit du ciel Il est mort et Il est ressuscité".

L'Église a toujours proclamé et cru que le principe du salut, c'était le Christ et non pas l'Église. L'Église n'est pas le principe du salut, il n'y a que le Christ qui est principe du salut. Et quand le Christ est principe du salut, l'Église elle-même en est la pre­mière bénéficiaire et nous sommes aux premières loges, nous avons reçu les meilleures places. C'est entendu. Mais nous ne pouvons pas prétendre que les autres ne doivent pas entrer à l'opéra du paradis. Nous avons la première place, mais ce n'est pas une exclu­sivité. Et surtout, nous n'avons en aucun cas le droit de nous prévaloir de cette invitation gratuite que Dieu nous a faite pour dénier aux autres le droit de dire ou de faire quoi que ce soit dans la mouvance du salut de Dieu. En réalité, ils sont déjà dans la mouvance uni­verselle du salut de Dieu puisque "c'est pour nous les hommes et pour notre salut, qu'Il descendit du ciel". Et nous commettrions un péché, un grave péché en limitant le champ d'action de Dieu à l'Église. C'est même inadmissible, de la part des chrétiens. Et par conséquent, comme l'avait dit cet autre frère au mois de janvier, nous ne pouvons pas limiter non plus l'ac­tion de Dieu à l'action sacramentelle. Cela ne veut pas dire que nous méprisons l'action sacramentelle, loin de là, nous y croyons, nous en vivons et nous ne voulons en aucun cas nous faire hara-kiri. Mais de là à dire que l'action de Dieu dans le cœur des hommes est limitée à l'appartenance ecclésiologique, à l'ap­partenance à l'Église et au fait de recevoir les sacre­ments, nous n'avons pas le droit de le dire.

Et c'est d'ailleurs exactement ce que disait saint Augustin : je suis bien obligé d'amener des auto­rités irréprochables si par hasard on me dénonce à la nonciature ! saint Augustin a donc écrit : "l'Église, on sait où elle est, mais on ne sait pas où elle n'est pas". Subtil, c'est tout à fait saint Augustin et c'est très im­portant. Nous savons où est l'Église. Nous sommes sûrs que, quand nous sommes ici, nous sommes l'Église qui célèbre rassemblée dans l'unique corps et sang du Christ. Mais nous n'avons pas la prétention de dire qu'en dehors de nous, l'Église n'existe pas ! Et c'est d'ailleurs la raison exacte pour laquelle cette petite phrase si dangereuse et si maladroitement ma­niée par ceux qui s'en réclament : "en dehors de l'Église il n'y a pas de salut", est bien vraie. A condi­tion de reconnaître que nous ne savons pas où l'Église n'est pas. C'est bien vrai qu'en dehors de l'Église, il n'y a pas de salut. Mais reste à savoir si l'Église est uniquement ce que, nous, nous en pensons, ce que nous en identifions ou si c'est ce que Dieu en pense. Et avec l'humilité qui nous caractérise tous, nous savons bien qu'il faut nous effacer devant le jugement de Dieu et penser que Dieu seul sait où est l'Église, et pas nous.

C'est très important de ne pas avoir un faux regard sur l'Église, non pas pour "récupérer" tout le monde. Vous savez, il y a toujours des gens, et peut-être nous les premiers qui sommes allergiques à la récupération de l'Église. D'une certaine manière nous avons bien raison parce que nous ne voulons pas que soit limitée notre liberté. Mais ce n'est pas pour récu­pérer le monde, mais c'est simplement pour reconnaî­tre la puissance sans limites de l'agir de Dieu. Et si nous commençons à prétendre que, nous, nous savons où est l'Église et où elle n'est pas, alors nous portons un tort impardonnable à la puissance du salut de Jésus Christ et nous n'avons pas le droit de le faire. Et c'est bien ce que Jésus a voulu dire lorsqu'Il dit : "qui n'est pas contre nous est pour nous".

Alors peut-être est-ce gênant que l'Église soit entourée d'une espèce de no man's land dans lequel on ne sait pas toujours s'y retrouver et dans lequel, à certains moments, on voudrait "récupérer" les attitu­des et les actes des non-chrétiens : "ce qu'il fait là c'est moins bien que ce que je fais parce que j'ai reçu le baptême, la confirmation et la première commu­nion, etc.. mariage à l'église ! J'ai tout fait !" Qu'en savons-nous ? Si j'en juge par la manière dont Jésus poursuit son discours, c'est même plutôt inquiétant, parce qu'Il ajoute :"Quiconque vous donnera à boire un verre d'eau pour ce motif que vous êtes au Christ". Vous avez remarqué : "quiconque », n'importe qui, de l'Église ou en dehors de l'Église. Et par ailleurs, Il précise : "pour ce motif que vous êtes au Christ", cela ne veut pas dire : "pour ce motif qu'il croit au Christ", mais "pour ce motif qu'il vous reconnaît comme membre de l'Église", celui-là ne sera pas frustré de sa récompense. Une telle réflexion devrait nous faire peur : il arrive que, nous qui sommes de l'Église, nous ne donnions pas le verre d'eau. Et il en est qui n'en sont pas et qui le donnent. Par conséquent, nous de­vons reconnaître cette action secrète de l'action de la charité de l'Esprit de Dieu dans le cœur de celui qui donne le verre d'eau, simplement parce qu'on est au Christ. Simplement par reconnaissance pour ce qu'est l'Église, même sans devoir immédiatement vouloir en faire partie. Tout cela fait partie du secret de l'histoire entre une personne humaine et son Dieu. Il se peut qu'à certains moments et c'est précisément là le cha­risme des prophètes, il arrive qu'on pose des gestes qui nous dépassent. Et il se peut donc qu'en dehors de l'Église à certains moments, il y ait un exercice réel de la fonction prophétique qui nous dépasse de part en part et que nous n'avons pas à contrôler. Au contraire nous aurions plutôt le devoir de le regarder, de le contempler et de rendre grâces à Dieu pour la puis­sance de son action et peut-être même de commencer par nous rendre compte à certains moments de la dé­ficience de notre propre témoignage pour que nous puissions nous, à notre tour, au nom du Christ et parce que les autres ne sont peut-être pas au Christ, que nous déployions le même sens de l'admiration pour la Parole de Dieu, le même sens de la reconnais­sance de la puissance de la charité de Dieu en nous et le même sens de la joie d'être sauvés, et enfin de sa­voir que ce n'est pas à nous seuls qu'il est donné d'être sauvé. Ce serait ignoble d'être dans cette Église parce qu'on est sauvé et de nous réjouir ou de nous accorder une marque de supériorité dans l'ordre du salut en disant : "au moins, nous, nous avons ceci de plus que les autres c'est qu'ils ne sont pas sauvés !"

Frères et sœurs, nous entrons dans une nou­velle année qui est un temps offert pour que nous découvrions la puissance de la Parole de Dieu, la puissance de l'amour de Dieu qui agissent dans le monde. C'est vrai, nous avons été appelés par voca­tion à en être les témoins. Nous sommes dans le camp comme disaient les israélites à propos des soixante-dix anciens. C'est vrai, nous prophétisons dans le camp, nous devrions d'abord nous préoccuper un peu de ce que cela puisse résonner en dehors du camp de temps en temps. Mais aussi essayons d'adopter un nouveau regard sur ceux qu'anime l'Esprit de Dieu, sur ceux qui sont animés par la vérité de la Parole de Dieu et par le souffle de l'amour et du service des autres, qui vient aussi de Dieu et qui vient du salut de Jésus Christ, même s'il n'est pas reconnu explicite­ment. Et au lieu d'avoir la réaction jalouse de Josué pour Moïse ("serais-tu jaloux pour moi ?") ayons pré­cisément la véritable réaction, celle des serviteurs qui sachant d'où cela vient, connaissant l'origine même de cette bonté et de cette proclamation prophétique de la vérité que d'autres font à leur insu, auront à cœur de se mettre à leur service, à leur écoute pour leur dé­voiler la source véritable de leur agir, de leur procla­mation, de leur désir.

 

AMEN