NON ... OUI, ET VIVE LES PÉCHEURS AU ROYAUME DE DIEU
Ez 18, 25-28 ; Ph 2, 1-11 ; Mt 21, 28-32
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – Année A (26 septembre 1993)
Homélie du Frère Michel MORIN
Voici quelques mois, un homme encore jeune s'est donné la mort dans la cellule de la prison où il purgeait une peine presque aussi longue que les années de sa vie. Cet homme laissa sur sa tablette une lettre adressée à une personne qui avait sa confiance. (Ce n'est pas moi). Il y expliquait les motifs de son geste, donnait à la personne quelques recommandations sur les rares objets qu'il possédait encore. Cette lettre assez longue était faite avec un vocabulaire parfois trivial et je n'en citerai ici aucune expression pour ne pas vous choquer inutilement. De cette façon, il expliquait que son geste désespéré était la conséquence de l'abandon total et définitif de ses proches, disant qu'il ne pourrait pas vivre sa longue peine dans une telle solitude familiale et affective et donc qu'il choisissait librement et consciemment de mettre fin à ses jours. A la lettre écrite le samedi, il ajouta le dimanche soir deux réflexions sous le titre : "dernière minute", puis il s'est donné la mort dans la nuit. Je voudrais simplement vous lire quelques lignes : "En dernière minute, tout compte fait, je pardonne tout à mes parents et à ma famille. Arrangez-vous pour leur dire, mais surtout que tout soit fait comme je vous le demande. Cela servira peut-être de leçon au cas où un jour encore un de leurs enfants entrerait en prison. Peut-être qu'ils agiront différemment qu'avec moi. S'il y a un curé dans la maison et s'il veut faire une prière pas de problème, qui c'est ?" (orthographe respectée).
Or, ce matin-là, je suis arrivé à la prison plus tôt que de coutume, j'ai pu immédiatement me rendre dans la cellule où était le corps de ce détenu après avoir eu, par la personne à qui la lettre été adressée, connaissance de ses derniers souhaits. Le curé était donc dans la maison, j'ai fait la prière puisqu'il le demandait, prière, non pas pour le repos de son âme, mais pour rendre grâce que s'accomplisse devant moi cette parole de Jésus : les publicains, les pécheurs et les criminels entrent à Royaume de Dieu. Les derniers vœux de cet homme condamné à une longue peine et qui reconnaissait la justesse de sa condamnation, venaient d'être exaucés. Ma présence en tant que prêtre était le signe que Dieu me donnait comme quoi Il venait de répondre à cet homme, de l'exaucer et donc que cet homme entrait dans le Royaume de Dieu, ce fut pour moi une conviction spirituelle d'une certitude absolue. Je me suis même avoué que si j'étais mort à la même heure, il m'aurait précédé dans le Royaume. Ou alors quoi ? Ou alors ce dialogue permanent entre le cœur des pécheurs et Jésus, l'un et l'autre sur la croix "souviens-Toi de moi", "mais tu entres dans le Royaume", ou alors cette parole ne veut strictement rien dire, et elle ne provoque en nous que quelques émotions scandalisées.
Voilà un homme qui a dit non, non au bien, non à toute forme de bien, c'est inscrit dans sa lettre, et qui au dernier instant, Dieu sait pourquoi et Dieu seul le sait, a dit : oui, mystérieusement certes mais réellement dans une telle parole de pardon et dans un tel appel à la prière, il n'est pas possible que Dieu ne le sauve pas, et ne le sauve pas immédiatement, comme pour le larron crucifié. Si vous avez d'autres explications, vous les gardez pour vous, celle que je viens de donner me suffit absolument. Si je vous rapporte cet événement ce n'est pas pour gratter votre sensibilité mais pour toucher votre foi, pour que nous acceptions cette parole de Jésus qui reste en travers de la gorge des chrétiens, des bons chrétiens : "les prostituées et les publicains vous précéderont au Royaume de Dieu", cela ce n'est pas une parabole.
Je voudrais maintenant vous raconter une anecdote, je change tout à fait de style, ça ne fait rien, vous ferez vous-même le lien entre les éléments de cette homélie. Dans un couvent dominicain, deux religieux souffraient l'un et l'autre d'un strabisme, l'un avait un strabisme divergent, l'autre un convergent. Il advint qu'ils se croisèrent dans un couloir et arriva ce qui devait arriver, se heurtèrent, non qu'ils fussent perdus dans leurs spéculations théologiques ou leur piété, cela peut arriver, mais vous avez deviné la raison. De ce choc naît ce dialogue extraordinaire. L'un dit : "tu ne peux pas marcher où tu regardes", et l'autre répond : "tu ne peux pas regarder où tu marches".
Voilà pourquoi, frères et sœurs, nous n'arrivons pas à vraiment accepter cette parole de Jésus sur les prostituées, les pécheurs, les criminels, et qui est la vérité la plus vraie de l'évangile. L'événement que je viens de vous rapporter, c'est sans commentaire, c'est l'évangile cru et magnifique. Il n'y a pas de tristesse là-dedans, c'est merveilleux, c'est la splendeur de la vérité de Dieu. Pourquoi nous n'arrivons pas à comprendre que c'est ça le cœur de l'évangile. Parce que tous nous souffrons d'un strabisme, c'est-à-dire nous n'arrivons pas à fixer à la fois Dieu et notre vie. Lorsque nous regardons Dieu, nous oublions notre vie. Lorsque nous regardons notre vie, nous ne savons pas la lire à la lumière de Dieu. Nous oublions au fond que la foi c'est de tenir dans le même regard l'un et l'autre, ce n'est pas de regarder d'un côté et de marcher de l'autre, ou marcher sur la route de notre vie sans regarder Dieu.
Je crois, voyez-vous, que notre problème de chrétiens, ce n'est pas de ne pas croire en Dieu. Je suis sûr que vous êtes tous des bons croyants, je n'ai aucun doute, chacun à votre manière. Je suis sûr aussi que dans votre vie vous essayez de faire le mieux possible, vous n'êtes pas des criminels, des grands gangsters. Mais notre problème c'est de ne pas savoir regarder de façon absolument émerveillée, d'un regard pur qui est de Dieu, et avec ce même regard considérer notre vie de misère et de péché. Nous ne voulons pas faire cela. Pourquoi ? parce que nous savons très bien que ce regard unifié nous entraînerait à la conversion, à accepter que nous sommes misérables, pauvres pécheurs, qu'en cela Dieu vient nous sauver. Je crois que c'est là ce qui est étrange entre nous et Dieu, et c'est pourquoi nous Lui disons : "ta conduite est étrange". C'est vrai dans le cas que je viens de vous décrire, c'est étrange, c'est vrai, c'est choquant. Il y a un élément, un corps étranger entre nous et Dieu, notre péché. Mais au lieu que notre péché soit un obstacle, il doit devenir le chemin où Dieu manifeste son salut. Je crois que ça, frères et sœurs, sincèrement nous n'arrivons pas à l'accepter, à le faire nôtre, à comprendre que l'événement que je viens de rappeler n'est pas un accident, (un accident au plan humain comme tout suicide, oui), dans le sens de l'évangile ce n'est pas accidentel. C'est la façon dont Dieu œuvre en permanence dans le cœur des hommes, et dans votre cœur comme dans le mien.
Alors je crois qu'il faut que, chacun, nous réfléchissions sur notre propre regard et que nous nous apercevions que nous souffrons de strabisme et que nous avons à nous faire guérir dans ce regard, et dans cette marche, afin de ne pas nous heurter continuellement aux uns et aux autre et à Dieu :"ta conduite est étrange." "C'est la tienne qui est étrange". "Marche où tu regardes". "Regarde où tu marches". Notre vie n'arrive pas à sortir de cette sorte de gangue qui nous protège parce qu'en définitive il y a quelque chose chez Dieu que nous n'arrivons pas à accepter : son infinie miséricorde pour la plus grande des misères, pour le plus grand des pécheurs.
Je voudrais finir sur une évocation. Vous connaissez tous la chanson de Jacques Brel : "Les vieux", ils vivent dans un espace qui se rétrécit au fur et à mesure que l'âge avance, ils vont du lit au fauteuil, du fauteuil au lit, puis le fauteuil puis le lit, et ils ne bougent plus. Témoin, l'horloge qui égrène deux mots, qui dit oui, qui dit non, et qui dit : je vous attends". Dans notre vie c'est un petit peu la même chose, mais avec une grande différence. Comme dans l'évangile, nous disons oui, nous disons non. Cela va durer longtemps, c'est ce qui rythme notre vie. Mais Dieu nous dit de toute façon, que ce soit oui, que ce soit non, "je vous attends".
AMEN