ÊTRE PAUVRE, EST-CE INTÉRESSANT ?

Am 6, 1+4-7 ; 1 Tm 6, 11-16 ; Lc 16, 19-31
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – Année C (27 septembre 1992)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 Chers parents de Baptiste, de Julien et de Lu­cas, quel avenir envisagez-vous pour vos en­fants ? Je ne vous demande pas de me répon­dre en pleine assemblée, vous seriez peut-être intimi­dés. Alors je vais essayer d'imaginer. Je pense que l'avenir que vous envisagez pour ces enfants se ré­sume en un mot qui exprime la volonté de les rendre heureux, c'est le mot bonheur. Et je crois, avec vous, que c'est une chose fondamentale à notre humanité que celle d'avoir au cœur de vivre sa vie dans l'espé­rance de la joie et du bonheur. Ce qui peut susciter toutes les facultés humaines, ce qui peut élever toutes les qualités d'un homme, c'est de tendre de tout son être vers ce qu'il nomme le bonheur.

Or quand on écoute cet évangile, aujourd'hui, on est peut-être bouleversé par ce que l'on entend. Car il y est question d'un riche et d'un pauvre et de la si­tuation dans laquelle ils se trouvent dans l'éternité, dans ce que le chrétien entrevoit comme le bonheur, lorsqu'il parle du paradis. Nous aussi, nous décrivons et voyons deux personnages qui ne connaissent pas la même fin, qui n'ont pas la même connaissance de ce qui est à venir et qui s'appelle le bonheur. Et pour nous chrétiens, ce drame de l'être humain est très bouleversant, car il y est question de fournaise, il y est question de tourments d'un côté, et puis de l'autre, il y est question de joie, d'être dans le sein d'Abraham. Ces deux personnages semblent nous montrer ainsi quelle est la voie du bonheur. Mais si l'on réfléchit finalement quelques secondes à cet évangile, il nous faudrait vite tirer des conclusions, pour nous-mêmes et pour nos enfants : la voie du bonheur, c'est la pau­vreté.

Alors posons-nous cette question : si nous voulons être heureux, si nous voulons préparer un avenir de bonheur à nos enfants, la pauvreté, est-ce intéressant comme voie de bonheur ? C'est là où l'évangile nous apprend beaucoup. Quand en effet Lazare qui est le seul nommé, qui est le seul person­nage à avoir un nom, se présente dans le sein d'Abra­ham, il n'a pour lui pas grand-chose à apporter. Il ar­rive, pour reprendre le terme des grands spirituels, les mains vides, tandis que ce riche qui n'est pas nommé, lui, ne connaît que les tourments. Et Abraham lui dit : "souviens-toi", mot très important dans la Bible. "Souviens-toi", ça veut dire : "fais mémoire". C'est ce que l'on trouve dans l'Ancien Testament, tout au long de la Bible, lorsque Dieu dit à son peuple : "souviens-toi de ce que J'ai fait pour toi. Souviens-toi, comment c'était pour toi sur la terre".

Sur la terre le riche était riche. Mais l'évangile ne nous dit pas qu'il était mauvais. Quand nous parlons du mauvais riche, c'est déjà une interprétation, peut-être même un peu poussée, car il ne semble pas méchant, il est même prévenant pour ses frères. Il ne lui arrive qu'une seule chose, c'est qu'il n'a pas vu quelqu'un, il n'a pas vu le pauvre à sa porte. Mais on ne dit pas qu'il est malhonnête, il a peut-être une richesse, la richesse n'est pas un mal, et l'évangile n'est pas contre les riches, contrairement à ce que l'on croit. L'évangile est contre la pauvreté injuste. Donc il nous faut faire attention, car l'évangile ne se situe pas à ce niveau-là, il se situe plutôt sur la façon d'être dans ce monde et comment, sur notre terre, se décide et s'inscrit notre visage d'éternité, comment, dans no­tre monde, comme nous l'avons entendu ces derniers dimanches dans la prédication, ce que nous faisons a une importance capitale et que finalement il n'est pas question d'un schéma simple qui serait de dire : "Heu­reux les pauvres parce qu'ils obtiendront le Royaume des cieux, malheur aux riches parce qu'il sera difficile d'y entrer, pour eux". Le salut n'est pas une question d'écus ou non que l'on a dans son porte-monnaie. Non, car le salut sera une question d'être.

Le salut que Dieu nous donne n'est pas à re­garder et à peser selon un avoir, mais selon une façon de vivre notre vie, selon une qualité d'être. Pourquoi ? parce que ce que nous révèle cet évangile, c'est que, dans le sein de Dieu, près de Lui, dans ce que nous nommons le paradis ou le bonheur, s'inscrivent d'une façon irréversible les choix faits dans notre monde. Dieu ne gommera pas notre histoire, Il n'ira pas nous mépriser dans ce que nous avons vécu pour nous faire entrer auprès de Lui. Mais Il récapitulera tout notre être et tout ce que nous sommes pour le transfigurer, pour le ressusciter. Car s'il n'y avait rien à transfigu­rer, s'il n'y avait rien à ressusciter de ce que nous sommes pour Dieu, eh bien, Dieu, dans ces cas-là, n'aurait pas grand-chose à faire. Et s'il ne s'agissait que d'arriver avec notre avoir, nous aurions toujours l'impression que nous pouvons nous en sortir. Et au­jourd'hui lorsque nous réfléchissons sur cette attitude fondamentale que nous devons avoir, il se trouve que quelque part nous sommes toujours comme le riche, non pas que nous soyons mauvais, non pas que nous soyons malhonnêtes, mais nous avons parfois la même attitude de celui qui ne se rend pas compte de ce qui se passe à côté de lui.

Le riche, son péché c'est d'avoir, avec ses ri­chesses, construit un palais, c'est d'avoir construit une muraille tout autour de lui, c'est de s'être rendu indif­férent, de s'être rendu inattaquable par l'autre, de n'avoir pas laissé de fenêtre ou de porte ouverte sur le monde, de s'être tout simplement contenté de sa ri­chesse. Hélas ! combien de fois aujourd'hui, peut-être pas tant personnellement qu'à un niveau mondial, nous laissons les autres à notre porte. Si certains pays n'ont pas de pétrole, nous les laissons crever, si les autres sont pauvres, ils ne nous intéressent pas forcé­ment. Or la pauvreté n'est pas toujours une question d'aller sans le sous, ou d'être sans culture, c'est une question de n'être pas regardé par l'autre comme un égal. Un regard pour le pauvre, pour croire qu'il y a plus que n'en montre l'apparence, sinon nous ne va­lons pas plus cher que le riche de l'évangile. Et c'est là-dessus que se bâtit non seulement toute une vie, mais aussi toute une civilisation, car le grand drame qu'a connu Israël, c'est ce drame du riche que nous pouvons nous aussi connaître, qui est le drame de l'idolâtrie.

Qu'est-ce que l'idolâtrie ? c'est ce que nous décrivait la première lecture : "Ils couchent sur des lits d'ivoire, ils font des festins". Ce n'est pas que cou­cher sur des lits d'ivoire, c'est mal, ce n'est pas que s'étendre sur un matelas "épéda multispires" plutôt que sur une planche, c'est mal, ce n'est pas que de manger des charlottes au chocolat plutôt que des bis­cuits secs, c'est mal, ce n'est pas là-dessus que se bat Amos. Ce qui est mal, c'est de rendre sacré ce qui ne l'est pas, c'est-à-dire d'idolâtrer la matière, c'est-à-dire de prendre une part de ce monde pour le rendre divin, de voir en ce monde le salut dans des choses maté­rielles. Voilà où est le péché du riche, car cela cons­truira notre tourment, notre muraille, notre palais d'ivoire qui s'écroulera face à Dieu.

C'est là l'irréversibilité de ce que nous révèle l'évangile. Il y a un abîme, c'est ce que dit Abraham au riche et à Lazare : "Il y a autre chose que j'ai à te dire : il y a un abîme entre vous et moi". Pourquoi cet abîme existe-t-il ? mais tout simplement parce que, face à Dieu, l'homme ne peut se retrouver que dans la vérité de ce qu'il est. Il n'y a plus de faux semblant et de dissimulation. L'avoir ne peut plus cacher notre être. Il y a simplement nous en face de Dieu. Et c'est là où se trouve l'abîme, c'est-à-dire que si le cœur s'est replié, si le cœur s'est refermé, il sera difficile à Dieu même de trouver la porte d'entrée. Il faut donc pour nous prendre conscience que ce que l'Église nous demande, ce que la foi nous demande de faire, ce à quoi elle nous appelle, c'est la pauvreté en esprit. Ce n'est pas d'aller en haillons, ce n'est pas de prêcher le misérabilisme dans l'Église, mais c'est de vivre en ce monde tout ce que nous sommes en vue d'être reçus par Dieu dans ce qu'Il estime être le plus capital pour nous : le bonheur d'être avec Lui, de vivre l'ouverture de notre cœur à l'autre pour nous préparer à l'ouvrir à Dieu.

Non, la pauvreté n'est pas intéressante, s'il s'agit de se démunir seulement de notre avoir, nous n'obtiendrons pas le salut à ce prix-là, car l'amour de Dieu ne s'achète pas. La pauvreté est intéressante si quelles que soient nos richesses nous n'en faisons pas des idoles afin que notre cœur ait encore faim et soif du bonheur de l'autre et du bonheur d'être à Dieu. Pour essayer de vous faire comprendre ce que je voulais aujourd'hui tenter de saisir avec vous, je vais m'inspirer de ce qu'un jour Madeleine Delbrel a écrit : "être pauvre, ce n'est pas intéressant, tous les pauvres sont bien de cet avis On les comprend, personne n'aime être pauvre. Ce qui est intéressant, c'est de posséder le Royaume des cieux. Mais seuls les pau­vres le possèdent. Aussi ne pensez pas que notre joie soit de passer nos jours à vider nos mains, nos têtes, nos cœurs. Notre joie est de passer nos jours à creu­ser la place dans nos mains, nos têtes, nos cœurs pour le Royaume des cieux qui passe. Car il est inouï de le savoir si proche, de savoir Dieu si près de nous, il est prodigieux de savoir son amour possible tellement en nous et sur nous et de ne pas Lui ouvrir cette porte unique et simple de la pauvreté d'esprit". (M. Delbrel "La joie de croire". Paris, 1968, p 41).

Il est inouï, frères, que Dieu, dans l'eucharis­tie, chaque dimanche, Se donne à nous, communie à nous par son corps et son sang pour que notre âme soit revivifiée. Il est inouï que Dieu nous fasse renaî­tre de l'eau et de l'Esprit dans l'eau du baptême. Il est prodigieux que Dieu nous donne toute la grâce d'être heureux et que nous risquions de passer à côté du bonheur.

 

 

AMEN