UN PAUVRE QUI A UN NOM : LAZARE
Am 6, 1+4-7 ; 1 Tm 6, 11-16 ; Lc 16, 19-31
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – Année C (1er octobre 1989)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Dans cette parabole, le riche n'a pas de nom, mais le pauvre en a un, et il s'appelle Lazare. Le riche n'existe pas vraiment puisqu'on ne peut l'atteindre, caché derrière sa vie de luxe et de suffisance, engoncé dans ses vêtements luxueux et rassasié par ses repas somptueux, il a pourtant une famille, on parlera à la fin de ses sept frères. Mais le seul qui semble vraiment avoir quelque consistance dans cette parabole, c'est le pauvre, celui dont on décrit longuement le corps malade et qui tend la main, mendiant qu'il est en ce monde.
Frères et sœurs, il est évident que cet évangile, cette parabole ne nous situe pas une peinture classique entre le riche replet et rempli et le pauvre désarmé et démuni. Mais elle nous invite à aller plus loin et à découvrir qu'il n'y a pas d'une part les pauvres et les riches, mais que nous sommes tout à la fois, chacun de nous, un riche et un pauvre, un riche sans nom et un pauvre qui commence à avoir un nom, que nous sommes chacun de nous celui qui se refuse un peu à exister et l'autre qui commence à être parce que Dieu peut l'appeler par son nom. Alors j'aimerais que nous nous interrogions sur la façon dont nous "gérons", à l'intérieur de nous-mêmes, notre Lazare. Et j'aimerais proposer pour cela un exemple, en réfléchissant un instant sur le problème de la pédagogie. J'entends souvent des jeunes me dire, par rapport à leurs parents "si mon père savait cela" ou "si ma mère savait cela" ou "si elle pouvait deviner ce que je pense ou ce que je vis ou ce que je désire, je ne crois pas qu'ils l'accepteraient". Et j'entends cela dans des familles où les parents sont à l'écoute de leurs enfants, où les enfants ont le désir de ne pas rompre ce dialogue souvent difficile à un certain âge, mais il y a souvent de la part de l'enfant, la peur de décevoir ses parents parce que le modèle proposé est un petit peu trop haut et que le jeune risque, en n'y répondant pas, de déchoir de l'image que les parents se font de lui. Il est un fait que les jeunes ont besoin de modèles, de modèles fermes, de modèles sûrs et de modèles intelligents. Et en même temps il est un fait qu'un homme, père de famille, est beau, est totalement beau quand on a découvert en lui, après avoir un peu mûri, tout à la fois sa force, sa puissance et en même temps sa faiblesse et la façon dont il avait géré sa faiblesse, la façon dont il avait fait de son Lazare l'occasion d'autre chose. Un homme est vraiment grand lorsqu'on découvre en lui tout à la fois son désir de force, son désir d'entreprise, de travail en ce monde, de perfection personnelle et, tout en même temps, comment avec son Lazare intérieur, il a réussi, avec Dieu, à construire son humilité, à marcher sur cette vie sans se caparaçonner d'une suffisance ou d'une force qui pourrait être la sienne, mais en sachant qu'elle est toujours moins importante et plus relative que la pauvreté qui est la sienne et qui le rend grand aux yeux de Dieu. C'est ce que j'appelle la gestion de l'échec, la gestion de la blessure. Quand un homme âgé ou une femme âgée vous entretient, et quand plus jeunes qu'eux nous écoutons le récit de leurs vies, nous sommes tout à la fois saisis de la force de leurs convictions, de leurs certitudes. Et en même temps nous sommes très attentifs à la façon dont ils sont passés, souvent douloureusement, à travers leurs deuils, et leurs peines, et nous découvrons comment dans ces deuils et dans ces peines, leurs blessures ont été l'occasion d'une ouverture et d'un épanouissement extraordinaires, que par leur propre force ils n'auraient jamais découverts seuls. Quelle beauté alors de découvrir ainsi l'humanité qui comporte cette partie de recherche, d'entreprise, de force, et en même temps cette part plus simple et peut-être plus éternelle, dans laquelle Dieu a creusé patiemment, au travers même de ces blessures, pour en faire l'occasion de sa gloire.
Frères et sœurs, dans ce riche et ce Lazare, si nous nous tenions à vouloir lire dans cette parabole l'opposition trop classique entre les riches et les pauvres (néanmoins toujours vraie) nous ferions fausse route et notre religion deviendrait celle du ressentiment : "tu verras, ça ira mieux après. Bienheureux toi, le pauvre d'aujourd'hui car au paradis tu seras rassasié". D'ailleurs il n'est pas question que Lazare devienne un riche au paradis Par contre l'abîme insondable qui existe entre le riche et le pauvre en ce monde et qui persiste dans l'autre monde est celui qui existe en nous et qui s'appelle la fermeture de notre cœur. Car qui pourrait ouvrir ce cœur ? si ce n'est que Lazare, en nous-mêmes, frappant à la porte du riche et disant : "laisse-toi atteindre, laisse-toi dépouiller, laisse-toi toucher par la grâce ne t'enferme pas dans ta force, ta puissance, mais sache que cette faiblesse te permettra de découvrir quelqu'un qui frappe derrière et qui est le Christ. Est-ce que vous pensez, frères et sœurs, que sur la croix, le bon larron pouvait simplement, intelligemment, reconnaître, dans l'homme à sa droite, ensanglanté et flagellé, réellement le Fils de Dieu ? Pensez-vous donc que cet homme dont on ne connaît rien de la vie, dont on peut supposer qu'elle n'est pas si belle que cela, en un instant voyant Celui qui était accroché sur l'autre croix, et sa droite, voit jaillir dans ce sang qui coule le fleuve d'eau vive ? certes non. C'est un Lazare qu'il a vu sur la croix. Étonnant Lazare, Celui qui ouvre la porte de tous les "Lazare" qui suivent derrière.
Frères et sœurs, nous nous aimerons les uns les autres, nous saurons entendre le cri du pauvre auquel nous sommes toujours sourds, si Lazare en nous peut vivre, si nous acceptons que notre souffrance et notre blessure, celle dont nous avons pris conscience parce qu'elle nous fait boiter, parce que nous n'arrivons pas à marcher avec ce Lazare-là, bref, si nous acceptons de vivre avec lui et de nous pencher davantage sur lui, notre blessure sera sa gloire. Et vous l'avez souvent constaté, frères et sœurs, dans notre vie souvent ce qui nous paraît le plus contraire à la vie devient le plus prometteur de vie éternelle. C'est le paradoxe total de cette vie, mais c'est celui de la croix plantée en ce monde et qui dit justement par le contraire l'annonce d'une vie qui, elle, dure.
Alors en ce dimanche où nous avons à nous reposer la question de l'aumône ou de l'attention à ceux qui, de fait, matériellement, sont plus pauvres que nous, nous ne réglerons pas le problème par une "charité professionnelle", celle qu'on trouve souvent dans l'Église, de ces gens qui, l'air un peu penché, se frottant les mains, prennent l'air condescendant et compatissant vers ceux qui sont plus bas qu'eux ! On a tué l'amour du prochain avec ce genre de charité-là. Par contre en réveillant en nous celui qui est pauvre, nous saurons être avec le pauvre matériel ou spirituel, et nous saurons communier avec lui, en reconnaissant ensemble que nous sommes des frères et sœurs pour un même salut, pour un même Royaume. Alors nous saurons partager. Le problème n'était pas simplement d'ouvrir son portefeuille, mais d'ouvrir son cœur qui se ferme, qui profitait de l'ouverture du portefeuille pour ne pas s'ouvrir. Le problème essentiel étant toujours l'abîme qui est au fond de moi et qui est ce cœur qui, à chaque instant, ne cesse de se fermer sur lui, préférant être un simple riche qu'un pauvre qui a un nom.
AMEN